Université d'automne « Religions et modernité »

Introduction


Gérald Chaix, recteur de l'académie de Strasbourg


Dans ce propos introductif, j'adopterai successivement trois attitudes. La première, bien sûr, est une attitude de recteur. C'est en tant que recteur de l'académie de Strasbourg que j'ai le plaisir de vous accueillir au début de cette université d'automne pour étudier l'enseignement du fait religieux dans. J'y reviendrai, bien sûr. Deuxièmement, je parlerai en tant qu'historien, et en tant qu'historien conscient - et je suis entouré par deux autres historiens - que l'enseignement du fait religieux n'est absolument pas l'apanage des historiens, et qu'il importe depuis quelques années, et en particulier au lendemain du rapport Debray, de prendre conscience qu'il faut approcher de façon plurielle le fait religieux. Je suis très heureux de voir que d'autres disciplines sont déjà fortement représentées, notamment la philosophie et les disciplines littéraires. La troisième posture, bien sûr, c'est celle de l'enseignant confronté à la question de l'enseignement du fait religieux dans l'École laïque et républicaine. De quelle signification cet enseignement est-il porteur ? A quelle condition peut-on et doit-on enseigner le fait religieux qui, je le rappelle, n'est pas une discipline en tant que telle, mais qui consiste à traiter dans nos disciplines propres un phénomène qui traverse nos sociétés ?

Premièrement, je voudrais dire que l'enseignement du fait religieux fait l'objet d'un développement dans le projet d'académie - un projet qui vient tout juste d'être élaboré, puisque le document que je brandis a été imprimé vendredi dernier et ne passera devant les instances consultatives de l'académie qu'en novembre. Ce projet est organisé en cinq axes, chaque axe ayant trois objectifs - le projet comprend donc quinze objectifs. Si je prends le dernier objectif, dans le cinquième axe ("Conforter et intensifier l'action de l'académie dans trois domaines prioritaires"), je lis : "Prendre en compte les multiples dimensions des pratiques culturelles : science et technique, art et littérature, pratiques corporelles et sportives, religions et sociétés." Dans le projet d'académie, donc, l'acquisition des langages fondamentaux fait l'objet de l'objectif 1 ; l'enseignement du fait religieux relève de l'objectif 15 : il est en quelque sorte l'oméga de ce projet d'académie, et un oméga véritable, puisque l'ensemble des objectifs ont distingué un certain nombre d'actions, et que deux actions sont consacrées à l'enseignement du fait religieux, l'action 69 et la dernière action, l'action 70. L'action 69 : "Prendre en compte le fait religieux dans toutes ses dimensions, historique, culturelle et sociale, pour favoriser la tolérance et l'ouverture à l'autre", est pilotée par Marcel Spisser, IA-IPR d'Histoire-Géographie ; l'action 70 : "Mieux intégrer le fait religieux dans les enseignements pour enrichir la culture générale", est pilotée par Jean-Marie Husser, professeur à l'université Marc Bloch de Strasbourg.

Ce projet d'académie s'intègre d'abord dans une politique nationale ; le doyen Dominique Borne en parlera plus longuement que moi, mais je crois qu'il faut rappeler que l'enseignement du fait religieux n'est pas une lubie de l'académie de Strasbourg, mais constitue bel et bien l'un des éléments d'une politique nationale, marquée il y a une quinzaine d'années par le rapport Joutard, dans un premier temps, par le rapport Debray, plus récemment, et par la mise en place, au lendemain de la définition d'une stratégie pédagogique, d'un institut européen d'histoire des religions. Et cette politique nationale entend réfléchir sur le fait religieux, me semble-t-il, dans une triple perspective.

La première fut la prise de conscience des années 1980, avec la remise du rapport Joutard, que le fait religieux, le vocabulaire même qui nous permet d'aborder le fait religieux dans nos cours, quelle que soit la discipline que nous enseignons, était en train de disparaître, parce que de fait, les référents culturels n'étaient plus présents, la transmission d'un type de savoir n'était plus assurée par les institutions (la famille, éventuellement les Églises) qui auparavant assuraient cette transmission, et que l'école avait, dans une vocation en quelque sorte patrimoniale, le souci de transmettre cette connaissance, ne serait-ce que pour comprendre les bâtiments que nous avons en face de nous, ou même de comprendre pourquoi l'IUFM de Guebwiller est installé dans la résidence des princes-abbés de Murbach : qu'est-ce que ça veut dire qu'un abbé soit prince, etc.

La deuxième perspective de l'enseignement du fait religieux est peut-être la démarche culturelle : il s'agit ici de comprendre le rôle que le religieux a joué dans les sociétés, ou joue encore dans des sociétés contemporaines de la nôtre, à la fois comme structurant ces sociétés et organisant le lien social - vous savez que c'est l'une des étymologies possibles du mot religio -, mais aussi, éventuellement, donnant sens à la vie des gens, entre un ici-bas et un au-delà ; de comprendre ce qui dans des sociétés traditionnelles, ou dans des sociétés contemporaines est encore aujourd'hui un élément structurant du fait social.

Enfin, le troisième point dans l'enseignement du fait religieux est l'approche anthropologique du fait religieux. Qu'est-ce que la dimension anthropologique (qui n'est pas une dimension donnée en soi, qui est un fait culturel bien sûr, un fait historique que l'on retrouve dans un certain nombre de sociétés) du fait religieux ?

Ces trois éléments, que je nommerai le fait lexical, le fait culturel et le fait anthropologique, sont, je crois, les trois axes d'une approche possible du fait religieux, une approche qui se fait dans l'école laïque et républicaine, c'est-à-dire ordonnée aux valeurs de la laïcité, et, d'autre part, fondée sur une démarche scientifique, rationnelle, sur le souci comparatiste et le souci d'une mise en perspective du fait religieux. On a rappelé la distinction entre l'enseignement du fait religieux d'un côté, l'enseignement de la religion de l'autre, ce qui, dans l'académie de Strasbourg, est évidemment une dimension particulière, compte tenu de son histoire.

Mais l'enseignement du fait religieux est aussi, deuxièmement, une politique académique. Pour trois raisons, me semble-t-il.

La première raison est une demande largement liée au caractère polyculturel de notre académie - ce qui n'est pas propre à notre académie mais est peut-être plus sensible ici, en raison de la présence très forte des trois religions du Livre : monde chrétien d'un côté, avec ses divisions confessionnelles - vous savez que l'Alsace est une terre de catholicité et des différents courants protestants, luthériens comme réformés ; monde juif de l'autre, avec une présence très forte, peut-être pas quantitativement mais en tout cas historiquement et culturellement ; enfin une présence très forte de l'islam, avec notamment deux grandes communautés, turque d'un côté, maghrébine de l'autre. Je crois qu'il y a là une demande à laquelle nous devons être très sensibles.

La deuxième raison a trait au statut spécifique de l'académie de Strasbourg, en raison du droit local, qui n'a bien entendu rien à voir avec le fait religieux (d'autres académies qui ne connaissent pas ce droit local s'interrogent aussi sur l'enseignement du fait religieux), mais qui donne à notre académie, pour des raisons historiques, pour des raisons culturelles, une dimension tout à fait particulière, quel que soit d'ailleurs l'avenir de ce statut spécifique à la région Alsace, et au département de Moselle, pour l'académie voisine de Nancy-Metz.

Enfin, la troisième raison est la situation triplement privilégiée de notre académie. Privilégiée du côté universitaire - et je remercie tout particulièrement le professeur Jean-Marie Husser d'avoir été l'une des chevilles ouvrières de l'organisation de cette université d'automne -, car nous avons la chance d'avoir une université dans laquelle la réflexion sur le fait religieux est menée dans une démarche très plurielle, puisque nous avons à la fois deux facultés publiques de théologie, une faculté de théologie catholique, une faculté de théologie protestante, mais aussi toute une équipe de recherche qui travaille sur le fait religieux, notamment dans l'UFR des sciences historiques. Si notre académie est privilégiée, c'est, deuxièmement, pour la richesse documentaire et le patrimoine : nous avons la chance d'avoir, à côté de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, la bibliothèque universitaire CADISTE, c'est-à-dire le Centre d'acquisition, de documentation et d'information scientifique et technique, bibliothèque spécialisée dans le fait religieux. C'est à Strasbourg que s'achètent, toutes religions confondues et toutes approches confondues - philosophique, sociologique, historique, artistique - les ouvrages sur le fait religieux, que vous pouvez ensuite, où que vous soyez, faire venir par le prêt inter-bibliothèques. Enfin, notre IUFM s'est doté d'un corps d'enseignement et je crois qu'il a le projet de faire venir un second maître de conférences plus tourné vers la philosophie de la laïcité, pour bien tenir les deux aspects, religion d'un côté, laïcité de l'autre, de façon à offrir aux enseignants les moyens de leur réflexion et de leur pratique pédagogique dans le domaine du fait religieux.

Voilà ce que je voulais rappeler en introduction à cette université d'automne, qui s'adresse à l'ensemble des collègues qui, en France, s'intéressent au fait religieux et qui s'intègre à la stratégie particulière de l'académie de Strasbourg pour les quatre années à venir - en ce sens, cette université d'automne, en amont du projet d'académie, en constitue en quelque sorte les prolégomènes. J'ai rappelé, tout à l'heure, les deux grandes actions qui sont menées : favoriser la tolérance et l'ouverture à l'autre d'un côté, enrichir la culture générale des élèves de l'autre, avec pour acteurs et partenaires associés d'un côté les équipes pédagogiques et éducatives, les corps d'inspection, l'IUFM et l'institut européen des sciences des religions, enfin. Ces prolégomènes annoncent, je l'espère, des rencontres régulières, peut-être dans le cadre d'une autre université d'automne, certainement dans le cadre de réunions régulières, en liaison avec le CRDP. Dans l'académie de Strasbourg, en associant toutes les forces, de l'université, de l'IUFM, du CRDP, du corps enseignant et des corps d'inspection, nous voudrions participer à cette réflexion nationale et académique sur l'enseignement du fait religieux.



Actes de l'université d'automne - Religions et modernité

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent