L'égalité des filles et des garçons

Réflexions sur l'égalité entre les filles et les garçons dans le système éducatif : quelles conséquences sur les stratégies pédagogiques en France et en Europe ?

par Florence Robine
Inspectrice générale de l'Éducation nationale

Introduction

La question de l'égalité entre les filles et les garçons à l'école est évidemment délicate et complexe à traiter par les acteurs même de l'école. En effet, tout n'est pas du ressort du système éducatif, et celui-ci n'est rien de mieux que le reflet du monde : ni en avance, ni en retard sur la société...Pour autant, on ne peut se contenter d'attendre que le monde change ; et l'école est et doit être elle-même porteuse de ferments d'évolution.
Les actions que nous devons engager sont d'abord destinées au monde enseignant, lequel interagit directement avec les élèves. Mais pas seulement ; nous devons également travailler en direction des cadres du système éducatif et des acteurs de la société civile (parents, collectivités territoriales, entreprises...).
De plus, dans le contexte de mondialisation actuelle et d'échanges accrus entre les systèmes eux-mêmes, cette problématique doit être non seulement développée sur le sol français, mais qui doit également tirer partie de la réflexion et des actions engagées au niveau européen.
A ce stade, deux axes me semblent devoir être privilégiés :

Une stratégie informative et mobilisatrice sur des thèmes privilégiés

La mixité n'est pas l'égalité

La mixité scolaire est l'application du principe d'égalité, mais elle ne garantit pas l'égalité des sexes à l'école. L'école, loin de corriger les inégalités sexuées produites par la famille, contribue à les confirmer, tant par les processus de socialisation scolaire que par les savoirs transmis et les processus d'orientation qui en découlent. Mais il y a des évolutions et des avancées

La mixité à l'école, une opération qui " s'est effectuée sans y penser " (A. Prost). Eh bien, maintenant, pensons-y ! !

Il est maintenant nécessaire d'instituer une véritable éducation à la mixité. Cela passe en particulier par le refus des lignes de partage fondées sur une prétendue " nature " (voir l'intervention de Catherine Vidal, neurobiologiste, sur ce sujet), présupposé qui entérine tous les conservatismes et les stéréotypes de genre. Il est donc nécessaire que les enseignants, les cadres, se penchent sur la construction du féminin et du masculin, dans la société et à l'école. Cette information / formation doit contribuer à lever ce qui fait obstacle à une orientation positive et active des jeunes, et à faciliter au filles et aux garçons l'accès à tous les métiers. Le rapport 2003 de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes, présenté au Sénat en 2003, note que " la dimension pédagogique de la mixité est négligée, voire ignorée " et que " les différences de maturité sont trop souvent passées sous silence "

La mixité va-t-elle de soi ?

La distance que l'on constate entre filles et garçons à l'école maternelle par exemple, quelqu'en soit la cause, a de plus en plus tendance à se maintenir tardivement. On connaît la prégnance de ce problème en particulier dans les quartiers, où est par exemple valorisée une masculinité exacerbée des garçons, associée à toutes sortes d'attitudes globalement préjudiciables à l'apprentissage. Les filles et les garçons semblent comme piégés dans certains rôles, auxquels ils ne peuvent déroger sans risques. La société environnante, la vie à l'école même, favorisent la persistance des inégalités entre les sexes et le renforcement des stéréotypes.
La question de la mixité revient avec force dans l'actualité. Certains promeuvent son abandon, pour protéger les garçons de leur incapacité à résister à la maturité précoce des filles qui les met en échec; d'autres pour protéger les filles de leur incapacité à se dégager des rôles que la société leur fait jouer au sein même de l'école, les conduisant à se mettre en retrait et à laisser les garçons occuper tout l'espace (l'espace sonore de la salle de classe, l'espace physique des cours de récréation et des espaces ouverts dans les quartiers). Sans parler des raisons religieuses qui poussent de plus en plus à contester la mixité dans bon nombre de cours, ou le contenu même des enseignements dispensés aux filles.
Malgré l'existence d'un certain consensus sur la mixité dans la population française, il convient de plus de ne pas occulter la montée du sexisme, voire des violences sexistes faites aux filles.

On rappellera que l'Allemagne s'est donnée la possibilité d'aménager la mixité pour certains cours : informatique, SVT, physique, sport ; l'existence aux USA d'établissements réservés aux filles " women college ", " girls academy ", une loi fédérale de 2006 rendant la mixité non obligatoire ; la création récente au Royaume Uni de " single-sex classes ", classes non mixtes.
La question mérite donc d'être posée et discutée. Si la nation française fait le choix de la mixité à l'école, pour des raisons sociétales, politiques, elle doit effectivement savoir que le simple fait de rassembler des filles et des garçons dans un même lieu ne crée pas automatiquement des aptitudes au " vivre ensemble " ; je dirai même au contraire, et de moins en moins. La mixité doit s'inscrire dans un véritable parcours de formation du jeune, et ces questions doivent être présentes clairement à l'esprit des enseignants et de l'encadrement.

Des actions volontaristes et offensives

Au niveau de l'encadrement

Quelques éléments me semblent indispensables à développer / mettre en place dans des délais courts, si l'on veut commencer à faire évoluer les pratiques locales sur le terrain :

  • la production et mise à disposition d'indicateurs sexués
  • la mise en place modules de formation (Formation Initiale et Formation Continue)
  • la sensibilisation des établissements à la question de l'orientation

Ainsi que cela a été décrit dans les interventions des sociologues au cours de ce séminaire, les problèmes rencontrés (mixité, stéréotypes de genre) ont plus d'effets sur les attitudes face à l'avenir (choix professionnels) que sur la réussite scolaire. Or ce sont bien les inégalités d'orientation qui, bien plus que les inégalités de réussite, engendrent les inégalités de carrières entre les sexes. On rencontre d'ailleurs les mêmes effets en ce qui concerne les inégalités entre les groupes plus ou moins favorisés socialement.
Marie Duru-Bellat a montré ainsi que les filles n'anticipent pas seulement un fonctionnement très sexué du marché du travail, mais aussi un certain fonctionnement de la famille, et a qualifié cette attitude de "choix de compromis".
Il y a donc nécessité, pour les conseils de classe, pour les chefs d'établissement, d'ouvrir les procédures d'orientation en proposant par exemple des choix que les jeunes, enfermés dans les représentations du monde qu'ils ont et dans les projections familiales, n'ont pas nécessairement demandé.

L'exemple des pays européens

De nombreux pays ont mis en place des actions volontaristes de promotion de l'orientation des filles vers des branches d'activité porteuses : ainsi en est-il du " girls' day " institué en Allemagne depuis 2001. En 2007, 8113 évènements ont eu lieu à l'occasion de cette journée spéciale d'accueil des filles dans le monde du travail, avec 137 489 participantes. Depuis 2001, plus de 600 000 filles ont participé à cet évènement. A cet égard, un peu partout dans le monde, les partenariats avec les entreprises se développent, permettant une vision renouvelée et partagée de la place des femmes dans l'industrie.
En France même, de nombreuses initiatives du même type ont lieu, destinées à favoriser une orientation positive des filles vers des métiers et carrières scientifiques par exemple, dans lesquelles elles sont sous-représentées, comme nous l'a montré Claudine Hermann dans sa présentation des activités des associations de femmes scientifiques, telles que Femmes et sciences, Femmes et mathématiques...

Les actions entreprises peuvent être de formes variées : tutorat, mentoring, action particulière des femmes ingénieures dans les établissements scolaires, " shadowing " etc...Tout est encore à inventer dans ce domaine, et la prise de conscience croissante de la trop faible implication des femmes dans les secteurs d'activité porteurs de notre économie fait bouger les lignes.

Au niveau de la classe

Mettre en œuvre une véritable éducation à l'autre, au vivre ensemble...dans toutes les disciplines, à tous les niveaux

L'éducation de la relation à l'autre devient actuellement un enjeu d'importance pour notre école : on ne peut faire comme si le vivre ensemble allait de soi, il est nécessaire de guider les jeunes vers une égalité qui respecte les différences, toutes les différences. L'enseignant, le chef d'établissement, sont évidemment les premiers concernés par la construction de ces attitudes qui engagent profondément l'avenir de notre société.
L'école ne peut se contenter d'aborder peu ou de façon anecdotique des questions qui interrogent au quotidien les enfants : les rapports à la norme, à la différence, au respect de l'autre et au rapport de force.

Prendre en compte la dimension sexuée dans la réflexion pédagogique et didactique

A l'école, il convient de créer les situations les moins désavantageuses pour un groupe sexué par rapport à l'autre, et d'éviter de trop catégoriser les élèves (en fonction de leur sexe, de leur milieu, de leur histoire scolaire...), mais plutôt de valoriser leurs compétences personnelles. Cela suppose donc d'accepter de s'interroger sur les pratiques éducatives mises en place, la plupart du temps à l'insu même des acteurs du système éducatif, tellement ces attitudes sont en général intériorisées.
On peut penser par exemple à l'utilisation de l'appartenance de sexe comme outil de gestion de la classe : "Vous, les filles...", attitude qui renforce alors une division sexuée des élèves et pérennise les stéréotypes sociaux.
Il s'agit également de développer les situations de coopération entre les élèves (et non pas uniquement les situations de comparaison et les relations de type compétitif), de renforcer de la cohésion du groupe classe en développant un sentiment d'appartenance commune, de favoriser les discussions avec les élèves, de s'engager dans un travail de réflexion sur les stéréotypes en relation avec les familles. Il s'agit également de regarder attentivement, au premier degré comme au sein des disciplines enseignées au secondaire, sur quoi est porté l'accent dans les connaissances, capacités et attitudes attendues : là encore, la dimension sexuée doit être prise en compte pour que chaque élève puisse trouver son intérêt dans l'enseignement et se sente partie prenante du dialogue instauré.
Tous ces éléments sont bien développés dans la recherche pédagogique et didactique sur le sujet : on ne redira jamais assez combien l'encadrement peut jouer un rôle majeur en incitant les professeurs à lire et à se documenter sur les questions essentielles qui touchent à l'école.

Conclusion

Nous l'avons vu, la question de la mixité et de l'égalité entre filles et garçons à l'école est un problème que nous avons du mal à traiter au sein même de notre système. Non par refus explicite, mais du fait d'un rejet diffus de se pencher sur ces questions, d'un malaise des divers acteurs. Plus qu'une opposition, il faut davantage craindre la passivité habillée en respect des différences considérées comme plus ou moins " naturelles ", ou bien en défense d'une égalité républicaine mal comprise.
L'égalité républicaine justement ne peut se réduire à une égalité de traitement, mais doit se concevoir comme une obligation d'égalité de résultats, non seulement en termes de réussite scolaire, mais surtout en termes de réussite et d'insertion sociale. A ce titre, réfléchir à la manière de mieux construire l'égalité filles - garçons à l'école doit faire partie des priorités de notre système éducatif.

Mis à jour le 02 septembre 2009
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