Université d'automne « Religions et modernité »

La Bible dans la littérature française du XVIIIème siècle : omniprésence et confrontations


François Bessire, professeur à l'université de Rouen


Dans la "France toute catholique" du XVIIIème siècle, les récits bibliques sont la seule culture partagée par tous. Ils sont lus, commentés et paraphrasés pendant les offices religieux, auxquels personne n'échappe. Personnages et situations tirés de la Bible sont très présents visuellement, dans les églises comme sur les estampes. Ils sont la base de l'enseignement religieux prodigué par le clergé paroissial à travers tout le royaume et jusque dans ses coins les plus reculés. Ils ne sont pas absents des ouvrages de dévotion, destinés souvent à la lecture collective et diffusés par colportage dans les campagnes. Dans les collèges qui forment les lettrés, l'"histoire sainte", adaptation sous forme suivie et chronologique des faits rapportés dans l'Écriture, est une matière fondamentale ; les exercices de rédaction et de composition y puisent abondamment. Les traductions, qui se sont multipliées sous l'influence de la Réforme, ont contribué à rapprocher la Bible des lecteurs et du monde des belles-lettres : la plus répandue au XVIIIème siècle, celle de Lemaistre de Sacy, dite aussi de Port-Royal, donne au texte ancestral une allure "classique". On comprend que la Bible soit, sans doute plus que jamais, au cœur des pratiques et des controverses intellectuelles 1.

Considérée, quelle que soit la valeur religieuse qu'on lui prête, comme justiciable de la critique littéraire, elle suscite des débats esthétiques. Si elle est bien œuvre ancienne, elle est fort peu "éloquente" et dans cette mesure-là fort différente des œuvres grecques et romaines : on s'interroge sur la nature de sa poésie, à laquelle les catégories du sublime et du sentiment semblent particulièrement convenir. La tradition de la paraphrase versifiée, toujours vivante, s'enrichit : on se tourne vers l'original hébreu, désormais mieux connu grâce aux travaux des exégètes, auquel il s'agit de rendre toute sa puissance poétique. Le Franc de Pompignan s'y est essayé dans ses Poésies sacrées, qui doivent parler à l'âme 2.

La Bible reste plus généralement une matrice narrative, un recueil de personnages et d'histoires. On y puise des sujets pour le théâtre et l'opéra. Les récits de sacrifices (histoire d'Abraham et d'Isaac, de la fille de Jephté, etc.) sont particulièrement visités. Rousseau, décrété de prise de corps et contraint de s'enfuir en juin 1762 après la condamnation de l'Émile, trouve dans la réécriture de l'histoire du lévite (chapitres XIX et XX du Livre des Juges) à la fois un écho à ses souffrances, une consolation et une justification. En trois jours, il rédige les quatre chants de ce qui sera pour lui "toujours le plus chéri" de ses ouvrages 3.

Mais le XVIIIème siècle est sans doute d'abord le siècle d'une remise en question générale, à laquelle la Bible n'échappe pas. Son statut de livre inspiré, fondement de la religion universelle, la place au cœur d'un débat philosophique de plus en plus public. Les contestations radicales qui circulaient sous le manteau à la fin du siècle précédent ainsi que les découvertes des savants hébraïsants, étouffées jusqu'alors, sont désormais imprimées et largement diffusées. Montrer que la Bible est un ensemble de textes disparates, compilé à des époques différentes par divers auteurs, qu'elle ne peut être considérée ni comme une histoire de l'humanité, ni comme une explication du monde, c'est lui enlever son autorité divine et ébranler la légitimité d'une religion qui fonde sur elle son pouvoir et son intolérance. Voltaire ne cessera pas, surtout à partir des années 1760, de dire et de redire le caractère exotique et primitif des pratiques judaïques, les contradictions des évangiles, l'immoralité et l'irrationalité de toutes ces fables : autant d'anachronismes inacceptables aux temps du savoir et de l'émancipation 4.

Bible et poésie

Le conflit ancien, exprimé dès les Confessions de Saint Augustin, entre la majesté cicéronienne et la simplicité rustique de l'Écriture sainte est toujours présent jusqu'au début du XVIIIème siècle, alors que s'opposent les partisans d'une rudesse supposée de la parole de Dieu, sans rapport avec celle des hommes, et ceux pour qui elle est, plus que la fable antique, matière à poésie.

Pour ces derniers, au nombre desquels figure Lemaistre de Sacy, elle peut être traduite avec élégance et "politesse" selon les canons en usage dans les belles-lettres. C'est précisément la traduction de Sacy (publiée entre 1657 et 1696) qui va faire entrer la Bible dans la langue et qui va montrer que sa qualité littéraire est essentielle à l'action qu'elle peut exercer sur les esprits et sur les cœurs. On s'accorde alors sur l'existence d'une poésie de la Bible ; la question devient celle de la nature de cette poésie. Les réflexions qui s'ensuivent ont des effets à la fois sur la conception de la poésie et sur la compréhension des Écritures. La poétique classique est remise en question : si la poésie peut exister sans le vers (on pense alors que les Hébreux ne le connaissent pas), quelle est sa nature et son origine ? l'enthousiasme, les passions ? Soumettre d'autre part la Bible aux questions de la critique littéraire, la comparer aux poèmes homériques, c'est y reconnaître, à l'encontre de la tradition de l'Église, diversité des styles et particularités des différents auteurs 5.

Recueil de tous les genres de prière et de méditation, les Psaumes sont le livre de l'Ancien Testament qui a connu la plus grande fortune. Lefranc de Pompignan 6 s'inscrit dans cette longue tradition de la paraphrase biblique, très vivante au XVIIIe siècle, mais la renouvelle. Fidèle à la lettre de l'original par la précision des métaphores et le refus d'employer les termes religieux consacrés par l'usage, il cherche à retrouver, avec d'autres moyens, la simplicité et la grandeur supposées de la poésie biblique originaire : octosyllabe, mais en strophes "carrées" ; humilité des comparaisons et des images, mais style "héroïque" 7.


Extrait n°1 : Jean-Jacques Le Franc de Pompignan,
Poésies sacrées de M. L* F***, Paris, 1751 8

Ode I 9

Heureux l'homme que dans leur piège
les méchants n'ont point fait tomber,
qui souffre en paix, sans succomber
au conseil pervers qui l'assiège ;
et qui fidèle à son devoir,
dans la chaire où le crime siège,
eut toujours horreur de s'asseoir.
Plein du zèle qui le dévore,
inébranlable dans sa foi,
sans cesse il médite la loi
du dieu bienfaisant qu'il adore :
de cet objet délicieux
la nuit sombre, l'humide aurore
ne détournent jamais ses yeux.
Tel un arbre que la nature
plaça sur le courant des eaux,
ne redoute pour ses rameaux
ni l'aquilon ni la froidure ;
dans son temps il donne des fruits,
sous une éternelle verdure
par la main de Dieu reproduits.
Tes jours, race impie et perfide,
tes jours ne coulent point ainsi ;
leur éclat bientôt obscurci
s'éteint dans leur course rapide :
comme on voit en un jour brûlant,
les vils débris du chaume aride
s'évanouir au gré du vent.
Mais le juste dans sa carrière
se prépare un bonheur sans fin :
le pécheur du séjour divin
ne verra jamais la lumière ;
et mille foudres allumés
brûleront jusqu'à la poussière
où ses pas furent imprimés.



Document n°1.1 : La Bible, traduction de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy 10

Psaume I
David, sous une comparaison sensible, oppose le bonheur de l'homme juste aux malheurs des méchants.
1 Heureux l'homme qui ne s'est point laissé aller à suivre le conseil des impies, qui ne s'est point arrêté dans la voie des pécheurs, et qui ne s'est point assis dans la chaire contagieuse des libertins.
2 Mais dont la volonté est attachée à la loi du Seigneur, et qui médite jour et nuit cette loi.
3 Et il sera comme un arbre qui est planté proche le courant des eaux, lequel donnera son fruit dans son temps.
4 Et sa feuille ne tombera point, et toutes les choses qu'il fera auront un heureux succès.
5 Il n'en est pas ainsi des impies, il n'en est pas ainsi ; mais ils sont comme la poussière que le vent disperse de dessus la face de la terre.
6 C'est pourquoi les impies ne ressusciteront point dans le jugement des justes, ni les pécheurs dans l'assemblée des mêmes justes.
7 Car le Seigneur connaît la voix de ceux qui sont justes, et la voix des impies périra.



Document n°1.2 : La Bible. Ancien Testament, trad. Édouard Dhorme 11

Psaume I
L'étude de la Loi
1 Heureux l'homme
qui n'est pas allé au conseil des méchants,
qui ne s'est pas arrêté sur la voie des pécheurs
et qui n'a pas siégé à la séance des railleurs,
2 mais qui trouve son plaisir dans la Loi de Iahvé
et jour et nuit médite sa Loi !
3 Il sera comme un arbre planté près d'un cours d'eau,
qui donne son fruit en son temps
et dont le feuillage ne se flétrit pas.
Tout ce qu'il fait réussira.
4 Il n'en va pas de même des méchants.
Au contraire, ils sont comme la bale que chasse le vent.
5 Aussi les méchants ne tiendront-ils pas debout lors du jugement,
ni les pécheurs dans la société des justes,
6 car Iahvé connaît la voie des justes,
mais la voie des méchants se perd.

Bible et écriture personnelle

Selon Jean-Jacques Rousseau lui-même, Le Lévite est le produit d'une double inspiration : la relecture, la veille de sa fuite de Montmorency, du Livre des Juges et le souvenir récent des Idylles de Gessner, reçues sortant des presses en décembre 1761, lues et relues depuis. Il a rédigé les premiers chants "pour s'amuser" sur la route de l'exil, dans une chaise de poste, en juin 1762. Cette "espèce de petit poème en prose", comme Rousseau le nomme lui-même, n'a pas été publié de son vivant. Le rapprochement entre le premier des livres historiques de l'Ancien Testament, histoire narrée selon un schéma théologique (oppression, conversion puis salut par le "juge", magistrat suprême envoyé par Dieu pour sauver Israël) et la littérature bucolique et alpestre du poète suisse, dans laquelle Rousseau apprécie "une touchante et antique simplicité qui va au cœur", est très singulier. Mais le plus paradoxal est que cette réécriture du texte d'un autre auteur à la manière d'un troisième est parfaitement personnelle. Rousseau choisit une histoire de justice quand il est en butte à l'injustice, témoigne d'une grande familiarité avec la Bible au moment où il est condamné pour irréligion, décrit par cette idylle intemporelle l'âge d'or de la primitivité heureuse qui est devenu le symbole de sa pensée philosophique. La lecture individuelle et sentimentale de la Bible (qui va parfois contre le sens : l'histoire du lévite y dénonce l'anarchie régnant en Israël avant les rois) a généré une audacieuse tentative d'écriture personnelle figurée, rythmée, poétique en un mot 12.


Extrait n°2 : Jean-Jacques Rousseau, Le Lévite d'Éphraïm, 1762 13

Chant premier

Sainte colère de la vertu, viens animer ma voix ; je dirai les crimes de Benjamin, et les vengeances d'Israël ; je dirai des forfaits inouïs, et des châtiments encore plus terribles. Mortels, respectez la beauté, les mœurs, l'hospitalité ; soyez justes sans cruauté, miséricordieux sans faiblesse ; et sachez pardonner au coupable plutôt que de punir l'innocent.

Ô vous, hommes débonnaires, ennemis de toute inhumanité ; vous qui, de peur d'envisager les crimes de vos frères, aimez mieux les laisser impunis, quel tableau viens-je offrir à vos yeux ? Le corps d'une femme coupé par pièces ; ses membres déchirés et palpitants envoyés aux douze Tribus ; tout le peuple, saisi d'horreur, élevant jusqu'au Ciel une clameur unanime, et s'écriant de concert : Non, jamais rien de pareil ne s'est fait en Israël depuis le jour où nos pères sortirent d'Égypte jusqu'à ce jour. Peuple saint, rassemble-toi ; prononce sur cet acte horrible, et décerne le prix qu'il a mérité. À de tels forfaits, celui qui détourne ses regards est un lâche, un déserteur de la justice ; la véritable humanité les envisage pour les connaître, pour les juger, pour les détester. Osons entrer dans ces détails, et remontons à la source des guerres civiles qui firent périr une des Tribus, et coûtèrent tant de sang aux autres. Benjamin, triste enfant de douleur, qui donnas la mort à ta mère, c'est de ton sein qu'est sorti le crime qui t'a perdu ; c'est ta race impie qui put le commettre, et qui devait trop l'expier.

Dans les jours de liberté où nul ne régnait sur le peuple du Seigneur, il fut un temps de licence où chacun, sans reconnaître ni magistrat ni juge, était seul son propre maître et faisait tout ce qui lui semblait bon. Israël, alors épars dans les champs, avait peu de grandes villes, et la simplicité de ses mœurs rendait superflu l'empire des lois. Mais tous les cœurs n'étaient pas également purs, et les méchants trouvaient l'impunité du vice dans la sécurité de la vertu.

Durant un de ces courts intervalles de calme et d'égalité qui restent dans l'oubli parce que nul n'y commande aux autres et qu'on n'y fait point de mal, un Lévite des monts d'Ephraïm vit dans Bethléem une jeune fille qui lui plut. II lui dit : Fille de Juda, tu n'es pas de ma Tribu, tu n'as point de frère ; tu es comme les filles de Salphaad, et je ne puis t'épouser selon la loi du Seigneur 14. Mais mon cœur est à toi ; viens avec moi, vivons ensemble ; nous serons unis et libres ; tu feras mon bonheur, et je ferai le tien. Le Lévite était jeune et beau ; la jeune fille sourit ; ils s'unirent, puis il l'emmena dans ses montagnes...



Document n°2 : La Bible, traduction de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy 15

Livre des Juges

Chapitre XIX : Outrage fait à la femme d'un Lévite par ceux de Gabaa.
1 Un Lévite qui demeurait au côté de la montagne d'Ephraïm, ayant pris une femme de Bethléem, qui est en Juda,
2 Sa femme le quitta ; et étant retournée à Bethléem, en la maison de son père, elle demeura chez lui pendant quatre mois.
3 Son mari, voulant se réconcilier elle, vint la trouver pour lui témoigner de l'amitié et la ramener avec lui, étant suivi d'un serviteur avec deux ânes. [...]
Il y est reçu avec joie, au point qu'on ne le laisse partir avec sa femme que tardivement. À la fin du jour, ils cherchent un gîte.
14 Ils passèrent donc Jébus, et, continuant leur chemin, ils se trouvèrent au coucher du soleil près de Gabaa, qui est dans la tribu de Benjamin.
15 Ils allèrent à Gabaa pour y demeurer ; et y étant entrés, ils s'assirent en la place de la ville, sans qu'il y eût personne qui voulût les retirer et les loger chez lui.
16 Mais sur le soir, on vit venir un vieillard qui retournait des champs après son travail, qui était lui-même de la montagne d'Ephraïm, et qui demeurait comme étranger en la ville de Gabaa. Or les hommes de ce pays-là étaient enfants de Jémini.
17 Ce vieillard, levant les yeux, vit le Lévite assis dans la place de la ville avec son petit bagage. [...]
Le vieillard s'enquiert de lui et le prie "de ne point demeurer dans cette place".
21 Il les fit donc entrer dans sa maison, il donna à manger aux ânes ; et pour eux, après qu'ils eurent lavé leurs pieds, il les fit mettre à table, et leur fit festin.
22 Pendant qu'ils étaient à table, et que, fatigués du chemin, ils mangeaient et buvaient pour reprendre leurs forces, il vint des hommes de cette ville, qui étaient des enfants de Bélial, c'est-à-dire sans joug ; et environnant la maison du vieillard, ils commencèrent à frapper à la porte, en criant au maître de la maison, et lui disant : Faites sortir cet homme qui est entré chez vous, afin que nous en abusions.
23 Le vieillard sortit dehors pour leur parler, et leur dit : Gardez-vous, mes frères, gardez-vous bien de faire un si grand mal ; car j'ai reçu cet homme comme mon hôte, et cessez de penser à cette folie.
24 J'ai une fille vierge, et cet homme a sa concubine ; je les amènerai vers vous, et vous les aurez pour satisfaire votre passion ; je vous prie seulement de ne commettre à l'égard d'un homme ce crime détestable contre la nature.
25 Mais le Lévite, voyant qu'ils ne voulaient point se rendre à ses paroles leur amena lui-même sa femme, et l'abandonna à leurs outrages ; et après avoir abusé d'elle toute la nuit, quand le matin fut venu, ils la laissèrent. [...]
27 Le matin, son mari, s'étant levé, ouvrit la porte pour continuer son chemin, et il y trouva sa femme couchée par terre, ayant les mains étendues sur le seuil de la porte.
28 II crut d'abord qu'elle était endormie, et il lui dit : Levez-vous, et allons-nous-en. Mais elle ne répondant rien, il reconnut qu'elle était morte ; et l'ayant prise, il la remit sur son âne, et s'en retourna en sa maison.
29 Étant venu chez lui, il prit un couteau et divisa le corps de sa femme avec ses os en douze parts, et en envoya une part en chacune des tribus d'Israël.
30 Ce que les enfants d'Israël ayant vu, ils crièrent tous d'une voix : Jamais rien de tel n'est arrivé dans Israël, depuis le jour que nos pères sortirent d'Égypte jusqu'aujourd'hui : prononcez là-dessus, et ordonnez tous ensemble ce qu'il faut faire en cette rencontre.

Chapitre XX : Les israélites vengent sur ceux de Benjamin l'insulte faite au Lévite.
1 Alors tous les enfants d'Israël mirent en campagne, et se trouvèrent assemblés comme un seul homme, depuis Dan jusqu'à Bersabée et la terre de Galaad devant le Seigneur à Maspha.

 

Critique biblique et philosophie

Le Dictionnaire philosophique est une anti-Encyclopédie : petit format contre gros in-folio, unité de pensée contre dispersion des collaborations multiples, ouvrage d'action contre panorama des savoirs. Produit des années où Voltaire finit ses lettres aux fidèles disciples parisiens par le fameux slogan : "écrasez l'infâme", le Dictionnaire philosophique est un antidote contre l'intolérance religieuse. La critique de la Bible, qui remet en question les fondements mêmes du christianisme, y occupe une place centrale. L'article "Job", d'abord dialogue des morts entre le personnage du célèbre livre de l'Ancien Testament consacré au problème du mal et un homme moderne, qui préfère l'action à la parole et répond à la maladie par des soins, puis développement plus didactique sur le livre biblique, est caractéristique de la démarche de Voltaire. Fort de connaissances précises sur les questions posées par un texte composite (produit de plusieurs auteurs et de plusieurs époques), il en remet en question l'origine et en dénonce les obscurités. Refusant de le comprendre autrement que littéralement, il montre son inutilité pour un lecteur moderne, dont la morale et la raison sont heurtées en permanence et qui en sait bien plus que Job et les auteurs du livre qui porte son nom. Combinant rhétorique baroque qui multiplie les tropes, brièveté et répétition (à l'intérieur de l'article entre les deux parties, entre les articles bibliques à l'intérieur du Dictionnaire), Voltaire répond à la sacralisation par l'irrévérence et le doute 16.


Extrait n°3 : Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1767 17

Job 18

Bonjour, mon ami Job ; tu es un des plus anciens originaux dont les livres fassent mention ; tu n'étais point Juif : on sait que le livre qui porte ton nom est plus ancien que le Pentateuque. Si les Hébreux, qui l'ont traduit de l'arabe, se sont servis du mot Jéhovah pour signifier "Dieu", ils empruntèrent ce mot des Phéniciens et des Égyptiens, comme les vrais savants n'en doutent pas. Le mot Satan n'était point hébreu, il était chaldéen ; on le sait assez.

Tu demeurais sur les confins de la Chaldée 19. Des commentateurs, dignes de leur profession, prétendent que tu croyais à la résurrection, parce qu'étant couché sur ton fumier, tu as dit, dans ton XIXe chapitre, que tu t'en relèverais quelque jour 20. Un malade qui espère sa guérison n'espère pas pour cela la résurrection ; mais je veux te parler d'autres choses.

Avoue que tu étais un grand bavard ; mais tes amis l'étaient davantage. On dit que tu possédais sept mille moutons, trois mille chameaux, mille bœufs, et cinq cents ânesses 21. Je veux faire ton compte.

 

Sept mille moutons, à trois livres dix sous pièce,
font vingt-deux mille cinq cents livres tournois, pose : 22 500 l.
J'évalue les trois mille chameaux à cinquante écus pièce : 450 000
Mille bœufs ne peuvent être estimés, l'un portant l'autre, moins de 80 000
Et cinq cents ânesses, à vingt francs l'ânesse: 10 000

Le tout se monte à: 562 500 l.
Sans compter tes meubles, bagues et joyaux.

J'ai été beaucoup plus riche que toi ; et quoique j'aie perdu une grande partie de mon bien, et que je sois malade comme toi, je n'ai point murmuré contre Dieu, comme tes amis semblent te le reprocher quelquefois 22.

Je ne suis point du tout content de Satan, qui, pour t'induire au péché, et pour te faire oublier Dieu, demande la permission de t'ôter ton bien et de te donner la gale. C'est dans cet état que les hommes ont toujours recours à la Divinité : ce sont les gens heureux qui l'oublient. Satan ne connaissait pas assez le monde : il s'est formé depuis ; et quand il veut s'assurer de quelqu'un, il en fait un fermier général ou quelque chose de mieux, s'il est possible. C'est ce que notre ami Pope nous a clairement montré dans l'histoire du chevalier Balaam.

Ta femme était une impertinente 23 ; mais tes prétendus amis Éliphaz, natif de Théman en Arabie, Baldad de Suez, et Sophar de Naamath, étaient bien plus insupportables qu'elle. Ils t'exhortent à la patience d'une manière à impatienter le plus doux des hommes : ils te font de longs sermons plus ennuyeux que ceux que prêchent les V..., et le fourbe V...e à Amsterdam, et le..., etc..

Il est vrai que tu ne sais ce que tu dis quand tu t'écries : "Mon Dieu ! suis-je une mer ou une baleine pour avoir été enfermé par vous comme dans une prison ? " mais tes amis n'en savent pas davantage quand ils te répondent "que le jour ne peut reverdir sans humidité, et que l'herbe des prés ne peut croître sans eau 24." Rien n'est moins consolant que cet axiome.

Sophar de Naamath te reproche d'être un babillard ; mais aucun de ces bons amis ne te prête un écu. Je ne t'aurais pas traité ainsi. Rien n'est plus commun que gens qui conseillent, rien de plus rare que ceux qui secourent. C'est bien la peine d'avoir trois amis pour n'en pas recevoir une goutte de bouillon quand on est malade. Je m'imagine que quand Dieu t'eut rendu tes richesses et ta santé, ces éloquents personnages n'osèrent pas se présenter devant toi : aussi les amis de Job ont passé en proverbe.

Dieu fut très mécontent d'eux, et leur dit tout net, au chapitre XLII, qu'ils sont ennuyeux et imprudents ; et il les condamne à une amende de sept taureaux et de sept béliers pour avoir dit des sottises 25. Je les aurais condamnés pour n'avoir point secouru leur ami.

Je te prie de me dire s'il est vrai que tu vécus cent quarante ans après cette aventure. J'aime à voir que les honnêtes gens vivent longtemps ; mais il faut que les hommes d'aujourd'hui soient de grands fripons, tant leur vie est courte ! 26

Au reste, le livre de Job est un des plus précieux de toute l'antiquité. Il est évident que ce livre est d'un Arabe qui vivait avant le temps où nous plaçons Moïse. Il est dit qu'Éliphaz, l'un des interlocuteurs, est de Théman ; c'est une ancienne ville d'Arabie. Baldad était de Suez, autre ville d'Arabie. Sophar était de Naamath, contrée d'Arabie encore plus orientale 27.

Mais ce qui est bien plus remarquable, et ce qui démontre que cette fable ne peut être d'un Juif, c'est qu'il y est parlé des trois constellations que nous nommons aujourd'hui l'Ourse, l'Orion, et les Hyades 28. Les Hébreux n'ont jamais eu la moindre connaissance de l'astronomie, ils n'avaient pas même de mot pour exprimer cette science ; tout ce qui regarde les arts de l'esprit leur était inconnu, jusqu'au terme de géométrie.

Les Arabes, au contraire, habitant sous des tentes, étant continuellement à portée d'observer les astres, furent peut-être les premiers qui réglèrent leurs années par l'inspection du ciel.

Une observation plus importante, c'est qu'il n'est parlé que d'un seul Dieu dans ce livre. C'est une erreur absurde d'avoir imaginé que les Juifs fussent les seuls qui reconnussent un Dieu unique ; c'était la doctrine de presque tout l'Orient ; et les Juifs en cela ne furent que des plagiaires, comme ils le furent en tout.

Dieu, dans le trente-huitième chapitre, parle lui-même à Job, du milieu d'un tourbillon 29; et c'est ce qui a été imité depuis dans la Genèse. On ne peut trop répéter que les livres juifs sont très nouveaux. L'ignorance et le fanatisme crient que le Pentateuque est le plus ancien livre du monde. Il est évident que ceux de Sanchoniathon, ceux de Thaut, antérieurs de huit cents ans à ceux de Sanchoniathon, ceux du premier Zerdust, le Shasta, le Veidam des Indiens que nous avons encore, les cinq Kings des Chinois, enfin le livre de Job, sont d'une antiquité beaucoup plus reculée qu'aucun livre juif. Il est démontré que ce petit peuple ne put avoir des annales que lorsqu'il eut un gouvernement stable ; qu'il n'eut ce gouvernement que sous ses rois ; que son jargon ne se forma qu'avec le temps, d'un mélange de phénicien et d'arabe. Il y a des preuves incontestables que les Phéniciens cultivaient les lettres très longtemps avant eux. Leur profession fut le brigandage et le courtage ; ils ne furent écrivains que par hasard. On a perdu les livres des Égyptiens et des Phéniciens ; les Chinois, les Brames, les Guèbres, les Juifs ont conservé les leurs. Tous ces monuments sont curieux ; mais ce ne sont que des monuments de l'imagination humaine, dans lesquels on ne peut apprendre une seule vérité, soit physique, soit historique. Il n'y a point aujourd'hui de petit livre de physique qui ne soit plus utile que tous les livres de l'antiquité.

Le bon Calmet 30, ou dom Calmet (car les bénédictins veulent qu'on leur donne du dom), ce naïf compilateur de tant de rêveries et d'imbécillités, cet homme que sa simplicité a rendu si utile à quiconque veut rire des sottises antiques, rapporte fidèlement les opinions de ceux qui ont voulu deviner la maladie dont Job fut attaqué, comme si Job eût été un personnage réel. Il ne balance point à dire que Job avait la vérole, et il entasse passage sur passage, à son ordinaire, pour prouver ce qui n'est pas. Il n'avait pas lu l'histoire de la vérole par Astruc ; car Astruc n'étant ni un père de l'Église ni un docteur de Salamanque, mais un médecin très savant, le bonhomme Calmet ne savait pas seulement qu'il existât : les moines compilateurs sont de pauvres gens !

(Par un malade aux eaux d'Aix-la-Chapelle.)




  1. Cf. Yvon BELAVAL et Dominique BOUREL (dir.), Le Siècle des Lumières et la Bible, t. VII de La Bible de tous les temps, Beauchesne, Paris, 1986.
  2. Cf. extrait n°1 et documents.
  3. Cf. extrait n°2 et documents.
  4. Cf. extrait n°3.
  5. Cf. Roger MERCIER, " La question du langage poétique au début du XVIIIème siècle. La Bible et la critique ", Revue des sciences humaines, n°146, avril-juin 1972, p. 255-282. Sur la poésie au XVIIIème siècle en général, cf. Sylvain MENANT, La Chute d'Icare : la crise de la poésie française, 1700-1750, Droz, Genève, 1981.
  6. D'abord magistrat de haut rang, Jean-Jacques Lefranc de Pompignan (1709-1784) se consacre à partir de 1745 aux belles-lettres, et d'abord au théâtre. Entré en conflit avec Voltaire, il lui doit d'être resté dans la mémoire littéraire comme un homme d'un autre âge, confit en dévotion et imbu de sa naissance.
  7. Cf. Theodore E. D. BRAUN, " La Bible dans les Poésies sacrées de Le Franc de Pompignan ", Le Siècle des Lumières et la Bible, op. cit., p. 355-364.
  8. Texte disponible sur Gallica, bibliothèque numérique de la BnF.
  9. Transposition du Psaume I.
  10. Philippe Sellier (dir.), Robert Laffont, coll. " Bouquins ", Paris, 1990, p. 655.
  11. T. II, Gallimard, " Bibliothèque de la Pléiade ", Paris, 1959, p. 891-892 (traduction littérale et non confessionnelle de l'hébreu).
  12. Tous les détails et toutes les références dans l'édition critique du Lévite procurée par Frédéric S. Eigeldinger, Champion, Paris, 1999.
  13. in Érik LEBORGNE (dir.), Dialogues, Flammarion, " GF ", Paris, 1999, p. 435-436.
  14. Nombres, 36, 8. Je sais que les enfants de Lévi pouvaient se marier dans toutes les Tribus, mais non dans le cas supposé (Note de Rousseau).
  15. Op. cit., p. 305-306.
  16. Édition critique, comportant une abondante annotation et une préface très utile, dirigée par Christiane Mervaud dans Les Œuvres complètes de Voltaire, Voltaire Foundation, Oxford, 1994, 2 vol.
  17. Alain Pons (dir.), Gallimard, coll. " Folio ", Paris, 1994, p. 332-336.
  18. Article ajouté en 1767 (la première édition date de 1764).
  19. Job, 1, 1.
  20. Job, 19,25.
  21. Job, 1, 3.
  22. Job, 1,11 ; 2, 5.
  23. Job, 2, 9-10.
  24. Job, 7,12 ; 8,11.
  25. Job, 42, 8.
  26. Fin de l'article en 1767 ; le reste a été ajouté en 1770.
  27. Job, 2,11.
  28. Job, 9, 9.
  29. Job, 38, 1.
  30. Auteur d'un énorme Commentaire littéral de tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament en 26 volumes (1707-1716), où Voltaire a puisé pendant plus de 40 ans informations et arguments.








Actes de l'université d'automne - Religions et modernité

Mis à jour le 21 mars 2016
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