Université d'automne « Religions et modernité »

Les Hébreux : une histoire et plusieurs représentations


Thierry Legrand, maître de conférences en histoire des religions, université Marc Bloch, Strasbourg


Chercher à enseigner l'histoire des Hébreux 1, c'est immanquablement se retrouver face à une pluralité d'"histoires des Hébreux". De même que les quatre évangiles présentent quatre fresques de la vie de Jésus, l'histoire des Hébreux est accessible à travers une série de représentations qu'il est utile de repérer : ce sont l'Ancien Testament, la tradition juive et la tradition chrétienne 2.

Quel Ancien Testament ?

Lorsque nous évoquons les sources de l'histoire des Hébreux, de quel Ancien Testament parlons-nous ? En effet, l'histoire du texte biblique et des communautés religieuses qui l'ont véhiculé a entraîné un nombre assez important de variations, qui s'expriment de trois façons différentes : le nombre de livres rassemblés, leur ordre de présentation 3, leur contenu. Pour simplifier, nous dirons que le judaïsme et le protestantisme se réfèrent au canon hébraïque de l'Ancien Testament (39 livres), tandis que les traditions catholiques et orthodoxes suivent généralement le texte grec ou latin - qui comprend une douzaine d'ouvrages supplémentaires, appelés Deutérocanoniques ou Apocryphes).

Les divergences portent aussi sur le contenu et la forme des livres bibliques. La version grecque de l'Ancien Testament présente régulièrement un contenu assez différent du texte hébreu. Par exemple, la version grecque de Jérémie est plus courte que la version hébraïque ; l'ordre des chapitres n'y est pas le même. De même Dieu n'est-il jamais nommé dans la version hébraïque du livre d'Esther, alors que la version grecque du même livre contient une cinquantaine de fois le nom de Dieu, et plusieurs prières absentes du texte hébreu.

Ainsi, on voit bien que la source de l'histoire des Hébreux reflète déjà une certaine pluralité de lectures. Il faudra donc être précis quant aux références scripturaires utilisées et ne pas oublier que, d'une tradition religieuses à l'autre (juive ou chrétiennes), les canons ne sont pas les mêmes.

Un Ancien Testament et plusieurs interprétations

En tant que source de l'histoire des Hébreux, l'Ancien Testament est marqué d'un certain polymorphisme ; il fait référence à l'histoire des Hébreux à plusieurs reprises et de manières différentes. De fait, l'Ancien Testament intègre à la fois les événements de cette histoire et des résumés, des réflexions sur celles-ci, des relectures globales ou partielles, ainsi que de multiples références à des événements fondateurs (épisodes de l'Exode ou de la royauté davidique) 4.

Par exemple, le Deutéronome intègre et reprend des éléments des livres de l'Exode et des Nombres (le Deutéronome est la deuxième loi). Il opère une relecture qui va dans le sens d'une réaffirmation de l'Alliance entre Yahvé et son peuple ; il souligne plusieurs thématiques : la notion d'engagement réciproque, la reconnaissance d'un culte unique en faveur de Yahvé, etc.

Les livres des Chroniques opèrent une relecture théologique de l'histoire des Hébreux depuis Adam jusqu'à l'annonce de la restauration du Temple. Le Chroniste récrit en théologien l'histoire des Hébreux : il cherche par exemple à affirmer la royauté de Dieu au milieu de son peuple ; il insiste sur l'importance du culte (le Temple, la ville de Jérusalem, etc.) et de l'institution royale davidique.

L'histoire de l'installation des Hébreux sur le territoire cananéen est transmise au travers de récits contradictoires qui révèlent avant tout les perspectives théologiques des rédacteurs.

Étudier l'Ancien Testament comme source de l'histoire des Hébreux implique par conséquent une double vigilance : il convient de prendre en compte le corpus complet et de reconnaître les intentions théologiques du ou des rédacteur(s).

L'histoire d'une relation

En lisant les écrits de l'Ancien Testament, on est vite convaincu que l'histoire des Hébreux qui y est contée n'est pas l'histoire au sens moderne ou scientifique du terme 5. L'Ancien Testament fait vivre l'histoire d'une relation, celle d'un dieu avec son peuple 6; c'est le récit en marche d'une implication divine, sur un axe temporel qui part des origines de l'humanité pour s'orienter vers la fin des temps. Certes, cette histoire rappelle des événements historiques, fait intervenir des personnages majeurs 7 et énonce des éléments chronologiques 8; néanmoins, il s'agit avant tout de mettre en scène le cheminement d'une relation dans laquelle l'action de Yahvé embrasse la totalité de l'histoire 9.

En voici deux illustrations. Lorsque les livres des Rois égrènent la liste des souverains d'Israël et de Juda, il y a toujours une orientation théologique sous-jacente : évoquer la fidélité ou l'infidélité des uns ou des autres à l'égard de Yahvé ou vis-à-vis des institutions cultuelles, de la loi mosaïque. Par ailleurs, les généalogies bibliques ne sont jamais de simples catalogues de noms, mais véhiculent aussi des intentions théologiques, transmettent le souvenir de héros bibliques ou d'événements fondateurs, etc 10.

Le lecteur de la plus petite des sections de l'Ancien Testament devra ainsi se souvenir que l'histoire des Hébreux n'est jamais dissociable de l'histoire religieuse, qui mêle l'action divine et la réponse humaine du peuple hébreu. L'Ancien Testament, comme première représentation de l'histoire des Hébreux, montre ainsi toute sa richesse et sa complexité : les problèmes liés à la base textuelle utilisée, l'existence d'une histoire des Hébreux en portraits multiples, la question des intentions théologiques de ces auteurs ou rédacteurs.

La tradition rabbinique

La tradition juive affirme l'unité de la Torah : il y a une seule Torah, un seul enseignement de Dieu. En même temps, la Torah se présente sous deux formes ou deux aspects : la loi écrite et la loi orale. La première est consignée dans l'Ancien Testament (Torah au sens large) 11, tandis que la seconde est représentée par tout un corpus de textes : les deux talmuds, les midrashim, les targums et d'autres ouvrages moins connus.

La Torah écrite est au centre de la foi juive ; c'est elle qui en représente le socle, le soubassement à partir duquel vont se développer les éléments de la tradition orale. Lorsqu'on parle d'histoire des Hébreux au sein du judaïsme traditionnel, il est clair que celle-ci se confond avec l'Ancien Testament : la Torah écrite donne un exposé complet des épisodes qui ont fait l'histoire des Hébreux. La lecture de la Torah, le rappel des événements fondateurs et l'interprétation de ces éléments assurent du même coup les fondements du judaïsme, quels que soient les lieux et les époques.

Le judaïsme va ainsi se passionner pour la relecture et l'interprétation des épisodes de l'histoire des Hébreux ; il va le faire au moyen des composantes essentielles de toute discussion et de tout écrit rabbinique : la halakha et la aggadah.

La halakha 12 se préoccupe de la "faisabilité" des commandements de la Torah ; le législatif est son domaine. Comment vivre en conformité avec la Torah ? La halakha ouvre des pistes possibles, elle offre des orientations. Chaque épisode, chaque détail de l'histoire des Hébreux fera l'objet d'une interprétation halakhique conduisant le lecteur de la Torah vers une application concrète.

La aggadah 13 s'intéresse moins à la vie quotidienne et pratique des individus qu'à leur vie de fidèle désireux de se rapprocher de Dieu. Elle cherche à annoncer, témoigner, raconter les événements de la Torah en révélant ce qu'ils contiennent de plus précieux. Les acteurs de l'histoire des Hébreux deviennent ainsi des héros ou des ennemis, des modèles de piété ou des profanateurs. Les étapes et les événements de l'histoire sont repris sur le mode de l'amplification dramatique. Dès lors, la dimension actualisante et catéchétique est constamment présente dans les développements aggadiques de la littérature rabbinique.

La halakha et la aggadah ne cherchent pas à remettre en question l'histoire des Hébreux, sa cohérence ou sa véracité ; pour elles, celle-ci a été transmise avec fidélité depuis Moïse 14. Par contre, cette histoire fonctionne comme une sorte de réservoir inépuisable pour la discussion et l'interprétation. Chaque événement raconté, chaque personnage évoqué est potentiellement porteur d'enseignements utiles pour la vie de foi et le concret du quotidien. Le cas des targums (Tg) ou des midrashim illustre bien ce propos : tout s'y trouve lié, les personnages du passé côtoient ceux du futur ; les rois se rencontrent ; le déroulement de l'histoire est annoncé.

Par exemple, juste avant la mort de Moïse, la parole de Yahvé énumère pour lui la liste et les actes des héros d'Israël (Tg (Jo) Dt 34, 1) ; le personnage de Job est mentionné dans le targum sur la Genèse et sur l'Exode (Tg (Jo) Gn 36,12 et Ex 9,20) ; les six ordres de la Mishnah sont mis en relation avec la construction du sanctuaire portatif de l'Exode (Tg (Jo) Ex 26, 9 ; 36,16).

La tradition chrétienne

Le Nouveau Testament est le premier corpus à mettre en œuvre une relecture chrétienne de l'histoire des Hébreux. Celle-ci est évidemment fragmentaire étant donné la nature première du Nouveau Testament, qui est un recueil dédié à l'histoire de Jésus de Nazareth et à l'annonce de son message. Cependant, les allusions à l'Ancien Testament 15 et la reprise d'épisodes célèbres de l'histoire des Hébreux sont assez fréquentes dans le Nouveau Testament. Mentionnons pour exemple le thème de l'exode et de la Pâque : la fuite de Joseph et de Marie en Égypte (Mt 2,13-15) rappelle d'autres histoires de fuite, celles de Lot et de Jacob et surtout celle de Moïse à Madiân (Ex 2,15) ; en Jn 6,31-35, Jésus est la manne descendue du ciel ; les récits du dernier repas de Jésus, de sa mort et de sa glorification fourmillent de réminiscences de l'Ancien Testament ; les fléaux décrits dans l'Apocalypse (8-9 et 16) sont à rapprocher des dix plaies d'Égypte, etc. Des personnages marquants de l'histoire des Hébreux apparaissent ici et là dans les évangiles et les épîtres de Paul (Adam, Abraham, Moïse, David, Élie, Jonas, Ésaïe...) ; figures exemplaires, précurseurs, elles sont en général au service de l'annonce de l'Évangile. Ainsi, Jésus est de la lignée de David (Mt 1, 1 ; Lc 3,31), il est aussi le "dernier Adam" (1Co 15,45) ; Abraham est le père de tous les croyants, circoncis ou incirconcis (Rm 4 ; Gal 3), l'Épître aux Hébreux (He 11) évoque la foi exemplaire des personnages célèbres de l'histoire biblique (Abel, Hénoch, Noé, Sara, Abraham...), etc.

Dans la suite du Nouveau Testament, la tradition chrétienne des Pères de l'Église, loin d'être uniforme 16, ne va cesser de réinterpréter l'histoire des Hébreux. Tout en se démarquant du judaïsme, le christianisme des premiers siècles (par exemple chez Irénée, Clément, Origène) va chercher à s'approprier les éléments de la tradition juive qui lui permettent de reconnaître à l'Ancien Testament (l'Ancienne Alliance) un rôle préparatoire dans la mise en place de la Nouvelle Alliance. L'histoire des Hébreux sera par exemple réinterprétée à la lumière de la notion de plan divin. Les épisodes de cette histoire seront valorisés comme autant d'étapes d'une histoire du salut qui part des origines pour parvenir au Christ et à son Église. Plusieurs méthodes exégétiques seront alors développées pour illustrer l'unité de l'Ancien et du Nouveau testaments.

Les débats théologiques du Moyen-Âge et de la Renaissance s'enracineront à leur tour dans cette relecture néo-testamentaire et patristique de l'histoire des Hébreux.

Retour aux sources et dialogue avec les traditions

Faut-il choisir l'une ou l'autre des représentations de l'histoire des Hébreux que nous venons de présenter brièvement ? Certes non ! Elles présentent toutes des difficultés importantes ou des orientations qui mettent en péril le principe de laïcité ; elles conduisent à la rupture avec une partie de l'auditoire. À l'opposé, ne pas tenir compte de ces représentations, c'est ignorer leur impact sur notre histoire et notre culture. Même si cela est moins visible aujourd'hui, la société française est en effet profondément marquée par le christianisme et le judaïsme.

Il existe une troisième voie, celle du retour aux sources et du dialogue ; elle tourne ses regards vers les écrits du passé, tout en maintenant une ouverture sur les traditions religieuses vivantes.

La première démarche est "historique" et consiste à revenir aux documents anciens. Il s'agit d'une approche scientifique qui cherche à remonter aux sources de la tradition. Pour l'histoire des Hébreux, nous atteignons les sources par deux moyens différents : l'analyse des textes (terrain textuel ; on parle ici de méthode historico-critique) et l'archéologie, le terrain proprement dit, le lieu de l'action historique.

La méthode historico-critique cherche à éviter les écueils d'une lecture traditionnelle et "naïve" des textes bibliques. Elle met ainsi en œuvre plusieurs méthodes scientifiques : la critique textuelle vise à l'établissement des textes ; la critique littéraire s'intéresse à la formation des textes, leur origine ; la critique des formes analyse les genres littéraires, la critique de la rédaction s'intéresse à la composition des textes et aux traditions (écrites ou orales) qu'ils transmettent. On pourrait encore évoquer, à côté de l'arsenal historico-critique, toutes les méthodes de lectures modernes qui visent à une étude synchronique du texte biblique : la lecture "narrative" se préoccupe par exemple des effets de lecture provoqués par tel ou tel épisode biblique 17.

L'archéologie, au travers des quatre étapes principales de son travail (repérage, interprétation, publication, conservation) permet de replacer les vestiges du passé dans leur contexte socio-politique et religieux. Elle offre un éclairage par le "concret" des sources écrites.

On l'aura compris, l'analyse des textes et l'archéologie sont ici complémentaires 18 : l'une et l'autre peuvent s'éclairer mutuellement. L'archéologie permet une lecture des textes en contexte, elle favorise une meilleure compréhension des milieux dans lesquels s'enracinent les écrits bibliques. L'archéologie a souvent mis à jour des documents épigraphiques utiles pour l'analyse des textes bibliques. De leur côté, les documents bibliques fournissent des informations essentielles à la compréhension de tel ou tel site archéologique. Dans l'une et l'autre branche scientifique néanmoins, la prudence sera de mise ! 19

Le second mouvement est de l'ordre de l'attention portée à la tradition. Il s'agit d'une enquête sur les traditions (notamment les trois monothéismes) qui ont interprété et transmis les données bibliques. La tâche est délicate et les instruments sont encore assez peu nombreux 20.

Cette démarche consiste à tenir compte de l'interprétation, de la relecture de tel ou tel épisode de l'histoire des Hébreux, dans le contexte des traditions juive, chrétienne ou musulmane. Comment, concrètement, les plus anciens commentaires de la Torah ont-ils repris les éléments de l'histoire des Hébreux, dans quel sens théologique ont-ils orienté la tradition ? On constate par exemple, au niveau des écrits rabbiniques, l'insistance sur les thèmes eschatologiques, le messianisme, l'importance de la Loi et de son enseignement. Pour la tradition chrétienne, il sera bon de s'intéresser aux commentaires des Pères de l'Église, mais aussi aux relectures liturgiques de certains épisode de l'histoire des Hébreux, à l'approche iconographique, etc. Dans le Coran, on s'intéressera à la mise en scène des personnalités marquantes de l'Ancien Testament 21 et à l'intégration des grands épisodes de l'histoire biblique : le jardin d'Eden, Caïn et Abel, le Déluge, Abraham et les idoles, Moïse et la sortie d'Égypte, David et Goliath, etc. Pourquoi une telle sélection de personnages ou d'événements ? Comment expliquer l'omniprésence de Moïse et de ses exploits dans la tradition coranique ?

Illustration à partir de "La sortie d'Égypte"

Extrait n°1 : Exode, 13,17-14, 31

Chapitre XIII : 17 Quand le Pharaon laissa partir le peuple, Dieu ne le conduisit pas par la route du pays des Philistins, bien qu'elle fût la plus directe. Dieu s'était dit : "Il ne faudrait pas que, à la vue des combats, le peuple renonce et qu'il revienne en Égypte ! " 18 Dieu détourna le peuple vers le désert de la mer des Joncs. C'est en ordre de bataille que les fils d'Israël étaient montés du pays d'Égypte. 19 Moïse prit avec lui les ossements de Joseph, car celui-ci avait exigé des fils d'Israël un serment en leur disant : "Dieu ne manquera pas d'intervenir en votre faveur ; alors vous ferez monter d'ici mes ossements avec vous." 20 Ils partirent de Soukkoth et campèrent à Etâm, en bordure du désert. 21 Le Seigneur (Yhwh) lui-même marchait à leur tête : colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route - colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. 22 Le jour, la colonne de nuée ne quittait pas la tête du peuple ; ni, la nuit, la colonne de feu.

Chapitre XIV : 1 Le Seigneur adressa la parole à Moïse : 2 "Dis aux fils d'Israël de revenir camper devant Pi-Hahiroth, entre Migdol et la mer - c'est devant Baal-Cefôn, juste en face, que vous camperez, au bord de la mer ; 3 alors le Pharaon dira des fils d'Israël : "Les voilà qui errent affolés dans le pays ! Le désert s'est refermé sur eux ! " 4 J'endurcirai le cœur du Pharaon et il les poursuivra. Mais je me glorifierai aux dépens du Pharaon et de toutes ses forces, et les Égyptiens connaîtront que c'est moi le Seigneur." Ils firent ainsi. 5 On annonça au roi d'Égypte que le peuple avait pris la fuite. Le Pharaon et ses serviteurs changèrent d'idée au sujet du peuple et ils dirent : "Qu'avons-nous fait là ? Nous avons laissé Israël quitter notre service ! " 6 Il attela son char et prit son peuple avec lui. 7 Il prit six cents chars d'élite, et tous les chars d'Égypte, chacun avec des écuyers. 8 Le Seigneur endurcit le cœur du Pharaon, roi d'Égypte, qui poursuivit les fils d'Israël, ces fils d'Israël qui sortaient la main haute. 9 Les Égyptiens les poursuivirent et les rattrapèrent comme ils campaient au bord de la mer - tous les attelages du Pharaon, ses cavaliers et ses forces - près de Pi-Hahiroth, devant Baal-Cefôn. 10. Le Pharaon s'était approché. Les fils d'Israël levèrent les yeux : voici que l'Égypte s'était mise en route derrière eux ! Les fils d'Israël eurent grand-peur et crièrent vers le Seigneur. 11 Ils dirent à Moïse : "L'Égypte manquait-elle de tombeaux que tu nous aies emmenés mourir au désert ? Que nous as-tu fait là, en nous faisant sortir d'Égypte ? 12 Ne te l'avions-nous pas dit en Égypte : "Laisse-nous servir les Égyptiens ! Mieux vaut pour nous servir les Égyptiens que mourir au désert." " 13 Moïse dit au peuple : "N'ayez pas peur ! Tenez bon ! Et voyez le salut que le Seigneur réalisera pour vous aujourd'hui. Vous qui avez vu les Égyptiens aujourd'hui, vous ne les reverrez plus jamais. 14 C'est le Seigneur qui combattra pour vous. Et vous, vous resterez cois ! " 15. Le Seigneur dit à Moïse : "Qu'as-tu à crier vers moi ? Parle aux fils d'Israël : qu'on se mette en route ! 16 Et toi, lève ton bâton, étends la main sur la mer, fends-la : et que les fils d'Israël pénètrent au milieu de la mer à pied sec. 17 Et moi, je vais endurcir le cœur des Égyptiens pour qu'ils y pénètrent derrière eux et que je me glorifie aux dépens du Pharaon et de toutes ses forces, de ses chars et de ses cavaliers. 18 Ainsi les Égyptiens connaîtront que c'est moi le Seigneur, quand je me serai glorifié aux dépens du Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers." 19 L'ange de Dieu qui marchait en avant du camp d'Israël partit et passa sur leurs arrières. La colonne de nuée partit de devant eux et se tint sur leurs arrières. 20 Elle s'inséra entre le camp des Égyptiens et le camp d'Israël. Il y eut la nuée, mais aussi les ténèbres ; alors elle éclaira la nuit. Et l'on ne s'approcha pas l'un de l'autre de toute la nuit. 21. Moïse étendit la main sur la mer. Le Seigneur refoula la mer toute la nuit par un vent d'est puissant et il mit la mer à sec. Les eaux se fendirent 22 et les fils d'Israël pénétrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. 23 Les Égyptiens les poursuivirent et pénétrèrent derrière eux - tous les chevaux du Pharaon, ses chars et ses cavaliers - jusqu'au milieu de la mer. 24 Or, au cours de la veille du matin, depuis la colonne de feu et de nuée, le Seigneur observa le camp des Égyptiens et il mit le désordre dans le camp des Égyptiens. 25 Il bloqua les roues de leurs chars et en rendit la conduite pénible. L'Égypte dit : "Fuyons loin d'Israël, car c'est le Seigneur qui combat pour eux contre l'Égypte ! " 26 Le Seigneur dit à Moïse : "Étends la main sur la mer : que les eaux reviennent sur l'Égypte, sur ses chars et ses cavaliers ! " 27 Moïse étendit la main sur la mer. A l'approche du matin, la mer revint à sa place habituelle, tandis que les Égyptiens fuyaient à sa rencontre. Et le Seigneur se débarrassa des Égyptiens au milieu de la mer. 28 Les eaux revinrent et recouvrirent les chars et les cavaliers ; de toutes les forces du Pharaon qui avaient pénétré dans la mer derrière Israël, il ne resta personne. 29 Mais les fils d'Israël avaient marché à pied sec au milieu de la mer, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. 30 Le Seigneur, en ce jour-là, sauva Israël de la main de l'Égypte et Israël vit l'Égypte morte sur le rivage de la mer. 31 Israël vit avec quelle main puissante le Seigneur avait agi contre l'Égypte. Le peuple craignit le Seigneur, il mit sa foi dans le Seigneur et en Moïse son serviteur.22

 

Voici une approche possible du texte en six étapes.

Premièrement, le texte : où commence-t-il ? où finit-il ? Il s'agit de vérifier la délimitation précise du texte à étudier ; si possible, on pourra revenir à la formulation originale (le texte hébreu ou grec). Utiliser plusieurs traductions (même étrangères) permet de repérer les difficultés textuelles.

Deuxièmement, s'approprier le texte en le lisant et le relisant. La lecture à haute voix (ou l'écoute) est une autre façon d'entrer dans sa compréhension. Cette phase d'"appropriation" du texte est nécessaire ; récrire ou dactylographier le texte favorise le repérage de sa structure globale (suivre si possible le découpage naturel des phrases et des propositions).

Troisièmement, le texte et son contexte : les textes bibliques sont souvent construits, charpentés, lus et relus par plusieurs générations, et il faut tenir compte de ce travail littéraire. Il s'agit également de repérer le contexte en situant le texte dans la Bible (ou la section biblique) et dans le mouvement du livre auquel il appartient.

Quatrièmement, les genres et les parallèles : s'agit-il d'un récit ou d'un discours ? Le texte est-il composé de dialogues ? Quels sont les genres littéraires rencontrés ? (Notons que quelques textes résistent à toute classification.) Par ailleurs, a-t-on connaissance d'un épisode ou d'une forme similaire dans le livre biblique ou la Bible ? Il est toujours utile de situer le texte dans un ensemble de corrélations intertextuelles (c'est-à-dire dans un ensemble de textes comparables).

Cinquièmement, la structure et le contenu : comment le texte se déroule-t-il ? Quel est son cheminement ? D'où sommes-nous partis et où sommes-nous arrivés à la fin de l'épisode ? On s'intéressera d'une part aux indices grammaticaux et stylistiques et d'autre part aux indications thématiques. L'analyse du texte pourra s'intéresser au vocabulaire, aux personnages, aux lieux, aux usages, aux citations ou allusions éventuelles, aux événements rapportés par le texte, aux faits historiques connus par ailleurs, etc. Observe-t-on des écarts entre ce que dit le texte et ce que l'histoire ou l'archéologie nous apprennent ? On pourra également se demander quels sont l'idée force, la question, l'affirmation la prise de position et les enjeux du texte. Raconte-t-il un événement authentique et s'agit-il, par exemple, du développement théologique de la notion de délivrance ?

Enfin, sixièmement, on s'intéressera aux relectures traditionnelles : comment les différentes traditions religieuses ont-elles relu et transmis le passage ? Quel fut le "succès" du texte dans les trois monothéismes ? A-t-il été repris, glosé, censuré, commenté ? Sous quelles formes : écrite, liturgique, iconographique, théâtrale, etc. ? Quel message a-t-on voulu retenir de ce passage ? Quels ont été les éléments privilégiés dans les relectures traditionnelles et communautaires ? Où en est-on aujourd'hui ?

S'agissant du texte de "la sortie d'Égypte" dans la tradition judaïque, ce passage est d'une importance capitale : le thème de la délivrance est repris dans la célébration liturgique de la Pâque (le rituel de la Haggadah) ; celle-ci est l'occasion de rappeler les valeurs du judaïsme (liberté, indépendance, union avec Dieu, intervention divine dans l'histoire, etc.). Pour le christianisme, le salut apporté par Jésus Christ est à l'image de la délivrance du peuple hébreu ; les derniers instants de la vie du Christ ont été reliés au thème de la Pâque (en Ap 5, 6, le Christ est "l'agneau pascal"). Les thèmes de l'Exode sont par ailleurs à l'arrière-plan de bon nombre de passages du Nouveau Testament 23. Pour l'islam enfin, les événements sont repris sur un mode exemplaire : châtiment des impies, puissance de Dieu, Moïse interlocuteur de Dieu, etc.24

Fresque historique et orientation théologique "L'éloge des Pères"

Extrait n°2 : Ben Sira 44, 1-46, 7

Chapitre XLIV : 1 Faisons donc l'éloge des hommes illustres, de nos pères, dans leurs générations. 2 Le Seigneur a créé une gloire abondante, sa grandeur depuis toujours : 3 des hommes ont dominé dans leurs royaumes, ont été renommés pour leur puissance, conseillers grâce à leur intelligence, annonciateurs de prophéties, 4 chefs du peuple par leurs conseils, leur intelligence dans l'instruction du peuple, et les sages paroles de leur enseignement. 5 Ils inventaient des chants mélodieux, écrivaient des récits poétiques. 6 Hommes riches, dotés de puissance, vivant en paix dans leurs demeures. 7 Tous ces gens-là ont été glorifiés par ceux de leur génération et de leur vivant on les a vantés. 8 Certains parmi eux ont laissé un nom qui fera raconter leurs louanges. 9 Il y en a aussi dont il ne reste pas de souvenir ; ils ont péri comme s'ils n'avaient pas existé, ils sont comme s'ils n'avaient pas été, ainsi que leurs enfants après eux. 10 Mais voici des hommes de bien dont les bonnes actions n'ont pas été oubliées. 11 A leur descendance passent leurs biens, leur héritage à leurs rejetons. 12 Leur descendance remplit ses obligations et leurs enfants à cause d'eux. 13 A jamais demeurera leur descendance et leur gloire ne disparaîtra pas. 14 Leurs corps ont été ensevelis dans la paix et leur nom vit pour les générations. 15 Des nations raconteront leur sagesse et l'assemblée annoncera leur louange. 16 Hénok plut au Seigneur et fut transféré ; c'est un exemple de conversion pour les générations. 17 Noé fut trouvé parfait et juste ; au temps de la colère il assura la relève. A cause de lui il y eut un reste pour la terre quand arriva le déluge. 18 Des alliances éternelles furent établies avec lui pour que tout être de chair ne fût plus détruit par un déluge. 19 Le grand Abraham, ancêtre d'une multitude de nations, il ne s'est trouvé personne pour l'égaler en gloire. 20 Il observa la loi du Très-Haut et entra dans une alliance avec lui. Dans sa chair il établit l'alliance et dans l'épreuve il fut trouvé fidèle. 21 C'est pourquoi Dieu lui assura par serment que les nations seraient bénies en sa descendance, qu'il le multiplierait comme la poussière de la terre, qu'il exalterait sa descendance comme les étoiles et que leur patrimoine s'étendrait de la mer jusqu'à la mer et depuis le Fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. 22 A Isaac il donna la même assurance à cause d'Abraham son père. La bénédiction de tous les hommes et l'alliance, 23 il les fit reposer sur la tête de Jacob. Il le confirma dans ses bénédictions et lui donna le pays en patrimoine qu'il divisa en lots et partagea entre les douze tribus. Il fit sortir de lui un homme de bien qui trouva grâce aux yeux de tous,

Chapitre XLV: 1 aimé de Dieu et des hommes, Moïse dont la mémoire est en bénédiction. 2. Il lui donna une gloire égale à celle des anges et il le rendit grand par la crainte qu'il inspirait aux ennemis. 3 Par ses paroles il précipita les prodiges, il le glorifia devant les rois, il lui donna des commandements pour son peuple et il lui montra quelque chose de sa gloire. 4 A cause de sa fidélité et de sa douceur il le consacra, il le choisit parmi tous les êtres de chair. 5 Il lui fit entendre sa voix et l'introduisit dans la nuée. Il lui donna face à face les commandements, la loi de vie et d'intelligence pour enseigner à Jacob l'alliance et ses décrets à Israël. 6 Il éleva Aaron, un saint semblable à Moïse, son frère, de la tribu de Lévi. 7 Il l'établit par une règle perpétuelle et lui donna le sacerdoce du peuple. Il le rendit heureux par de beaux ornements et le ceignit d'une robe de gloire. 8 Il le revêtit de toute une superbe parure et le couronna des insignes de sa puissance, caleçons, longue tunique et éphod. 9 Il l'entoura de grenades, de clochettes d'or, en grand nombre, tout autour, qui retentissaient à chacun de ses pas et faisaient entendre leur tintement dans le Temple, en mémorial pour les fils de son peuple, 10 et d'un vêtement sacré d'or, de pourpre violette et de pourpre rouge, travail d'artiste ; du pectoral du jugement, de l'oracle de vérité, 11 de cramoisi retors, travail d'artisan, de pierres précieuses gravées à la manière d'un sceau, serties dans une monture d'or, travail de lapidaire, avec une inscription gravée pour servir de mémorial, selon le nombre des tribus d'Israël ; 12 un diadème d'or par-dessus le turban, portant gravée l'inscription de consécration, insigne d'honneur, travail de haute qualité, délices des yeux, parfaitement ornées. 13 Avant lui il n'y avait rien eu d'aussi beau, jamais un étranger ne les revêtit, mais seulement ses fils et ses descendants pour toujours. 14 Ses sacrifices se consument entièrement, deux fois par jour, à perpétuité. 15 C'est Moïse qui lui conféra l'investiture et lui fit l'onction d'huile sainte. Ce fut pour lui une alliance éternelle ainsi que pour sa descendance, tous les jours que durera le ciel, pour officier et en même temps exercer le sacerdoce et bénir son peuple par le Nom. 16 Il le choisit parmi tous les vivants pour offrir l'holocauste au Seigneur, l'encens et le parfum en mémorial, pour faire le rite d'absolution sur le peuple. 17 Il lui donna dans ses commandements pouvoir sur les prescriptions de la loi, pour enseigner à Jacob ses exigences et illuminer Israël par sa loi. 18 Des étrangers se dressèrent contre lui et le jalousèrent au désert, les hommes de Datân et d'Abiram et la bande de Coré, dans une furieuse colère. 19 Le Seigneur le vit et cela lui déplut, ils furent exterminés par la fureur de sa colère ; il fit contre eux des prodiges, les dévorant par les flammes de son feu. 20. Il ajouta encore à la gloire d'Aaron et lui donna un patrimoine : il lui donna en partage les prémices des premiers fruits, et lui assura d'abord le pain à satiété, 21 car ils ont pour nourriture les sacrifices du Seigneur ; il les lui a donnés ainsi qu'à sa descendance. 22 Par contre, dans la terre du peuple il n'a pas de patrimoine et il n'y a pas de part pour lui au milieu du peuple, car moi-même je suis ta part et ton patrimoine. 23 Pinhas fils d'Eléazar est le troisième en gloire pour son zèle dans la crainte du Seigneur et pour sa fermeté lors de la défection du peuple dans le généreux courage de son âme : il obtint ainsi le pardon pour Israël. 24 C'est pourquoi fut établie en sa faveur une alliance de paix : il serait le chef du sanctuaire et de son peuple, pour qu'à lui et à sa descendance appartienne à jamais le souverain sacerdoce. 25 Il y eut aussi une alliance avec David fils de Jessé, de la tribu de Juda ; l'héritage du roi passe d'un fils à un seul fils, l'héritage d'Aaron passe à toute sa descendance. 26 Que le Seigneur mette la sagesse en votre cœur pour juger son peuple avec justice, afin que leur prospérité ne disparaisse pas, ni leur gloire dans les générations.

Chapitre XLVI : 1 Josué fils de Noun fut un vaillant guerrier. Il succéda à Moïse dans la fonction prophétique et, conformément à son nom, devint grand pour sauver les élus du Seigneur, pour châtier les ennemis dressés contre lui et faire prendre possession à Israël de son patrimoine. 2 Quelle gloire il s'acquit quand il levait les mains et brandissait l'épée contre les villes ! 3 Qui donc avant lui avait été aussi ferme ? C'est lui en effet qui menait les combats du Seigneur. 4 N'est-ce pas par lui que le soleil fut arrêté et qu'un seul jour en devint deux ? 5 Il invoqua le Très-Haut, le Puissant, quand les ennemis le pressaient de toute part, et le Seigneur Grand l'exauça en envoyant des grêlons d'une force énorme. 6 Il fondit sur la nation ennemie, il fit périr les adversaires qui dévalaient la pente, afin que les nations connaissent toutes ses armes, puisque c'est contre le Seigneur qu'elles faisaient la guerre. En effet il marcha à la suite du Puissant 7 et aux jours de Moïse il agit avec fidélité, ainsi que Caleb fils de Yefounné : en résistant face à l'assemblée, ils empêchèrent le peuple de pécher et firent cesser les murmures mauvais...25

 

L'Éloge des Pères (Si 44-50) - dont nous avons donné ici un court extrait - dans le livre de Ben Sira (l'Ecclésiastique) 26 offre une illustration intéressante, au sein même du corpus biblique, d'une relecture de l'histoire des Hébreux ; il livre en effet un parcours historique unique en son genre des héros d'Israël depuis les origines, au début du IIème siècle av. J.-C. Patriarches, rois, prophètes, juges et prêtres y sont glorifiés en tant qu'"hommes de bien" et sages du peuple d'Israël. Le texte permet de repérer les orientations prises par le rédacteur de cette fresque et conduit à interroger le contexte politique et religieux de l'auteur et du traducteur.

On s'interrogera ainsi sur l'absence de notice pour telle ou telle figure de l'histoire du peuple hébreu : les rois de Juda sont traités en bloc ; les Juges et les douze petits prophètes sont à peine signalés ; Esdras n'est pas cité ; aucune femme n'est mentionnée dans cette liste 27, etc.

On pourra réfléchir à l'agencement des notices les unes par rapport aux autres. Elles semblent suivre un ordre chronologique, mais lequel ? Pourquoi y a-t-il des différences entre la version grecque de cet éloge et l'original hébraïque ? Comment expliquer la place de certains patriarches à la fin de la liste ?

La longueur des notices en dit long sur l'intérêt porté par l'auteur à certains personnages et à certains thèmes : la fonction sacerdotale a reçu la meilleure part (Aaron, Simon) ; les grands chefs du peuple (Samuel, David, Salomon) jouissent d'une notice importante ; les prophètes Ésaïe, Jérémie et Ézéchiel font l'objet de sommaires assez brefs ; Moïse n'est pas gratifié d'une longue notice et l'Exode est à peine mentionné 28, etc.

Comment sont décrits les héros bibliques ? L'auteur souligne généralement leurs qualités morales et leur implication religieuse : fidélité, force, courage, zèle, fermeté, grandeur, piété, sagesse. Il s'agit de réaffirmer les valeurs traditionnelles du judaïsme. D'autres notices, notamment celles des rois, soulignent l'ambivalence de certains (David, Salomon) ou leur infidélité (Roboam, Jéroboam, les rois de Juda).

Quels sont les événements de l'histoire des Hébreux soulignés par l'auteur de cet éloge ? De toute évidence, il cherche à relever les faits spectaculaires de la vie de ces hommes illustres, les prodiges accomplis ou vécus (voir par exemple les notices consacrées à Élie et à Élisée, Si 48), le rôle qu'ils ont joué par rapport à l'institution cultuelle et au Temple. Avant d'être des messagers divins, les prophètes sont avant tout présentés comme des "faiseurs" de miracles ou des devins !

L'attention pourra se porter sur le rôle du dieu des Hébreux. Quelle place tient-il ? L'intervention divine est toujours largement signalée (phénomène spectaculaire, accompagnement dans la bataille, réponse à une intercession, etc.). Comment la doctrine de la rétribution est-elle traitée ?

Quelle est finalement la visée théologique de l'auteur ? Comment peut-on caractériser sa relecture de l'histoire des Hébreux ?

Annexe

L'éloge des Pères, Ben Sira 44-50

PersonnagesSir.Valeur (*défauts)Evénements, action divine, traits marquants
Prologue 44, 1-15
Présentation générale des hommes illustres
Hénok 44, 16 modèle pour les générations
ascension
Noé 44,17-18 perfection, justice
déluge / alliances éternelles / mention du "reste"
Abraham 44,19-21 grandeur / gloire / fidélité à la Loi et dans la foi
circoncision / assurance d'une descendance et d'un patrimoine
Isaac 44, 22
réaffirmation de la promesse
Jacob 44, 23
bénédiction(s) / alliance / territoire partagé / mise en place des tribus
Moïse 45, 1-5 homme de bien / aimé de Dieu / fidélité
glorification de Moïse (a été choisi, consacré) / inspire le respect / a vécu dans la proximité divine / autorité de sa parole / don des commandements pour Israël et Jacob
Aaron 45, 6-26 sainteté / bonheur
établissement du sacerdoce éternel / importance des ornements sacerdotaux / attribution de la part sacerdotale / responsable de la jurisprudence / prodiges divins ignés contre les ennemis du sacerdoce
Pinhas 45,23-26 gloire / zélé dans la crainte / fermeté et courage
conclusion d'une "alliance de paix" / chef du peuple et du sanctuaire / importance de l'alliance aaronique
Josué, Caleb 46, 1-10 1) vaillant guerrier / prophète / fidélité
2) force / résistance
victorieux avec Yahvé (intercession) / lutte contre le péché du peuple / entrée dans la terre promise / course du soleil retardée / destruction de la nation ennemie
Juges 46,11-12 ceux qui ont résisté à la prostitution
leur souvenir en bénédiction / souvenir de leur nom
Samuel 46,13-20 fidélité dans la prophétie et la vision / homme juste
établissement de la royauté par son intermédiaire / responsable de la justice / intercède auprès de son dieu / extermination des ennemis avec l'aide divine
Nathan 47, 1
prophète aux jours de David
PersonnagesSir.Valeur (*défauts)Evénements, action divine, traits marquants
David 47, 2-11 force / bravoure / grand guerrier / piété (par la louange des psaumes) * pécheur pardonné
mis à part / intercession pour obtenir la victoire / vainqueur des Philistins / intervient dans le domaine cultuel (louanges et fêtes) / institution de l'alliance royale / accompagné par Dieu dans la victoire
Salomon 47,12-22 sagesse / intelligence
* mauvais comportement / femmes / folie
diffusion de la sagesse / construction du sanctuaire / division en deux royaumes / "reste"
Roboam 47, 23 * sans intelligence / folie
révolte du peuple
Jéroboam 47,24-25 * initiateur du péché
péché d'Israël / déportation / châtiment
Elie 48, 1-11 prophète zélé / gloire
envoie la famine / feu destructeur / prodiges multiples / ascension sur un char / acteur de la fin des temps
Elisée 48,12-16 assurance / prophète
lutte contre l'iniquité / faiseur de prodiges / "reste"
Ezékias (Esaïe) 48,17-25 défenseur / ferme / fait ce qui plaît à Dieu / visionnaire
aménagement de la cité (eau) / danger de l'invasion assyrienne / délivrance du peuple / extermination des assyriens / soleil ralenti dans sa course
Josias 49, 1-3 comparé à un mélange aromatique / piété
lutte contre l'iniquité / fortifie la piété de son peuple
Rois de Juda 49, 4-6 * accusés de perversion / infidélité à la Loi / maltraitent le prophète Jérémie
alliance avec les nations étrangères / destruction, abandon de Jérusalem
Jérémie 49, 7 prophète consacré
allusion aux prophéties de Jérémie
Ezéchiel 49, 8-9 compassion
vision de la Gloire (le Char divin)
PersonnagesSir.Valeur (*défauts)Evénements, action divine, traits marquants
Job (cf. Hébreu) 49, 9 justice
12 prophètes 49, 10 fidélité / soutien du peuple
délivrance du peuple
Zorobabel, Josué 49,11-12 autorité
reconstruction du Temple
Néhémie 49, 13 grandeur
restauration des remparts et de la ville
Hénok 49, 14 personnage unique
enlevé de la terre (ascension)
Joseph 49, 15 personnage unique / soutien / chef
soutien de son peuple / importance accordée à ses ossements
Sem, Seth 49,16a gloire
Adam 49,16b personnage au-dessus de tout autre dans la création
Simon 50, 1-21 gloire / beauté / splendeur du sacerdoce
restauration, consolidation du Temple / fortification de la ville
Conclusion 50,22-24
Exhortations finales

 




  1. Dans cette contribution, l'expression " les Hébreux " fait référence aux femmes et aux hommes de l'Ancien Testament, ayant vécu au premier millénaire avant notre ère dans la zone géographique du croissant fertile (Mésopotamie, Egypte et surtout Palestine).
  2. La tradition coranique donne elle aussi, à sa manière, une certaine image de l'histoire des Hébreux. Celle-ci se révèle, cependant, fragmentaire et très orientée.
  3. La hiérarchisation d'un corpus n'est pas sans incidence sur le message global véhiculé.
  4. Cf. le Livre de la Sagesse (Sagesse de Salomon) et l'article de Maurice GILBERT, " Sagesse et histoire " in Michel HERMANS et Pierre SAUVAGE (dir.), Bible et histoire. Écriture, interprétation et action dans le temps, (le livre et le rouleau 10), Editions Lessius, Bruxelles, 2000, p. 57-82.
  5. Cf. notamment l'article " Histoire " de l'Encyclopaedia Universalis.
  6. Les études théologiques mettent ici en évidence les notions de création, d'élection, d'alliance et d'histoire du salut.
  7. À côté des grandes figures bibliques (patriarches, rois, prophètes et prêtres), l'Ancien Testament fait aussi référence à des personnages connus (surtout des souverains) de l'histoire du Proche Orient ancien.
  8. Certaines données chronologiques des livres historiques ou prophétiques sont parfaitement datées.
  9. Cf. Claus WESTERMANN, Théologie de l'Ancien Testament, le Monde de la Bible, Labor et Fides, Genève, 1985, p. 9-13.
  10. Cf. Gn 10 ; 1 Ch 1-8. Il est aussi intéressant de comparer la généalogie de Jésus en Mt 1, 1-17 et Luc 3,23-38.
  11. Le terme " Torah " est utilisé pour désigner soit les cinq premiers livres de l'Ancien Testament (Gn, Ex, Lv, Nb, Dt - c'est-à-dire le Pentateuque), soit la totalité des livres de l'Ancien Testament.
  12. Le mot " halakha " signifie " loi ", " pratique ", " opinion adoptée ", " règle ". Il désigne la façon de se conduire dans la vie (la voie dans laquelle on doit marcher). La halakha n'est pas une réflexion philosophique ou éthique, elle est orientée vers le concret, le pratique, le comportemental.
  13. Le mot " aggadah " signifie " narration ", " récit ", " communication ". La aggadah concerne ce qui doit être dit et redit, transmis et raconté. Le terme " Haggadah " (avec un h) désigne le rituel de la célébration de la Pâque juive (Pesah).
  14. Voir l'affirmation célèbre du traité Abot 1, 1 (Pirqé Avot) : " Moïse reçut la Loi du Sinaï et la transmit à Josué, Josué aux anciens et les anciens aux prophètes. Les prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée... "
  15. Le Nouveau Testament fait assez souvent référence aux livres suivants : Genèse, Exode, Deutéronome, Ésaïe, les Douze petits prophètes, les Psaumes.
  16. Il faudrait évoquer ici les différents mouvements de rejet du judaïsme ou de l'Ancien Testament : mouvements gnostiques, Marcion, Mani et d'autres.
  17. Cf. D. MARGUERAT et Y. BOURQUIN, La Bible se raconte. Initiation à l'analyse narrative, Le Cerf - Labor et Fides - Novalis, Paris - Genève - Montréal, 1998.
  18. Le matériel épigraphique témoigne de la circulation des biens et des idées dans l'antiquité. Tablettes, tessons, inscription funéraires et manuscrits (dans le meilleur des cas) enrichissent notre connaissance des langues anciennes.
  19. L'ouvrage de I. FINKELSTEIN et N. A. SILBERMANN, La Bible dévoilée, op. cit., va trop loin en faisant de l'archéologie une science exacte qui " permet de reconstituer la véritable histoire qui se cache derrière la Bible " (cf. p. 16 et 37).
  20. On pourrait envisager la rédaction d'un manuel présentant les étapes principales de l'histoire des Hébreux, accompagnées d'une étude synthétique et schématique des relectures traditionnelles de ces mêmes étapes. En partant par exemple d'un matériel iconographique, on tenterait de montrer comment le judaïsme, le christianisme et l'islam ont relu et réinterprété l'épisode du don de la Loi à Moïse.
  21. Adam, Abraham, Moïse et Noé sont souvent cités en exemple dans les sourates coraniques. D'autres personnages de l'Ancien Testament y sont aussi représentés : Joseph, Loth, Pharaon, Aaron, David, Salomon, Élie, Jonas, Job, etc.
  22. La Bible, traduction œcuménique, SBF-Le Cerf, Paris, 1988, Exode 13,17 à 14,31.
  23. Cf. Michael MAHER, When God formed a People. A Christian Appreciation of Exodus, Koinonia Press, Manchester, 1978.
  24. Cf. par exemple la sourate 26 du Coran.
  25. La Bible, op. cit., Ben Sira (L'Ecclésiastique), 44, 1 à 46, 7.
  26. Ce livre de sagesse a été rédigé en hébreu vers 190 av. J.-C. par un sage juif nommé Jésus Ben Sira. Le petit-fils de Ben Sira en fera une traduction grecque en 132 av. J.-C. ; celle-ci est une adaptation hellénisée de la plus vaste instruction sapientielle juive connue. Ben Sira n'appartient pas au canon hébraïque : il fait partie des livres Deutérocanoniques (ou Apocryphes).
  27. Voir par comparaison le rôle de Sara et de Rahab dans la liste de l'Epître aux Hébreux (Hb 11,11-31)
  28. L'insistance est faite ici, comme sur l'ensemble de l'Éloge des Pères, sur le thème de la Loi.


Actes de l'université d'automne - Religions et modernité

Mis à jour le 15 avril 2011
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