L'égalité des filles et des garçons

1913-2010 : Jacqueline de Romilly, pionnière

Première femme reçue au Collège de France en1973 (chaire de la Grèce "formation de la pensée morale et politique"), première femme élue à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1975, deuxième femme, après Marguerite Yourcenar, à entrer en 1989 à l'Académie française, Jacqueline de Romilly a toute sa place dans une réflexion sur les filles dans la société : elle montre un cheminement, une exigence, un destin.

"Je suis de la toute première génération d'élèves à avoir commencé le grec dans un lycée de filles, l'organisation des études ne devait suivre que plus tard".

"Les organisateurs de la célébration d'aujourd'hui ont souhaité, vous le voyez, que, parmi les orateurs, se fît entendre une voix féminine. C'était une façon de rappeler que l'École [l'École normale supérieure] a récemment ouvert ses portes aux femmes.
En vertu d'une tolérance, dont un bon mot traditionnel fait la caractéristique de cette maison, l'École avait laissé certaines d'entre nous s'y glisser discrètement. Leur statut ne fut officiel qu'en 1927, mais il y avait eu des pionnières scientifiques en 1910, 1912, 1917, 1919, 1926. En 1927, il y avait une scientifique et trois littéraires : l'invasion, en somme, commençait. Simone Veil entra à l'École en 1928. Cinq ans après, ma promotion comptait une scientifique et deux littéraires. Nous étions encore des exceptions, mais très largement acceptées. On ne parlait plus de « gynécée ». Bientôt il y eut, rue d'Ulm, des cours faits par des femmes (je fus du nombre). Et, un demi-siècle plus tard, tout était commun dans une École mixte, où Sèvres avait rejoint la rue d'Ulm.
Je rappelle ces faits pour justifier ma présence; mais j'ajoute qu'ils ne sont pas si éloignés du thème que je voudrais traiter ce soir. Car pourquoi les filles ont-elles commencé à se tourner vers la rue d'Ulm, sinon parce qu'elles y trouvaient des disciplines qui, dans l'enseignement féminin, étaient ou inconnues ou moins développées que là ? Je suis helléniste. Or je remarque dans ces premières élèves femmes des philosophes nourries de grec, comme Simone Pétrement, Clémence Ramnoux et Simone Weil, ou bien des hellénistes comme Mme Bon ou Mme Duchemin, peu avant ma promotion. Mais c'est qu'il faut se rappeler les circonstances : je suis de la toute première génération d'élèves à avoir pu commencer le grec en quatrième dans un lycée de filles. L'organisation des études ne devait suivre que plus tard. (...)"
Source :
Le rayonnement des humanités à l'École normale
Discours de Jacqueline de Romilly, Séance publique annuelle des cinq académies, mardi18 octobre 1994, Paris, Palais de l'institut (extrait)

Éléments de biographie

Réponse de M. Alain Peyrefitte au discours de Mme Jacqueline de Romilly
Académie française, séance publique du jeudi 26 octobre 1989 (extraits)

"Tout ce que l'on peut souhaiter aux femmes, c'est que l'on parle d'elles le moins possible parmi les hommes.
Voilà du moins ce qu'on peut lire dans Thucydide (...). Avouez, Madame, malgré votre admiration inconditionnelle pour Thucydide, qu'une pareille sentence ne plaide pas en faveur de cette lucidité quasi prophétique que vous lui prêtez volontiers.
(...)
Il est vrai que les conditions ont un peu changé, par rapport à son époque. Nous avons fait quelque progrès depuis les Grecs ; vous l'admettrez sans doute (bien qu'à regret). Ils ne sont pas insurpassables, comme votre enthousiasme pourrait le faire croire. Et vous en êtes la preuve vivante. Les femmes ont quitté le gynécée. Elles se multiplient au Lycée. Elles conquièrent l'Agora. Et vous voici à l'Académie.
Notre Compagnie, qui n'aime guère innover, a sa façon à elle d'absorber les nouveautés nécessaires : elle les transforme vite en traditions. Nous accélérons l'histoire. L'élection de Marguerite Yourcenar fut, parmi nous, un séisme. Pensez donc ! Nous n'avions jamais élu de femme, depuis trois cent quarante-quatre années que nous existions. (...) et vous entrez ici tout naturellement, sans que votre féminité ait constitué ni un inconvénient, ni un avantage.
(...)
Heureuse petite fille, heureuse jeune fille. Studieuse aussi. Déjà, entre étude et bonheur, vous ne faites pas bien la différence. Au lycée Molière, vous recevez le prix d'excellence de classe en classe, avec cette décourageante régularité qui ne laisse aux concurrents que la bagarre pour les seconds rôles. Quand vous échangez une correspondance d'adolescente avec une jeune amie, c'est sur le Port-Royal de Sainte-Beuve. Vous ne boudez pas, pour autant, Le Sapeur Camember ; même aujourd'hui, vos Bécassine sont chez vous à portée de la main...
Vous aviez au lycée l'étonnante particularité d'étudier le grec. Pendant les années vingt, le grec n'a pas sa place dans une éducation de jeune fille : trop intellectuel ! À Molière, lycée prédestiné pour qu'on s'y moquât des femmes savantes, vos deux professeurs de latin et de grec étaient les seuls mâles, tels deux loups dans une bergerie. Ils eurent l'idée bizarre de vous présenter au Concours général. C'était la première année où les filles pouvaient entrer en compétition avec les garçons. Premier prix de version latine, Jacqueline David. Second prix de version grecque, Jacqueline David.
Devant ces exploits, comment ne pas penser au cri d'admiration de Sappho : « Jamais il n'existera une seule jeune fille, voyant la lumière du soleil, qu'on puisse te comparer pour son savoir2 » ?
(...)
En tout cas, dès que la nouvelle fut connue, la presse, Pierre Lazareff en tête, s'empara de vous. C'était la première fois. Ce ne serait pas la dernière.
On vous félicite dans toutes les langues, à New York, Barcelone, Vienne, Genève, Bruxelles. La collection de coupures jaunies, que votre mère conservera pieusement, est bien instructive. Certains journalistes proclament une « nouvelle victoire du féminisme » ; mais la plupart, qui en sont encore au temps de Molière, pour ne pas dire à celui de Thucydide, redoutent - c'était inévitable - que vous ne deveniez une « femme savante », voire une « précieuse ridicule » ; en tout cas, un mauvais exemple. Est-ce pour préserver votre image de ce soupçon monstrueux ? D'autres s'ingénient à corriger cette impression, en ne présentant de vous que des photographies où l'on vous voit adossée à un piano, ou, mieux encore, une casserole à la main. Bas bleu, peut-être. Mais - rassurez-vous, bonnes gens - cordon bleu, aussi !
Pour vous, juillet 1930 est donc glorieux. Vous recevez vos prix des mains du président Doumergue.
(...)
De la khâgne de Louis-le-Grand (que venaient juste de quitter deux futurs présidents de la République, Georges Pompidou et notre confrère Léopold Senghor) vous accédez à la rue d'Ulm.
Vous avez « intégré », selon l'argot de l'École, au premier essai, en 1933. Mais vous n'êtes reçue que deuxième de la promotion. Deuxième, quelle horreur ! Et pourquoi ? À cause d'une fâcheuse note à l'oral... de grec. Singulier destin, décidément, que le vôtre. Il suggère ironiquement combien sont aléatoires ces examens et concours que vous nous demandez pourtant de révérer. (Il est vrai que les moyennes finissent par rétablir une justice.)
Succès exceptionnel, malgré tout. Les registres de l'École ne contenaient encore, depuis sa fondation en 1796, que les noms de dix-huit devancières, tant en sciences qu'en lettres. Les sciences rebutaient les filles ; et le grec, toujours lui, dressait devant la section des Lettres une barrière infranchissable à la plupart des talents féminins... Dix-huit, parmi lesquelles la grande Simone Weil, qui vous précédait de cinq ans. 

 Ensemble des discours de Jacqueline de Romilly

Discours et travaux académiques de Jacqueline de ROMILLY
Académie française

Hommage du Collège de France

Vie et travaux de Jacqueline de Romilly, Chaire de la Grèce et la formation de la pensée morale et politique (1973-1984)
Professeur Denis Knoepfler, titulaire de la chaire "Épigraphie et histoire des cités grecques"

Mis à jour le 21 octobre 2011
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