Université d'automne « Religions et modernité »

La prédication missionnaire et le kérygme des premiers chrétiens


Nathalie Siffer-Wiederhold, docteur en théologie catholique (spécialité : sciences bibliques)


Pour étudier les origines du christianisme, nous nous attacherons plus précisément ici, à travers l'étude de textes choisis du Nouveau Testament, à la question de la prédication missionnaire et du kérygme des premiers chrétiens. L'utilisation du Nouveau Testament comme source documentaire pour l'étude des origines chrétiennes requiert, de la part de l'historien, un travail critique particulièrement délicat et complexe. Il s'agit notamment, par une approche diachronique des textes, de dégager la façon dont ils se sont constitués, et de tracer ainsi une esquisse de l'histoire des groupes et des communautés qui en constituaient les milieux de production. Dans la mesure où l'histoire du christianisme commence avec la proclamation des apparitions de Jésus ressuscité, il importe tout particulièrement d'examiner ce que les textes nous apprennent sur cette proclamation primitive et sur ces premiers énoncés de foi. Appréhender le message chrétien dans ses formulations initiales nous permet également de découvrir la pluralité des origines et de mesurer la capacité d'adaptation du message lui-même à différents types de destinataires.

Le sujet proposé requiert d'emblée quelques précisions, en particulier sur l'emploi du terme "kérygme", lequel provient directement du grec kèrugma qui signifie "annonce", "proclamation". Le mot était déjà employé dans la littérature grecque classique où il se rapporte aussi bien à l'acte de proclamer qu'au contenu de la proclamation. Dans le prolongement de cette signification, "kérygme" se réfère habituellement à la forme primitive de l'enseignement apostolique, c'est-à-dire à la proclamation de l'événement central de la foi nouvelle, à savoir le salut par la mort et la résurrection de Jésus. Il s'agit donc de l'expression condensée de la foi chrétienne, dans laquelle cet événement occupe la place principale. L'étude du kérygme des premiers chrétiens nécessite la prise en compte du processus de formation et de transmission des traditions (d'abord orales) qui ont circulé dans les communautés avant d'être reprises dans les écrits du Nouveau Testament. En effet, même les textes les plus anciens ont été précédés par des traditions que l'exégèse moderne s'est employée à mettre en évidence. Après avoir distingué les différentes formes de prédication du kérygme, nous nous emploierons à en détecter les traces dans les écrits du Nouveau Testament dont nous disposons actuellement.

La prédication missionnaire des premiers chrétiens

Avant d'en venir au kérygme lui-même, il importe de fixer le cadre dans lequel il fut proclamé. Tout d'abord, quels en sont les destinataires ? À qui s'adressèrent les premiers prédicateurs chrétiens ? En fait, la prédication missionnaire a dû s'adapter à des publics variés : le kérygme fut ainsi annoncé à des auditoires bien différents. Schématiquement, trois groupes principaux peuvent être distingués. On trouve en premier lieu les Juifs de Jérusalem et de Palestine qui vivaient selon les coutumes juives ; ceux d'entre eux qui se convertirent tout en gardant certaines pratiques juives constituèrent la communauté judéo-chrétienne. La prédication fut également adressée aux Juifs vivant à la manière grecque et, l'expansion missionnaire aidant, aux communautés juives de la diaspora qui s'étaient installées sur tout le pourtour méditerranéen. Les prédicateurs se tournèrent enfin vers les païens qui formèrent, avec l'extension du christianisme, un groupe de plus en plus important.

Le kérygme prit des formes différentes en fonction des auditoires. Ainsi, pour les Juifs qui attendaient le Messie, on s'attachait à démontrer que Jésus était bien le Messie annoncé par les Écritures (considérées comme preuves déterminantes). Le Nouveau Testament comporte ainsi de nombreuses citations vétérotestamentaires qui sont interprétées dans une perspective chrétienne et rapportées à Jésus ; en langage plus technique, il s'agit de ce que l'on appelle les testimonia 1, visant à rendre témoignage et à démontrer l'accomplissement du dessein de Dieu. La forme de prédication était tout autre lorsqu'elle s'adressait aux païens. Ces derniers ne connaissaient en effet ni le Dieu créateur raconté par la Bible, ni l'histoire du salut. Il était donc impossible d'argumenter pour ces auditoires de la même façon que pour les Juifs : il fallait d'abord les amener à reconnaître le Dieu unique et leur expliquer ensuite que Jésus était le Messie de Dieu.

Un exemple de prédication missionnaire aux païens

Extrait n°1 : le discours de Paul à l'Aréopage d'Athènes (Ac 17,22-31)

22 Debout au milieu de l'Aréopage, Paul prit la parole :

"Athéniens, je vous considère à tous égards comme des hommes presque trop religieux. 23 Quand je parcours vos rues, mon regard se porte en effet souvent sur vos monuments sacrés et j'ai découvert entre autres un autel qui portait cette inscription : "Au dieu inconnu". Ce que vous vénérez ainsi sans le connaître, c'est ce que je viens, moi, vous annoncer.

24 Le Dieu qui a créé l'univers et tout ce qui s'y trouve, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite pas des temples construits par la main des hommes 25 et son service non plus ne demande pas de mains humaines, comme s'il avait besoin de quelque chose, lui qui donne à tous la vie et le souffle, et tout le reste. 26 A partir d'un seul homme il a créé tous les peuples pour habiter toute la surface de la terre, il a défini des temps fixes et tracé les limites de l'habitat des hommes : 27 c'était pour qu'ils cherchent Dieu ; peut-être pourraient-ils le découvrir en tâtonnant, lui qui, en réalité, n'est pas loin de chacun de nous. 28 Car c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être, comme l'ont dit certains de vos poètes : "Car nous sommes de sa race." 29 Alors, puisque nous sommes la race de Dieu, nous ne devons pas penser que la divinité ressemble à de l'or, de l'argent, ou du marbre, sculpture de l'art et de l'imagination de l'homme.

30 Et voici que Dieu, sans tenir compte de ces temps d'ignorance, annonce maintenant aux hommes que tous et partout ont à se convertir. 31 Il a en effet fixé un jour où il doit juger le monde avec justice par l'homme qu'il a désigné, comme il en a donné la garantie à tous en le ressuscitant d'entre les morts."


Rappelons que le livre des Actes des Apôtres, le seul de ce genre dans le Nouveau Testament, rapporte essentiellement les événements de la première génération chrétienne après le départ de Jésus, notamment à travers les faits et gestes des principaux protagonistes, tels Pierre ou Paul. Il retrace l'expansion du christianisme au-delà de Jérusalem et de la Judée, jusqu'à Rome, capitale du monde païen. Rédigé dans les années 80 par Luc (également auteur du troisième évangile), le livre des Actes témoigne ainsi des premières prédications chrétiennes. Pour donner en un mot le cadre narratif de ce discours, il suffit d'indiquer que Paul, en attendant ses compagnons à Athènes, s'entretenait quotidiennement avec Juifs, passants et philosophes, avant d'être finalement conduit devant l'Aréopage pour y exposer sa doctrine. Après un prologue où Paul prend soin d'éveiller la bienveillance de ses auditeurs et d'expliquer les circonstances de sa prise de parole (v. 22-23), le corps du discours peut se diviser en deux parties : les v. 24-25 (Dieu créateur du monde), et les v. 26-29 (Dieu et l'homme). Il faut attendre la fin du discours pour entrer véritablement dans le domaine de la proclamation chrétienne (v. 30-31).

Ce discours est généralement considéré comme le type même de la prédication paulinienne aux non juifs dont le schéma traditionnel 2 reprend l'annonce du Dieu créateur requérant conversion et abandon des pratiques idolâtriques, et la perspective du jugement.

Très habilement, Paul commence par souligner la religiosité des Athéniens et évoque leurs monuments sacrés, notamment un autel dédié au dieu inconnu. Il part de cette constatation pour préciser l'objet de son discours qui est de leur "annoncer" - il s'agit donc bien d'une proclamation - ce dieu qu'ils vénèrent déjà sans le connaître. L'affirmation du Dieu créateur que Paul va maintenant présenter s'ancre dans la Bible, mais également dans la culture hellénistique. Sans aucune allusion à la révélation faite au peuple élu, le poids de l'énoncé porte sur les deux déclarations centrales : Dieu n'habite pas dans les temples et il n'a pas besoin des offrandes qu'on y présente. Ce double thème polémique de l'Ancien Testament rejoint la pensée des philosophes grecs, notamment des stoïciens. Il en va de même pour la suite du discours, qui évoque la création de l'homme et l'harmonie du monde. Après avoir suggéré que les païens, à travers la création, auraient pu découvrir Dieu, Paul s'appuie sur une citation d'Aratos pour en tirer une conclusion pratique invitant à abandonner les représentations divines en or, argent ou pierre. C'est dans la conclusion du discours (v. 30-31) que Paul en arrive à exposer la foi chrétienne. Tout en soulignant l'initiative divine, il insiste sur la nécessité et sur l'urgence de la conversion au vrai Dieu exigée par le jugement à venir. Celui-ci va s'opérer par un seul homme dont la résurrection représente la garantie du rôle de juge. En fait, l'apôtre trouve à peine le temps d'évoquer Jésus (et encore, sans le nommer) qu'il est coupé par les moqueries de ses auditeurs qui réagissent ainsi à la mention de la résurrection ; le discours reste donc inachevé. Relevons que cette dernière partie de la prédication n'offre plus aucun contact avec l'hellénisme et se concentre sur les éléments proprement chrétiens, dont le point culminant se situe dans l'annonce de la résurrection de Jésus.

L'épisode d'Athènes - centre universitaire et modèle de la culture hellénistique - représente en quelque sorte la rencontre du message évangélique avec la sagesse grecque et laisse entrevoir comment le christianisme naissant s'est trouvé dans l'obligation de passer d'un monde culturel à l'autre. Le discours de l'Aréopage témoigne de l'adaptation de la prédication missionnaire à des auditoires divers, et montre précisément comment un auteur s'emploie à rendre le message chrétien accessible à des auditeurs ignorant la tradition religieuse juive. La réalité et le contenu du message restent les mêmes, mais sa forme change, s'adapte en fonction du monde culturel de ses destinataires. Si le discours emprunte certains éléments à la culture hellénistique (en allant jusqu'à reprendre des formules quasi panthéistes), il les replace dans le cadre d'une pensée biblique, sauvegardant ainsi la fidélité au dieu créateur et sauveur. Ce texte rend ainsi compte d'un effort considérable d'adaptation du message chrétien sans rien renier de son essence.

A la recherche des vestiges du kérygme des premiers chrétiens

À ce stade, il est utile de préciser qu'à leurs débuts, les chrétiens ne disposaient que de formes d'écriture assez sommaires et n'avaient en tout cas aucune conscience de composer un nouveau corpus littéraire. Les premières traditions orales mises par écrit sont des formules de credo, des hymnes liturgiques et des paroles de Jésus (les "logia"). Les écrits du Nouveau Testament 3 conservent quelques vestiges de cette première mise en forme du message proclamé et reproduisent ainsi certaines traditions des débuts du christianisme. Mais où, précisément, trouve-t-on des traces du kérygme ? En fait, il faut principalement considérer trois groupes de textes : les formules des épîtres, les hymnes et les discours reproduits dans les Actes.

Dès la première génération, on a très vite ressenti le besoin d'exprimer le contenu le plus essentiel de la foi en des énoncés brefs et stéréotypés, simples à mémoriser et à transmettre. Les premières communautés chrétiennes forgèrent ainsi des formules de confession de foi ou de credo que l'on trouve sous différentes formes, de la plus élémentaire à la plus développée. Les formules simples traitent uniquement de la résurrection (cf. Rm 10, 9 : "Dieu l'a ressuscité des morts"). S'il peut arriver que le sujet de la formule verbale soit Jésus lui-même, avec "ressusciter" comme verbe intransitif ("Jésus est ressuscité des morts"), la formule originelle devait être celle qui avait Dieu comme sujet et Jésus comme objet (du type "Dieu a ressuscité Jésus des morts"). Des formules un peu plus développées mentionnent aussi la mort de Jésus (cf. 1 Th 4,14 : "...que Jésus est mort et qu'il est ressuscité"), sa mort et sa résurrection étant considérées comme les deux moments d'un unique événement de salut. Cette formule a encore été enrichie dans certains textes où des compléments ont été ajoutés aux deux verbes (ce qui révèle souvent un début de réflexion théologique) : mention de l'effet salvateur de la mort-résurrection de Jésus (cf. Rm 4,25 : "Jésus notre Seigneur qui a été livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification"), référence aux Écritures, etc.

Une confession de foi traditionnelle

Extrait n°2 : première épître de Paul aux Corinthiens (1Co 15, 3-5)

3 Je vous ai transmis en premier lieu ce que j'avais reçu moi-même : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures. 4 Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. 5 Il est apparu à Céphas, puis aux Douze.

6 Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois ; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts. 7 Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.

8 En tout dernier lieu, il m'est aussi apparu, à moi l'avorton. 9 Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d'être appelé apôtre parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu. 10 Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n'a pas été vaine. Au contraire, j'ai travaillé plus qu'eux tous ; non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. 11 Bref, que ce soit moi, que ce soit eux, voilà ce que nous proclamons et voilà ce que vous avez cru.


Nous avons vu que si certaines lettres de Paul représentent les plus anciens documents chrétiens parvenus jusqu'à nous, nous y trouvons trace de traditions plus anciennes encore, et notamment des expressions condensées de la foi. A cet égard, la première épître de Paul aux Corinthiens, qui répond à toute une série de questions pratiques et doctrinales, a la particularité d'attester bon nombre de formules expressément présentées comme traditionnelles. C'est le cas pour notre texte, qui reproduit aux v. 3-5 une confession de foi que Paul dit explicitement avoir "reçue". Le caractère pré-paulinien de cette formule est largement reconnu (du moins pour les v. 3b-5) : en plus de la terminologie rabbinique d'usage pour annoncer un enseignement traditionnel ("transmettre", "recevoir"), elle présente d'autres indices, en particulier sur le plan linguistique (aramaïsmes, vocabulaire non paulinien...), qui en confirment l'origine traditionnelle. La formule apparaît dans des circonstances précises : certains membres de la communauté de Corinthe mettaient en doute la résurrection des morts (v. 12) ; avant de leur répondre en détail en démontrant que la résurrection du Christ est le gage de celle des croyants, Paul pose la base de son argumentation en rappelant la donnée essentielle et originelle de la foi chrétienne, à savoir la résurrection du Christ. Dans son ensemble, c'est-à-dire du v. 3 au v. 11, le passage comporte deux parties : la confession de foi traditionnelle proprement dite (v. 3b-5), introduite par une déclaration solennelle, et l'énumération d'un certain nombre d'autres apparitions (à partir du v. 6) auxquelles s'ajoute l'expérience de Paul lui-même.

Le fait que le v. 3b parle d'emblée du Christ indique que dans les communautés ayant élaboré cette formule, Jésus est pleinement reconnu comme le Messie, le Christ - titre qui semble désormais lui être appliqué comme un nom propre. Sa mort est simplement évoquée, sans aucune précision sur ses circonstances, tout en étant déjà interprétée théologiquement avec la mention des péchés. Le caractère salvateur de la mort de Jésus est ainsi attesté dès les premières prédications chrétiennes ; il s'agit d'une donnée de la proclamation du kérygme antérieure à Paul. Avec la référence aux Écritures, on voit comment les premiers chrétiens ont compris le destin de Jésus en relation à la figure du serviteur souffrant (cf. Is 53). Au v. 4, la mention de l'ensevelissement souligne la réalité de la mort et est immédiatement suivie de la mention de la résurrection. On traduit par "ressusciter" un verbe grec qui signifie initialement "réveiller" et dont l'utilisation au passif (littéralement "il a été ressuscité") exprime l'action de Dieu. La formule ajoute encore "le troisième jour", précision dont l'interprétation reste discutée. Une nouvelle référence aux Écritures met en valeur l'événement de la résurrection du Christ et interprète l'événement pascal comme l'accomplissement des promesses de salut. Le v. 5 mentionne les apparitions, qui font en quelque sorte office de "preuves" de la résurrection. De fait, ce sont les apparitions du Ressuscité qui constituent véritablement le point de départ du christianisme en convaincant les disciples de la réalité de la résurrection ; le kérygme est entièrement fondé sur le témoignage des apparitions. D'après notre formule, Jésus ressuscité est d'abord apparu à Pierre (désigné sous le nom de Céphas, équivalent araméen de Pierre), figure de référence, et au groupe des Douze, représentant le cercle des disciples.

À partir du v. 6, la construction change de façon flagrante dans le texte grec. Ce qui suit ne fait plus partie de la formule traditionnelle citée par Paul ; il s'agit d'informations récupérées par ailleurs. On y trouve l'énumération d'autres témoins des apparitions, ce qui amène Paul à évoquer sa propre expérience du Christ ressuscité en se référant à sa vocation sur le chemin de Damas. Cette extension biographique lui donne l'occasion de légitimer son apostolat, puisque sa propre expérience s'inscrit dans la lignée des apparitions précédentes.

Comparé aux formules plus élémentaires, cet énoncé kérygmatique témoigne, en plus de l'articulation mort-résurrection, d'autres enrichissements, comme la référence aux Écritures, la mention de l'ensevelissement et celle des apparitions, la valeur salvifique de la mort de Jésus.

Un hymne christologique

La proclamation de la résurrection marque tous les secteurs de la vie chrétienne, et tout spécialement les célébrations liturgiques. Témoins de cette activité cultuelle des premières communautés chrétiennes, les hymnes reproduisent l'essentiel de la foi chrétienne telle qu'on la formulait dans les premières décennies. Repérables par leur articulation rythmique et leur langage emphatique, soigneusement élaborés, certains hymnes du Nouveau Testament sont très anciens. Parmi ceux dont l'origine traditionnelle est avérée, on classe habituellement les passages suivants : Ephésiens 1, 3-14 ; Philippiens 2, 6-11 ; Colossiens 1,15-20 ; 1 Timothée 3,16...


Extrait n°3 : épître de Paul aux Philippiens (Ph 2, 6-11)

6 Lui qui est de condition divine n'a pas considéré comme une proie à saisir d'être l'égal de Dieu. 7 Mais il s'est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, par son aspect, il était reconnu comme un homme ; 8 il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, à la mort sur une croix. 9 C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, 10 afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, 11 et que toute langue confesse que le Seigneur, c'est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père.


L'un de ces textes, qui compte parmi les plus anciens documents chrétiens, est l'hymne christologique cité par Paul dans son épître aux Philippiens (2, 6-11). Le caractère pré-paulinien du morceau ne fait aucun doute et la façon artificielle dont il est relié au contexte montre bien que l'auteur a repris une tradition existante, ce qui n'exclut pas d'éventuelles retouches rédactionnelles. C'est pour fonder ses recommandations d'unité et d'humilité que Paul rappelle l'exemple du Christ en citant cet hymne. Sans entrer dans le détail de sa structure - aucune reconstruction strophique précise ne remporte d'ailleurs l'unanimité -, on distingue un contraste entre deux parties : l'abaissement volontaire du Christ (v. 6-8 sur le Jésus pré-pascal), et son exaltation par Dieu (v. 9-11 sur Jésus après Pâques).

Pour ce qui relève plus précisément de notre sujet, il faut repérer au v. 11 l'expression "Seigneur (est) Jésus Christ" qui représente une variante de l'homologie "Seigneur (est) Jésus" régulièrement employée dans les énoncés de foi. La confession fondamentale de la foi chrétienne constitue ainsi le sommet de ce texte qui célèbre la seigneurie cosmique du Christ. Autre point qui mérite d'être souligné : à aucun moment l'hymne ne mentionne la résurrection en tant que telle. Le mystère du Christ est tout entier évoqué par le contraste de l'abaissement et de l'élévation. Ici, comme souvent dans les hymnes, les auteurs accumulent les expressions et les images pour exprimer l'indicible de ce mystère. En fait, le développement doctrinal sur la nature du Christ (christologie) se manifeste dans l'élaboration progressive de ce formulaire liturgique, qui se fait dans deux directions : vers ce qui "suit" (royauté cosmique du Christ, intronisation à la droite de Dieu, jugement sur les vivants et les morts...) et vers ce qui "précède" (préexistence du Christ...). Mais il s'agit des deux aspects d'un même processus, qui part toujours de l'événement central de la mort-résurrection. Ce processus se rencontre particulièrement dans les hymnes, que l'on peut d'une certaine manière considérer comme des développements des formules de foi plus élémentaires, en vue d'exprimer pleinement la richesse du mystère du Christ.

Les discours missionnaires du livre des Actes des Apôtres

Il convient enfin de signaler la tradition kérygmatique dans les Actes, qui concerne essentiellement les discours 4 où Luc reproduit les premières prédications chrétiennes. Cette documentation doit être considérée avec précaution car l'auteur lucanien a largement modifié, voire composé, une bonne partie de ces discours. Il n'en demeure pas moins qu'un certain nombre de discours missionnaires comportent des vestiges de traditions préexistantes qui permettent de remonter à la prédication primitive, ne serait-ce que par leur schéma kérygmatique. Ainsi, à côté d'éléments imputables à Luc, d'autres s'enracinent dans la prédication primitive et supposent l'utilisation de matériaux traditionnels dont l'évaluation reste cependant délicate et complexe.

Conclusion : comment déterminer le caractère traditionnel d'un élément

Au terme de ce parcours, au cours duquel nous avons vu comment la prédication du kérygme s'est adaptée aux différents destinataires du message, et dans quelle mesure elle a été reproduite dans les écrits du Nouveau Testament, nous retiendrons que certains textes conservent tout spécialement des traces de ce kérygme primitif. Cette affirmation demanderait que l'on s'arrête plus précisément à une question méthodologique : dans la pratique, comment remonter des textes écrits aux traditions préexistantes ? Les éléments traditionnels étant aujourd'hui disséminés dans l'ensemble des écrits néotestamentaires, comment repérer ces fragments dans les textes que nous avons actuellement sous les yeux ? La reprise d'éléments préexistants n'étant ni à exclure ni à présupposer, mais à démontrer cas par cas, voici, en guise de conclusion, un certain nombre de critères donnés par Vittorio Fusco dans son ouvrage consacré aux premières communautés chrétiennes.


Extrait n°4 : V. Fusco, Les premières communautés chrétiennes 5

  1. L'attestation d'un thème donné par plusieurs écrits de diverses provenances, à plus forte raison si c'est dans une certaine formulation. On doit alors supposer qu'on est en présence d'éléments assez proches des origines, antérieurs aux diversifications ultérieures des communautés et des théologies. Ainsi par exemple le thème ou le motif de la valeur salvatrice de la foi et du baptême.
  2. À l'intérieur d'un écrit particulier, le cas le plus évident est la citation à proprement parler - c'est-à-dire quand l'auteur, faisant appel à une tradition donnée, l'indique explicitement comme telle, avec la terminologie classique "recevoir, transmettre". Nous en trouvons un exemple flagrant dans le kérygme de la mort-résurrection en 1 Co 15, 3s ("je vous ai transmis en premier lieu ce que j'avais reçu moi-même"), également dans le récit de la dernière cène en 1 Co 11,23 ("voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis"). L'auteur peut aussi indiquer ladite tradition comme appartenant à l'enseignement déjà donné au moment de la fondation de la communauté (cf. 1 Th 4, 1.2.6 ; Ga 5,21).
  3. La présupposition d'un élément donné comme bien connu, souvent introduit par une question de type "ignorez-vous/ne savez-vous donc pas que... ? " (cf. Rm 6, 3 ; 11, 2 ; 1 Co 3,16 ; 5, 6...) qui pourrait faire partie d'une rhétorique pédagogique mais qui, d'après le contexte, suppose réellement certaines connaissances comme acquises. Dans la même ligne, on trouve aussi des expressions employées dans un sens particulier, supposé déjà connu et qui n'est donc plus expliqué ; ainsi par exemple la formule "les saints" pour désigner les chrétiens, le terme "évangile" comme synonyme du message chrétien.
  4. Indices d'ordre linguistique : le cas le plus manifeste est donné par des expressions hébraïques ou araméennes conservées par les chrétiens hellénophones, comme "Amen", "Alleluia" et "Hosanna" (en commun avec la liturgie synagogale), et surtout "Abba" et "Maranatha" (typiquement chrétiennes). Ce critère linguistique peut aussi s'appliquer à des expressions matériellement grecques mais décalquées sur des constructions typiquement sémitiques ; ainsi par exemple la construction sémitique "Esprit de sainteté" en Rm 1, 4 au lieu de l'expression habituelle "Esprit Saint".
  5. Vocabulaire ou style différent de celui qui est caractéristique de l'auteur : sans se limiter aux seules données statistiques, il est possible de repérer des passages qui cumulent des tournure rares ou absentes chez l'auteur en question (cf. Rm 1, 3-4).
  6. Des contenus qui dépassent ce qui est demandé par le contexte ; par exemple en 1 Co 15, 3-5 quand Paul mentionne aussi la mort et la sépulture alors que les difficultés des Corinthiens ne concernent que la résurrection.
  7. Incohérences grammaticales ou syntaxiques ; par exemple en 1 Tm 3,16 le passage d'un substantif neutre ("mystère") à un pronom singulier ("lui qui") se rapportant au Christ.
  8. Caractéristiques de forme et de contenu typiques du matériau liturgique : l'exemple le plus manifeste concerne des hymnes et des chants (mentionnés plus haut : Ph 2, 6-11 ; Col 1,15-20 ; Ep 1, 3-14...). Il s'agit en effet de morceaux qui tranchent nettement sur le contexte où ils sont insérés, par leur ton plus solennel et plus emphatique, par une articulation en strophes rythmiquement bien balancées, par une structure sur un mode antithétique, par le contenu éminemment christologique qui va souvent bien au-delà de ce qu'exigerait le contexte immédiat.




  1. Il semble acquis que les premiers chrétiens disposaient de telles séries de citations vétérotestamentaires, qu'ils rapportaient explicitement à Jésus. À titre d'exemple, il suffit d'évoquer la série de textes sur le serviteur souffrant que l'on trouve dans le livre d'Isaïe (notamment aux chapitres 42,49, 50,52 et 53), passages abondamment cités dans le Nouveau Testament.
  2. Schéma qui se laisse aussi reconnaître en Ac 14,15-17 ; 1 Th 1, 9-10 ; He 6, 1-2...
  3. Sans entrer dans le processus d'élaboration du Nouveau Testament, il faut au moins préciser que l'ordre dans lequel sont présentés ses vingt-sept écrits n'est pas chronologique : les quatre évangiles qui ouvrent le Nouveau Testament ne sont pas, dans leur état actuel, les textes les plus anciens et c'est parmi les épîtres de Paul que l'on trouve les premiers écrits de la littérature chrétienne ; on s'accorde généralement pour reconnaître dans la première épître de Paul aux Thessaloniciens, envoyée autour de l'an 50, le plus ancien écrit du Nouveau Testament.
  4. Les plus importants pour notre propos sont les discours missionnaires adressés à un auditoire juif (les plus nombreux : 2,14-41 ; 3,12-26 ; 4, 8-12 ; 5,29-32 ; 13,16-41...) ou païen (14,15-17 ; 17,22-31...).
  5. V. FUSCO, Les premières communautés chrétiennes. Traditions et tendances dans le christianisme des origines (LeDiv 188), Le Cerf, Paris, 2001 (p. 81s) - Edition originale : Le prime comunitá cristiane, Centro Dehoniano Editoriale, Bologne, 1995. Voir aussi P. VIELHAUER, Geschichte der urchristlichen Literatur. Einleitung in das Neue Testament, die Apokryphen und die Apostolichen Väter, W. de Gruyter, Berlin - New York, 1975 (p. 12 sq.) et J. SCHMITT, Jésus ressuscité dans la prédication apostolique. Étude de théologie biblique, J. Gabalda, Paris, 1949 (p. 14-16).

Actes de l'université d'automne - Religions et modernité

Mis à jour le 15 avril 2011
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