Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Le sacrifice d'Abraham et la ligature d'Isaac : lecture de ce récit dans le Coran- Le sacrifice d'Isaac, ou d'Ismaël ?

Jean-Yves L'Hôpital, directeur du département multilangues, université Rennes II


La Bible et le Coran reprennent tous deux l'histoire d'Abraham acceptant d'immoler son fils en holocauste à Dieu. Ce geste est fondateur de l'acte de foi parfait demandé par Dieu à Abraham, auquel il vaut dans la Bible l'Alliance, et dans le Coran le fait d'être considéré comme le premier des musulmans, à cause de son acte de soumission totale à Dieu.

Mais alors que dans la Bible, l'identité du fils est relativement claire - il s'agit d'Isaac - (encore que la question ait été posée), le Coran, lui, ne la précise pas. D'où la question posée par les commentateurs : s'agissait-il d'Isaac, fils de la femme libre, ou d'Ismaël, fils de la femme servante ? Les commentateurs se partageront à ce sujet, mais la tradition musulmane la plus générale finira par opter pour Ismaël. Pourquoi ? C'est cette question que je vais poser en envisageant successivement les sources de ces hypothèses contradictoires.


Le récit biblique

Je passerai très vite sur la tradition biblique, n'en rappelant que l'essentiel : le chapitre XVI de la Genèse (récit essentiellement yahviste) annonce la naissance d'Ismaël de la servante égyptienne d'Abram, Agar. Agar ayant fui à cause des mauvais traitements de Saraï, Dieu lui ordonne de revenir, et lui fait une promesse : " Je multiplierai beaucoup ta descendance, tellement qu'on ne pourra pas la compter " (verset 10, traduction de la Bible de Jérusalem). Le verset 11 poursuit : " L'ange de Yahvé lui dit : Tu es enceinte et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom d'Ismaël, car Yahvé a entendu ta détresse. Celui-là sera un onagre d'homme, sa main contre tous, la main de tous contre lui, il s'établira à la face de tous ses frères. ".

Puis l'alliance est conclue avec Abram, qui devient Abraham ; est annoncée la naissance d'Isaac, de Saraï, devenue Sara. C'est avec Isaac que se poursuivra l'alliance. Ismaël est béni, et il lui est promis d'être le père d'une grande descendance, mais ce n'est pas avec lui que se fera l'alliance (Gn. XXI).

Agar et Ismaël sont chassés dans le désert, où ils survivront. Dieu rappelle sa promesse : " J'en ferai un grand peuple " (Gn. XXI, 18). Ismaël grandira au désert et deviendra tireur d'arc. Il épousera une égyptienne. Ismaël sera considéré comme l'ancêtre des Arabes du désert, à l'image de l'onagre, indépendant et vagabond, comme le décrit Job (XXXIX, 5-8 : " Qui a lâché l'onagre en liberté, délié la corde de l'âne sauvage ? A lui, j'ai donné le désert pour demeure, la plaine salée pour habitat. Il se rit du tumulte des villes et n'entend pas l'âne vociférer. Il explore les montagnes, son pâturage, à la recherche de toute verdure ".

C'est au chapitre XXII (récit élohiste avec des éléments yahvistes) que la Genèse décrit le sacrifice d'Isaac, par lequel Dieu veut éprouver la foi d'Abraham. Dieu répète alors sa promesse de descendance.

Ce sera ensuite le mariage d'Isaac et de Rébecca. Ismaël eut douze fils, qui furent les ancêtres de douze tribus. Isaac eut deux fils jumeaux, Esaü, le premier né, et Jacob. On sait qu'Esaü cèdera son droit d'aînesse à Jacob pour un plat de lentilles. Et Jacob se fera bénir par Isaac en se faisant passer pour Esaü. Jacob aura douze fils, ancêtres des douze tribus d'Israël.


Le récit coranique

Isaac

Comment Isaac est-il présenté dans le Coran ? Essentiellement comme un prophète, et un prophète parmi les justes (Q.XXXVII, 112-113 : " Nous lui avons annoncé une bonne nouvelle, la naissance d'Isaac, un prophète parmi les justes. Nous l'avons béni, lui [Abraham] et Isaac. Parmi leurs descendants, il y eut des hommes de bien, et des hommes manifestement injustes envers eux-mêmes ".

On notera ce qui a été signalé parfois comme une ambiguïté : dans Q. XI, 71, on lit : " Sa femme [d'Abraham} se tenait debout et elle riait. Nous lui annonçâmes la bonne nouvelle d'Isaac, et après Isaac, de Jacob ". Jacob serait-il indiqué ici comme le fils d'Abraham, né après Isaac ? Pour la Bible, Jacob est fils d'Isaac, et frère d'Esaü. La même chose semble dite en Q. VI, 84 : " Nous lui [à Abraham] avons donné Isaac et Jacob, que nous avons tous les deux bien dirigés, et auparavant nous avions bien dirigé Noé, et parmi ses descendants : David, Salomon, Job, Joseph, Moïse et Aaron. C'est ainsi que nous récompensons les hommes de bien ". Ou encore Q. XXIX, 27 : " Nous lui [Abraham] avons donné Isaac et Jacob et nous avons établi dans sa descendance la prophétie et le livre ". De même en Q. XXI, 72 et XIX, 49, où Isaac et Jacob, mis au rang des justes et des prophètes, sont donnés à Abraham.

Cependant, si on lit le commentaire que fait Tabari (Q. XIX, 49), on voit que cette possible ambiguïté ne lui a pas échappé, et il indique bien que Jacob est le fils d'Isaac. Si l'on se base sur ce commentaire, il semblerait donc faux de dire, comme le font parfois certains auteurs, européens en particulier, qu'il y aurait eu ici une hésitation sur la filiation de Jacob : il est dit d'emblée par les commentateurs " petit-fils d'Abraham ". Toutefois, on ne peut écarter absolument l'hypothèse d'une hésitation, et à cet égard, la date du verset est importante (on touche tout de suite ici aux interrogations sur la formation même du Coran).

C'est d'ailleurs clair dans Q. XII, 6, où Dieu parle à Joseph selon la filiation : Abraham, Isaac, Jacob. De même en Q. XII, 38, où Joseph dit : " J'ai suivi la religion de mes pères, Abraham, Isaac et Jacob ".

Il y a beaucoup de références à ce sujet. On notera en Q. II, 133, 136 et 140, la formule : " Nous croyons en Dieu..., à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, et aux tribus…". Ismaël est mentionné avant Isaac, comme en Q. III, 84 et IV, 163.

Le sacrifice d'Isaac

Le récit du sacrifice par Abraham de son fils se trouve en Q.XXXVII, 100-113 : " Seigneur, accorde-moi [quelqu'un] qui fasse partie des vertueux (100). Nous lui annonçâmes la bonne nouvelle d'un garçon doué de patience (101). Puis lorsque celui-ci eut atteint l'âge de l'accompagner, il [Abraham] lui dit : " Ô mon fils, je vois en songe que je vais t'immoler. Regarde donc ce que tu vois". Il [le fils] dit : "Ô mon père, fais ce qui t'est ordonné, et tu me trouveras, s'il plaît à Dieu, au nombre des endurants" (102). Quand ils se furent soumis et qu'il l'eût jeté sur le front (103), nous l'appelâmes : "Ô Abraham (l04) ! Tu as tenu la vision pour véridique. C'est ainsi que nous récompensons ceux qui font le bien " (105). C'était là l'épreuve manifeste (106). Nous lui avons demandé en rançon une grande immolation (107). Nous avons laissé son souvenir à la postérité (l08). Paix sur Abraham (109). C'est ainsi que nous récompensons ceux qui font le bien (110). Car il faisait partie de nos adorateurs croyants (111). Nous lui avons annoncé la bonne nouvelle d'Isaac comme prophète, au nombre des gens vertueux (l12). Et nous l'avons béni ainsi qu'Isaac " (113).

On voit que le fils n'est pas nommé, et toute la question est de savoir duquel des deux fils il s'agit. Tabari, commentant la sourate Yusuf (XII, 6) rapporte une tradition : " Sa grâce envers Abraham fut qu'il le sauva du feu, et envers Isaac, qu'il le sauva du sacrifice ". Pour Tabari, c'est donc Isaac qui fut le fils du sacrifice.

Si on se reporte maintenant au commentaire que fait Tabari de Q.XXXVII, 100-113, on lit : " Le garçon que Dieu annonça à Abraham était Isaac ", et Tabari donne la chaîne des transmetteurs. Il s'interroge de plus sur un certain nombre de difficultés d'interprétation : ainsi relève-t-il plusieurs sens possibles pour le mot al-sa'ya : lorsqu'il fut en âge de travailler, ou de marcher, ou d'adorer. Il fait, de plus, un long développement sur ce qui précède le sacrifice, où il s'agit bien d'Isaac. Il relève en passant une différence de lecture chez les gens de Médine, de Basra, et certains de Kufa, qui lisent dans le sens : " quoiqu'il te soit ordonné, fais ce qui t'est ordonné. " Certains de Kufa lisent dans le sens de : " ce que tu indiques ".

Toutefois, Tabari rapporte aussi une tradition au sujet de la chemise qu'enlève le fils d'Abraham pour qu'elle ne soit pas tâchée de sang, et il indique à ce moment le nom d'Ismaël. On notera qu'en disant à son père d'accomplir l'ordre reçu de Dieu, Isaac se présente en victime consentante. Au verset 107, au sujet de l'immolation, il remarque que tous les commentateurs disent qu'il s'agit d'un bélier immolé par Abraham à la place de son fils. Aux versets 112-113, il explique que si le nom d'Isaac est mentionné ici, c'est, d'après les commentateurs, pour annoncer que la prophétie lui est accordée. Encore que d'autres compréhensions existent, tout le monde cependant pense que c'est bien Isaac qui est la victime. En résumé, on peut donc dire que la première interprétation de Tabari rend compte d'une opinion assez unanime : c'est Isaac qui fut la victime.

On notera toutefois que Tabari commentant l'annonce de la conception d'Isaac, et après lui de Jacob, comme premier-né de Sara (au sujet de laquelle il rapporte des traditions établissant que Sara avait alors 99 ans et Abraham 100 ans) s'interroge sur la compatibilité de l'idée d'un sacrifice d'Isaac avec la promesse faite par Dieu à Abraham et Sara d'une descendance.

Si on consulte le commentaire d'Ibn Katir, on trouve la même interprétation : c'est bien Isaac la victime (cf. commentaire de Q. XII, 6).

De même si on consulte le commentaire de Fahr al-Din al-Razi : c'est encore Isaac qui est désigné comme la victime. Dans son commentaire de Q. XII, 6, on trouve la même explication que dans Tabari : la grâce accordée par Dieu à Abraham et Isaac, c'est la prophétie, puis : " la bienfaisance de Dieu envers Abraham fut de le protéger du feu, et envers son fils Isaac, de le préserver du sacrifice ". Si enfin on consulte le commentaire de Zamahšari, on voit qu'ici aussi il s'agit d'Isaac (cf. Kaššaf, commentaire de Q. XII, 6).

Ismaël

Ismaël est donc le fils d'Agar, la servante ou l'esclave égyptienne d'Abraham. Selon la tradition musulmane, Abraham conduisit Agar et son fils Ismaël à La Mekke, où il les abandonna. Ils survécurent, et Abraham rencontra son fils au cours d'un voyage. Il lui demanda de l'aider à construire la Ka'ba.

Ismaël épousera une fille de la tribu arabe des Djurhum. C'est de cette tribu qu'il apprendra l'arabe. Il sera considéré comme l'ancêtre des Arabes du Nord et des Arabes du désert, c'est-à-dire des bédouins. Ismaël est présenté dans Q. XIX, 54-55, comme un apôtre et un prophète. Il est mentionné dans Q.VI, 86, comme descendant d'Abraham, mais à un rang qui semble inférieur à celui d'Isaac et Jacob. Pourtant, certains passages semblent donner la primauté à Ismaël sur Isaac (cf. Q. XIV, 39 : " Louange à Dieu qui m'a donné dans mon grand âge Ismaël et Isaac. Mon Seigneur écoute la prière. " De même, en Q. Il, 133, 136, 140, Ismaël est cité avant Isaac dans la nomenclature : " Nous adorons ton Dieu, le Dieu de tes pères : Abraham, Ismaël et Isaac ". (133).

Tabari, commentant Q. II, 133, fait remarquer que si Ismaël est cité en premier, c'est parce qu'il est l'aîné. Il fait remarquer de plus, puisque ce verset concerne aussi Jacob, qu'il n'est pas étonnant qu'Ismaël, bien qu'oncle de Jacob, soit rangé parmi les " pères " : c'est une façon de parler de la parenté ancestrale courante chez les Arabes. Est-ce là la raison pour laquelle la tradition postérieure évoluera et choisira Ismaël comme " victime " ? En effet, c'est le fils " immolé " qui doit être l'héritier de la promesse divine. Ismaël est incontestablement l'aîné, mais né de la femme servile. Isaac est le puîné, mais né de la femme libre. Toute la question est de savoir si Agar est une esclave, ou une seconde épouse. Dans ce dernier cas, Ismaël serait bien l'aîné en titre, et donc l'héritier, et ceci expliquerait la tradition postérieure.

Si en effet on relit Q. XXXVII, 100-113, on peut aussi considérer que le fils clairement nommé au verset 113, Isaac, pouvant apparaître comme le second fils selon l'ordre des versets, le premier fils non-nommé serait Ismaël. S'il n'y a pas là de certitude, il n'y a pas non plus d'impossibilité. Dans ce cas, le Coran reprendrait l'ordre de primogéniture, sans s'attacher forcément à la distinction fondée sur le fils de la femme libre et sur le fils de la femme servile, et cela ferait d'Ismaël la victime.

C'est ce que dit Baydawi dans son commentaire de ces versets, lui qui relève que la naissance d'Isaac est annoncée après l'autre annonce parallèle d'un garçon : celui-ci ne peut donc être qu'Ismaël.

Tabari lui-même, dont on a cité précédemment la préférence pour le choix d'Isaac comme victime, n'est pourtant pas absolument affirmatif. Si, en effet, nous poursuivons la lecture de son commentaire des mêmes versets, commentaire où il raconte en détail la scène de l'annonce à Sara, puis la préparation de l'immolation et son acceptation par Isaac, et enfin comment Dieu interrompit le geste d'Abraham et comment celui-ci immola un bouc à la place de son fils, Tabari, qui affirme que les commentateurs ont divergé sur la question de l'identité du fils, poursuit son exposé en rapportant de nombreuses traditions où la victime est Ismaël, et en particulier une tradition où 'Abd Allah b. 'Abbas dit qu'il s'agit d'Ismaël et que ce sont les Juifs qui ont prétendu que c'était Isaac. Et il rapporte de même une tradition selon laquelle ce ne pouvait être Isaac, dépositaire de la promesse, qui aurait été immolé. Si bien qu'en définitive, Tabari n'est pas uniquement partisan d'Isaac, donnant de nombreuses références à l'appui d'Ismaël. Il est vrai que le fait qu'il consacre neuf grandes pages à discuter de ce point montre assez combien les avis ont été partagés, et à quel point il pouvait être difficile de prendre un parti définitif.

Si maintenant nous sautons les siècles pour consulter le commentaire du Manar, on voit que celui-ci, commentant le verset 6 de la sourate XII (sourate Yusuf), qu'il met en rapport avec la sourate XXXVII, versets 100 et ss., se range sans ambiguïté du côté des tenants d'Ismaël : " Certains commentateurs ont brodé sur la similitude entre le sauvetage d'Ibrahim du feu et celui d'Isaac du sacrifice, mais la réalité est que le sacrifié est Ismaël et non pas Isaac, comme le prouve le verset de la sourate Al-Safat. L'endroit où se situe l'histoire, c'est le Hijaz, et là réside l'origine du sacrifice à Mina, et d'ailleurs, celui qui a grandi au Hijaz, c'est Ismaël et non pas Isaac ".

Autrement dit, le commentaire du Manar entérine purement et simplement l'opinion désormais acquise chez les musulmans qu'il s'agit d'Ismaël, sans même s'interroger sur les traditions différentes rapportées par les commentaires plus anciens. De plus, le Manar souligne le lien entre le sacrifice du fils d'Abraham et le sacrifice à Mina lors du pèlerinage (sans d'ailleurs relever que le premier sacrifice historique institué par le prophète fut probablement celui d'un chameau et non d'un mouton, mais il est vrai que celui d'un mouton s'y est vite substitué dans la tradition musulmane).

On reviendra sur la tradition de 'Abd Allah b. 'Abbas, rapportée par Tabari, qui fait état d'une falsification de la vérité par les Juifs. C'est en effet une solution commode au problème que pose l'existence de deux interprétations différentes de textes relatant une histoire commune aux deux traditions, juive et musulmane. Ces deux interprétations sont en effet censées reposer sur des textes dont le caractère divin est reconnu. Plus exactement, l'islam reconnaît le caractère inspiré des textes bibliques. Comment alors accepter deux interprétations divergentes ? De ce point de vue, affirmer que les Juifs se sont trompés, voire qu'ils ont falsifié délibérément la vérité, est une solution. L'un des tout derniers commentaires du Coran, celui de Si Hamza Boubakeur (publié dans sa première édition en 1970), est d'ailleurs un modèle du genre, accusant carrément et sans nuances les Juifs de falsification : " Selon la Genèse, le " candidat " à l'immolation était Isaac. Selon la thèse musulmane, il s'agit d'Ismaël. Les sémitisants tiennent les chapitres XIV à XX de la Genèse comme tardivement remaniés et " harmonisés ". Les auteurs vont plus loin : ils ont souligné cette falsification, et considèrent, en outre, les chapitres suivants, surtout le chapitre XVII, comme transformés et pratiquement vidés de leur substance par les compilateurs tardifs des traditions juives qui se sont évertués, en arrangeant les textes à leur manière, à faire d'Isaac et de son fils Jacob les seuls dépositaires de la révélation et les seuls fondateurs du culte. Pour rendre cohérentes la narration biblique et leur conception de la prophétie comme un privilège exclusif d'Israël, ils ont modifié le Texte Sacré et substitué Isaac à Ismaël " (Si Hamza Boubakeur, Le Coran, Maisonneuve et Larose, 1995, p. 812).

Il est vrai toutefois que Si Hamza Boubakeur souligne par la suite l'une des difficultés du texte biblique : en Genèse, XXII, 2 il est dit : " Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, et va-t-en au pays de Moriyya, et là tu l'offriras en holocauste sur une montagne que je t'indiquerai ". Or, Isaac ne peut être tenu pour l'unique fils d'Abraham, puisque, auparavant, lui est né Ismaël de sa servante Agar, sauf à tenir Ismaël comme quantité négligeable parce que fils de la servante, ou comme virtuellement mort, puisque abandonné au désert.


Conclusion


On voit donc que la tradition musulmane a hésité, avant que le choix des musulmans ne se fixe définitivement sur Ismaël.

On notera que ce fut surtout l'un des premiers grands commentaires, celui de Tabari (839-923) qui, sans écarter absolument l'autre hypothèse, tient néanmoins pour plausible que ce soit Isaac la " victime ".

On pourrait hasarder l'explication que ce commentaire est l'un des plus anciens, donc des plus proches des temps prophétiques, et que de ce fait, il a pu tenir compte plus que les autres du courant des traditions véhiculées par l'entourage juif du prophète, et donc être amené à reprendre des traditions fidèles au point de vue des Juifs. Par la suite, des commentaires plus tardifs, à des époques où la rupture avec les Juifs était consommée, auraient eu tendance à rejeter l'interprétation juive. Une tradition rapporte d'ailleurs que la mention d'Ismaël comme " victime " se serait surtout affirmée à partir de 'Umar, calife omeyyade qui régna de 717 à 720. Le commentaire de Tabari lui est cependant postérieur de plus d'un siècle, et ceux d'Ibn Ka×ir et de Razi, optant pourtant pour Isaac, sont encore plus tardifs (Ibn Katir 1300-1373 ; Razi 1149-1209).

Il faudrait aussi tenir compte des dates de composition des versets parlant d'Isaac et d'Ismaël, certains étant de la période mekkoise, d'autres de la période médinoise.

Peut-être faut-il plutôt penser qu'un faisceau de traditions convergeant vers l'idée de la présence d'Ismaël à La Mekke et l'aide qu'il aurait apportée à Abraham dans l'édification de la Ka'ba, renforcées par l'importance du pèlerinage et de ses rites parmi lesquels l'immolation du mouton, ont peu à peu ancré dans la conscience musulmane la conviction que le fils sacrifié était Ismaël. Ceci, en plus, diminuait l'importance de Jérusalem et du rocher où aurait eu lieu le sacrifice d'Isaac pour diriger les regards de la communauté musulmane plutôt, et définitivement, vers La Mekke. Il s'agirait là d'ailleurs plutôt de traditions populaires tendant finalement à s'imposer que d'un point de vue issu de l'étude critique des textes et des opinions nuancées des théologiens.

La question reste donc ouverte.

Par ailleurs, sur le sens général, pour l'islam, des personnes et des missions d'Abraham et de ses fils, on notera qu'Abraham est fondamental, étant le premier à confesser le monothéisme. Abraham est le prophète par excellence. Son geste d'immolation d'un de ses fils est magnifié comme la preuve de sa totale soumission à Dieu. La postérité d'Abraham pour l'islam est essentiellement spirituelle : il est le père du monothéisme. D'ailleurs, la religion musulmane se dit elle-même " millat Ibrahim ", la religion d'Abraham. Cependant, l'alliance entre Dieu et Abraham sur laquelle insiste la Bible n'est pas reprise de la même façon dans le Coran.
Le rôle généalogique d'Isaac et d'Ismaël est peu mis en lumière par le Coran, contrairement à la Bible. Toutefois, la tradition musulmane fera par la suite d'Ismaël l'ancêtre des Arabes du Nord.

 

Actes du séminaire : L'enseignement du fait religieux, 5,6 et 7 novembre 2002 à Paris

Mis à jour le 15 avril 2011
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