Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Le sacrifice d'Abraham et la ligature d'Isaac : Lecture de ce récit dans le judaïsme et le christianisme anciens

Monique Alexandre, professeure émérite de patristique grecque et de judaïsme hellénistique, université Sorbonne -Paris IV


Gn 22 est présent, selon des angles de lecture différents, dans les trois religions du Livre. Encore aujourd'hui, l'épisode joue un rôle dans les grandes fêtes : après avoir d'abord été rattaché à Pessah, fête de Roch ha Shanah pour le judaïsme, où est rappelée la "ligature d'Isaac" ; fête de Pâques pour le christianisme où Isaac est figure du Christ pascal ; fête de l'Aïd El Kebir pour l'Islam où le sacrifice du mouton, commémore le sacrifice d'Ibrahim (cf. Coran, Sourate 37, 102 107). Sur le plan culturel, le récit a suscité bien des relectures, iconographiques surtout, mais aussi littéraires, philosophiques, psychanalytiques, musicales et cinématographiques.

Et combien d'allusions risque-t-on de laisser échapper ? C'est par exemple chez Proust, dans Du côté de chez Swann, l'évocation du père du narrateur, accordant à sa femme la permission de rester dans la chambre de l'enfant angoissé : "il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour de sa tête depuis qu'il avait des névralgies, avec le geste d'Abraham dans la gravure d'après Benozzo Gozzoli que m'avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu'elle a à se départir du côté d'Isaac". Dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs, c'est Elstir parlant au narrateur de l'église de Balbec, semblable à la cathédrale de Chartres ou de Reims : "Si vous aviez mieux regardé ce qui vous a paru des échasses, vous auriez pu nommer ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds de Moïse, vous auriez reconnu le veau d'or, sous les pieds d'Abraham, le bélier, sous ceux de Joseph, le démon conseillant la femme de Putiphar1 ".

Gn 22 est un récit limite de bien des points de vue. Abraham, "père des croyants", ne peut il, selon le mot d'Abraham Ségal, qui lui consacra un livre et un film, être vu comme " le père du fanatisme " 2 ? En 1994, après le passage à la télévision d'une série de Joseph Sargent sur Abraham, des lettres de protestation parvinrent au Monde : un père, après avoir chassé son aîné dans le désert, "s'apprête à égorger son fils cadet en offrande à un Dieu inconnu mais bavard qui lui ordonne ce massacre pour le mettre à l'épreuve. De refus révolté du père, point... C'est cette horrible histoire que les croyants glorifient encore et qui de nos jours est responsable du massacre des moutons qui se doivent d'être des victimes consentantes d'ailleurs" 3. On pourrait traiter pareillement le sacrifice d'Iphigénie projeté par Agamemnon, son père, pour obtenir les vents propices au départ de la flotte vers Troie, et la substitution d'une biche à la victime humaine par Artémis 4.

Même si le point de vue religieux dominant, celui d'une épreuve, distingue ce récit-ci et même si finalement le sacrifice humain est annulé au profit de l'holocauste du bélier, Gn 22 raconte une expérience de l'extravagant, de l'exception, de l'excès, selon les mots d'André LaCocque et de Paul Ricœur, de l'exorbitant selon Stéphane Mosès 5. Ce texte, "l'un des plus énigmatiques de l'Ancien Testament" 6, appelle, à l'infini questions et interprétations, comme l'a montré Erich Auerbach, dans sa belle analyse du style "à arrière plan" 7.

Dans l'histoire du patriarche (Gn 11-25), Gn 22 constitue un sommet paradoxal. Parti de Ur, puis de Harran, Abraham écoute l'appel de Dieu à descendre en Canaan (Gn 12). En crescendo, les promesses divines, puis l'alliance, se précisent, se concrétisent (Gn 12, 2-3, 7 ; 13,14-17 ; 15, 4-6,18-21 ; 17, 3-8), promesses d'une terre, d'une postérité, d'une alliance à jamais. "Abraham eut foi en Yahvé qui le lui compta comme justice" (Gn 15, 6). Ainsi Agar, la servante, enfante pour Abraham Ismaël ("Dieu entend"), ancêtre des tribus du désert, circoncis à 13 ans avec les mâles du clan (Gn, 16-17). Ainsi naît de l'épouse Sara, âgée de 90 ans, et d' Abraham, âgé de 100 ans, Isaac ("il rira"), circoncis en sa première semaine (Gn 21, 1-7). Mais, après la fête du sevrage du fils légitime, sur l'exigence de Sara, Agar et Ismaël seront chassés au désert, sans qu'Ismaël cependant ne perde la bénédiction spécifique qui lui revient (Gn 21,17-18 cf. 16, 1-11 ; 17,20). Seul demeure Isaac, objet de la promesse, mais son père devra le sacrifier.

Genèse 22 - Commentaire

Ouverture et envoi

- v. 1. Après ces paroles événements. S'agit il du pacte avec le roi de Gérar, Abimélek (Gn 21,22-31), ou de l'incident survenu lors de la fête de sevrage d'Isaac, qui entraîne le renvoi d'Ismaël et de sa mère ?
Dieu (h'lohim) sera plus loin nommé Yahvé (v.11,15-16) : s'agit-il des traces des étapes de la rédaction, ou de différences porteuses de sens ?

- éprouva Abraham : C'est le mot qui domine le passage. On pensera à l'épreuve de l'exode dans le désert (Dt 4,34 par ex.), à la mise à l'épreuve de Job, à celle de Jésus dans le désert (Mtth 4 et par.), et à la demande du "Notre Père" : "Ne nous conduis pas en épreuve" (Mtth 6,13). Le sens de cette épreuve-ci sera donné plus loin au v. 12 : "Je sais maintenant que tu crains Dieu ; tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique", et v. 18 : "Tu as entendu ma voix ". I Maccabées (2-52) résumera l'épisode ainsi : "Abraham n'a-t-il pas été trouvé fidèle dans l'épreuve ? " (cf. Gn 15, 6 : "Abraham crut en Dieu qui le lui compta comme justice"). Bien des lecteurs de ce récit seront attentifs, comme Kierkegaard dans Crainte et tremblement à l'histoire du "chevalier de la foi". Les traditions juives compteront dix épreuves d'Abraham, dont celle-ci, l'ultime, est la plus rude 8.

- Abraham ! Il répondit : "Me voici" : à l'appel de Dieu, une simple réponse, disant la disponibilité à Dieu (cf. v. 11 à l'Ange de Yahvé), mais aussi v. 7, à Isaac.

- v. 2. Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac : Le triplement de la demande rendra l'exigence à venir plus dure encore. La Bible grecque version des Septante traduit le mot "unique" par agapêtos, "bien-aimé" ; Aquila et Symmaque, autres traducteurs, par monogénès, "unique engendré". Le lecteur peut se demander ce qu'il en est de l'autre fils.

- Va-t-en : littéralement, "va pour toi". En Gn 12, 1 : Abraham est l'homme des "vocations", des départs consentis, des cheminements.

- au pays de Moryya : le mot est obscur. La version syriaque y voit le pays des Arrorites. Mais dès II Chr 3, 1, le nom du mont devient celui du mont du Temple. Pour les traditions juives, c'est là que sacrifièrent Adam, Abel, Noé, Moryya, de plus, peut être mis en rapport avec les jeux de mots du v. 14. La version des Septante traduit le nom par "haute terre", la Vulgate par "terre de la vision". Mais le souvenir du nom hébreu n'est pas perdu.

- et là tu l'offriras en holocauste : littéralement, "tu le feras monter en montée". L'"olah" fait monter la fumée de la victime pleinement consumée vers le ciel. On doit offrir un mâle sans défaut (gros ou petit bétail, oiseau même). Le sacrifice est privé (Noé en Gn 8,20), ou public (sacrifice perpétuel, matin et soir d'un agneau). La version des Septante traduit ici holokarpôsis, ailleurs holokautôsis, holokautôma, notre holocauste 9. L'ordre donné à Abraham contredit l'interdit du meurtre (Ex 20,13 ; Dt 5,17) et plus particulièrement l'interdit du sacrifice d'enfant, pratiqué dans les cultures environnantes, parfois à Jérusalem même (Lévitique 18,21 ; Jérémie 19, 5 : les sacrifices d'enfants viennent de vœux humains). A-t-on ici une étiologie, un récit explicatif, du sacrifice animal, en particulier pour le rachat des premiers-nés (Ex 34,20) ? Mais d'autres sacrifices animaux ont déjà eu lieu, effectués par Abel, Noé, Abraham lui-même. Abraham a-t-il mal compris l'ordre divin "faire monter en montée" ?10 Selon une tradition midrachique suivie par la psychanalyste M. Balmary 11? Mais la fin du texte semble bien donner tout son poids à l'injonction première. Croyait-il que Dieu irait jusqu'au bout ? Le texte ne pénètre pas dans l'intériorité d'Abraham.

Départ

- v. 3 Abraham se leva tôt : une hâte comparable à celle de Gn 21,14 (renvoi d'Agar et d'Ismaël) et des actes faits dans le silence.

- sella son âne et prit avec lui deux de ses serviteurs et son fils Isaac : on a pu s'interroger sur ces anonymes (Ismaël, Eliézer, diront les traditions juives). La répétition du mot "fils" souligne la tension dramatique tout au long du récit.

- Il fendit le bois de l'holocauste : il en va de même de la répétition d' "holocauste". De l'ordre des actions, on a pu déduire qu'Abraham essayait d'échapper au regard de Sara, en préparant le sacrifice à distance !

- v. 4 Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit l'endroit de loin : la mention du "troisième jour", mystérieuse, appelle à recherche symbolique 12, de même que la désignation du lieu, à connotation religieuse.

- v. 5..."Moi et l'enfant nous irons jusque là bas, nous adorerons et nous reviendrons vers vous" : en ces paroles d'au revoir, Abraham espère-t-il en un retour d'Isaac aussi ?

Montée

- v. 6. Abraham prit le bois de l'holocauste et le chargea sur son fils Isaac, lui-même prit en mains le feu et le couteau et ils s'en allèrent tous deux ensemble : Père et fils partagent le port des objets sacrificiels. Le mot qui désigne le couteau est rare et impressionnant. Le cheminement commun du père et du fils est souligné.

- v. 7. Isaac s'adressa à son père Abraham et dit : " Mon père ! " Il lui répondit : " Me voici, mon fils " : la relation père-fils se traduit de la façon la plus simple, la plus dramatique aussi, dans ce premier échange, après le silence.

- Il reprit : " Voici le feu et le bois, mais où est l'agneau pour l'holocauste ? " - v. 8. Abraham répondit : " C'est Dieu qui pourvoira à l'agneau pour l'holocauste, mon fils " et ils s'en allèrent tous deux ensemble : La reprise immédiate du dialogue met en lumière la victime. Selon un changement de ponctuation, on peut voir une équivalence entre " agneau " et " mon fils ". La mention de l'agneau permettra les rapprochements avec l'agneau pascal d'Ex 12, et avec les textes prophétiques évoquant par exemple le serviteur souffrant (Is.53, 7). Mais Dieu pourvoira annonce mystérieusement la substitution finale du bélier à Isaac. Les jeux de mots toponymiques du v. 14 fixeront ce thème " Dieu verra/pourvoira ". Cependant, qu'en sait Abraham ?

Le sacrifice interrompu

- v. 9 Quand ils furent arrivés à l'endroit que Dieu lui avait indiqué : les répétitions marquent l'obéissance d'Abraham, son " écoute de la voix " (v. 18).

- Abraham y éleva l'autel et disposa le bois, puis il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel, par-dessus-le bois : le verbe " lier ", " 'aqad ", rare (version des Septante sympodizô, " entraver les pieds ", plus courant 13), a focalisé la réception de la scène, comme " Aqedah ", " ligature" " d'Isaac, dans les traditions juives, tout comme la non-résistance d'Isaac représentée par les silences du récit.

- v. 10 Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils : les verbes de mouvement, tout comme le verbe " immoler " employé, semble-t-il pour la première fois, soulignent l'élan mortifère, aussitôt brisé par la voix divine.

L'Ange de Yahvé et le sacrifice du bélier

- v. 11 Mais l'Ange de Yahvé : comme plus loin aux v. 14,15, 16, apparaît cet autre nom de Dieu. A-t-on ici la trace d'une rédaction plus ancienne ? En tous cas, elle permet la réflexion traditionnelle sur Elohim, lié à la justice rigoureuse de Dieu, et le Tétragramme, lié à sa miséricorde que découvre ici Abraham. " L'Ange de Yahvé " désigne Yahvé lui même, respecté en sa transcendance, dans les théophanies mêmes (cf. les paroles en " je " de Yahvé aux v. 12,16). Ici, l'ange, comme Dieu, n'est que voix.

- Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique : C'est à travers les œuvres d'Abraham, sa soumission en actes, que s'est manifestée dans l'épreuve cette crainte de Dieu expérimentée naguère dans la scène d'alliance, terrifiante attitude de révérence demandée à l'homme libre (Dt 6,13 : " Tu craindras le Seigneur et tu le serviras ").

- v. 13...un bélier qui s'était pris par les cornes dans un buisson : mystérieuse apparition, d'où bien des questions ! Abraham reconnaît il une bête lui appartenant ? Le bélier miraculeux était-il préparé dès avant la création du monde, à la fin de la création ? La Septante ajoute le mot " arbre " (phuton) qui soutiendra les interprétations par l'arbre bois de la Croix et transcrit le mot hébreu sabek. Certaines variantes du grec ont " suspendu " qui évoquera le supplice de la croix (cf. Dt 21,22 23 ; 28,66).

- l'offrit en holocauste à la place de son fils : littéralement " sous ". Les commentateurs seront attentifs à l'insistance sur la substitution. " Abraham dit devant le Saint béni soit-il : " Maître du monde, considère le sang du bélier comme s'il était celui d'Isaac, les entrailles du bélier comme si elles étaient celles d'Isaac, mon fils " " (Midrach Berechit Rabba 56, 9 cf. Rachi ad loc).

- v. 14 Yahvé pourvoit /Yahvé est vu : explique un lieu-dit et marque la réciprocité entre Dieu et l'homme. Depuis les v. 2, 8, ce jeu de mots court à travers le texte.

Réitération des promesses, avec serment

- v. 15 et ss : plus solennelle, se répéte ici la promesse qui scande l'histoire d'Abraham, avec l'écho de Gn 12, 3 ; 13,16 17 ; 15, 5. L'avenir est rendu à Abraham en son fils recouvré et en sa descendance. La promesse est ici garantie par le serment, élargie aussi à la victoire sur les ennemis (" ta postérité conquerra la porte de ses ennemis " : prise de Jérusalem ? ). Mais surtout, cette promesse ultime pour Abraham, reprise pour Isaac (Gn 26,24) et Jacob (Gn 28,13 15) est liée aux " mérites des Pères " : " écoute de la voix ", " obéissance aimante 14" du patriarche (v. 18). Que devient Isaac, survivant ? Le texte laisse ouvert son destin, d'étudiant de la Torah, parti auprès de quelque maître lointain, selon certaines traditions juives, de fils libre, enfin délivré de ses liens fusionnels avec son père, selon M. Balmary 15.

Interprétations juives

Le texte dit : " Interprète moi " et " La Torah a 70 faces " (Num. Rabba 13,15). Parmi les lectures de Gn 22, si diverses, on retiendra quelques exemples, pris en des domaines différents, en essayant de cerner procédures d'interprétation et lignes de force.

Les " Écrits " tardifs de la Bible évoquent Gn 22 en marquant l'exemplaire fidélité d'Abraham dans l'épreuve et sa récompense : " C'est pourquoi Dieu lui assura par serment que les nations seraient bénies en sa descendance " (Sir 44,19 21 cf. 1 M 2,52, Judith 8,25 26). Le Livre de la Sagesse (Ier siècle av. J.C) analyse cette fidélité : " Lorsque les nations unanimes dans le mal furent confondues, c'est la Sagesse qui reconnut le juste, le conserva irréprochable devant Dieu et le garda fort dans sa tendresse (splanchnois) envers son enfant " (10, 5). IV Maccabées (IIe s. après J. C. ? ), exaltant, en termes stoïciens, la victoire de la raison sur les passions des sept frères et de leur mère dans le martyre d'Eléazar, (cf. II M 6 7), fait référence plusieurs fois à Abraham, mais aussi à Isaac proto martyr, "supportant d'être égorgé par piété" (13,12 ; 16,20). C'est grâce à sa raison " isaacienne " qu'Eléazar réduit à l'impuissance " l'hydre de la torture " (7,14). La figure d'Isaac ne cessera de devenir prééminente dans la succession des relectures.

Aux alentours de l'ère chrétienne, Philon d'Alexandrie développe longuement Gn 22 dans son traité Sur Abraham (167 208). C'est une apologie qu'il entreprend face aux reproches jaloux des païens : "Pourquoi fallait-il louer Abraham comme s'il avait entrepris pour la première fois une action que font des rois, des peuples entiers, en Grèce, en Inde même ? " (183). Abraham, rétorque Philon, n'a été poussé ni par la coutume, ni par le désir de gloire, ni par la peur. L'amour de Dieu (167, 168, 170), l'obéissance, la piété, la sainteté (192, 198) ont été ses seuls mobiles. Il a agi en prêtre " sur le meilleur des fils, lui le plus affectueux des pères " (198). Son prodigieux " combat contre la nature " a été rendu plus rude par la beauté et les vertus de ce fils, unique à proprement parler, plus aimé parce que tard venu. Mais, pour Philon, les limites du sens littéral doivent être dépassées par l'allégorie 16: Isaac, le " rire ", c'est la joie du sage, don de Dieu, à dédier à son donateur. Les auteurs chrétiens, comme Origène, se souviendront de cette interprétation fondée sur l'étymologie.

Flavius Josèphe dans les Antiquités bibliques (I, 222 237) amplifie de même le récit biblique si sobre, avec les ressources de la rhétorique grecque et de la haggadah juive, exégèse en expansion narrative. Ici aussi le sens de l'épreuve d'Abraham, c'est l'obéissance à Dieu (225), la piété (234) ; s'y joint l'espoir en l'immortalité pour l'âme dIsaac (231) ; l'épreuve est d'autant plus grande que les vertus, l'affection de ce fils unique, tard venu, sont remarquables (222). Développant en discours le ferme propos d'Abraham et le courage d'Isaac, Josèphe accorde à ce dernier un rôle éminent. Abraham, au moment même où l'autel est prêt pour le sacrifice, lui révèle la volonté de Dieu (228-231). Josèphe voit en Isaac, selon des traditions juives comparables 17, un adulte de 25 ans (227). L'acceptation de la ligature n'est pas évoquée, mais Josèphe dit dIsaac, pleinement conscient, qu' " il s'élança vers l'autel et vers l'immolation ", par obéissance envers son père et envers Dieu (232). L'aspect apologétique, ici aussi, est bien présent. Dieu parle ainsi à Abraham pour finir : " Ce n'était pas par désir de sang humain qu'il lui avait ordonné d'immoler son fils ; il ne l'en avait pas rendu père pour le lui enlever de manière si cruelle, il voulait seulement éprouver ses sentiments et voir s'il obéirait même à de tels ordres " (233). Mais, à la différence de Philon qui justifiait Abraham, c'est Dieu que tente de justifier Josèphe.

Si l'on se tourne vers la littérature intertestamentaire, on trouve, bien avant les auteurs juifs sous influence grecque, des développements haggadiques essentiels. Ainsi le Livre des jubilés (Ier siècle avant J. C.) voit, dans l'épreuve imposée à Abraham, une suggestion de Mastéma, le prince des démons, adressée à Dieu 18. Abraham a affronté bien des épreuves. Sera-t-il fidèle si Dieu lui demande de sacrifier son fils ? L'auteur se souvient ici du début du livre de Job (1 2), où Satan met en doute l'intégrité, la droiture, la crainte de Dieu de Job, le frappant, avec la permission de Dieu, en ses enfants et ses biens, puis en son corps même. La fidélité d'Abraham est une victoire sur Mastéma (17 1820) 19.

La présence de Satan ne cessera de hanter les relectures du récit 20. Autre élément important, la date dévolue à l'épreuve, dans ce livre qui réécrit la Genèse selon un rythme " jubilaire " de cinquante ans : " premier mois, douzième jour du mois ". Si l'on ajoute les trois jours de route d'Abraham, on aboutit au 15 de Nisan sur " la haute terre ". Le sacrifice d'Isaac coïncide donc avec la fête de Pâque, l'immolation de l'agneau pascal, depuis l'Exode (17,15) 21.

La valeur de l'Aqeda est bien marquée dans le Livre des Antiquités bibliques (Ier siècle après J. C.). Dans la réécriture de l'épisode de Balaam, est repris ce motif : Dieu dit : " J'ai demandé à Abraham son fils en holocauste et il l'a amené pour le placer sur l'autel, mais je l'ai rendu à son père. Et parce qu'il n'avait pas refusé, son offrande est devenue agréable en ma présence et c'est à cause de son sang que j'ai choisi ces hommes " (18, 5) 22.

Les Targums, traductions glosées en araméen, et la littérature midrachique 23 qui, verset par verset, développe les exégèses de la tradition sur un mode haggadique, amplifient particulièrement ce thème de la " ligature " d'Isaac. Ainsi, dans les Targums palestiniens 24" Après ces parolesévénements " (Gn 22, 1) est référé à la querelle entre Ismaël et Isaac à propos de leur circoncision. Isaac affirme ici sa volonté d'offrande totale : " Si le Saint béni soit-il me demandait tous mes membres je ne les lui refuserais pas ". C'est de ces paroles que découle aussitôt l'épreuve imposée par Dieu à Abraham. Le pays du Mont Morrya (Gn 22, 2) est " le pays du culte ". Abraham reconstruit sur le mont du temple l'autel d'Adam, détruit par le déluge, celui de Noé, démoli à la génération de la division. Il révèle à Isaac qu'il peut être l'agneau de l'holocauste (Gn 22, 8) : " Devant Yahvé a été préparé pour lui un agneau pour l'holocauste. Sinon, c'est toi l'agneau de l'holocauste ". Isaac lui-même, un adulte de 37 ans 25, demande à être ligoté pour que le sacrifice soit parfait et obtient la vision de la Shekinah, la présence de Dieu : " Lie-moi bien pour que je ne me débatte pas à cause de l'angoisse de mon âme de telle sorte qu'il se trouve une tare dans ton offrande et que je sois précipité dans la fosse de perdition ". Les yeux d'Abraham étaient fixés sur les anges d'en haut. Isaac les voyait mais Abraham ne les voyait pas. Les anges d'en haut disaient : " Venez, voyez deux personnes uniques qui sont dans l'univers. L'une sacrifie, l'autre est sacrifiée : celui qui sacrifie n'hésite pas et celui qui est sacrifié tend la gorge ". Après le sacrifice du bélier (Gn 22,14), Abraham prie pour que son obéissance et celle d'Isaac puissent être gardées en mémoire par Dieu, pour le salut des fils d'Israël : " Je t'en prie, par l'amour de devant toi, o Yahvé ! Il est manifesté devant toi qu'il n'y a pas eu de réticence dans mon cœur et que j'ai cherché à accomplir ta décision avec joie. Ainsi lorsque les enfants de mon fils Isaac entreront dans le temps de l'angoisse, souviens-toi d'eux, exauce-les et sauve-les. Car toutes les générations à venir iront disant : sur cette montagne, Abraham a lié son fils Isaac et là lui est apparue la Shekinah de Yahvé ". La ligature d'Isaac, avec sa valeur salutaire, est au cœur de cette relecture 26.

Le Targum de l'Exode, à propos d'Ex 12, " nuit de veille ", nuit pascale de la libération, développe le poème des quatre nuits autour du thème du salut 27. La première nuit est celle de la création, au printemps pascal, où le tohu-bohu, les ténèbres (Gn 1, 1) disparurent devant la Parole de Dieu, Lumière selon Gn 1, 3. La seconde nuit unit deux épisodes de l'histoire d'Abraham, l'alliance et la promesse de postérité paradoxale (Gn 17,17), l'Aqeda où Isaac, âgé de 37 ans, fut aveuglé par la vision des cieux (cf. Gn 27, 1). La troisième nuit est la nuit pascale elle-même (Ex 11, 4 ; 12,29), nuit de la mort des nouveaux-nés égyptiens, et d' " Israël, nouveau-né " de Dieu (Ex 4,22), épargné et libéré pour l'Exode. La quatrième est celle du salut eschatologique, où le monde sera consumé, Israël délivré, ses ennemis anéantis, Moïse de retour pour un nouvel Exode, le Messie survenant d'en haut (cf. Dn 7) "

La liturgie garde, aujourd'hui encore, le souvenir de la ligature d'Isaac et de sa valeur expiatoire, à la fête de Roch ha Shanah, début de l'année à l'automne (1-2 Tishri), fête célébrant le jugement de Dieu sur le monde et appelant à se repentir. La lecture du second jour est Gn 22. Les prières de souvenirs (zikronot) se concluent ainsi : " Notre Père et Dieu de nos pères, accorde-nous un souvenir favorable, et du haut des cieux pense à nous pour le salut et la miséricorde. Souviens-toi, en notre faveur, ô Éternel, notre Dieu, de l'alliance, de la bienveillance et du serment que tu as jurés à notre père Abraham sur le Mont Moryya. Considère la scène de l'Aqeda, alors qu'Abraham lia son fils Isaac sur l'autel, étouffant sa tendresse pour accomplir la volonté d'un cœur sincère. Puisse de même ta miséricorde étouffer ton courroux envers nous et que par ton immense bonté, ta colère se détourne de ton peuple, de ta ville et de ton héritage ! (...) Souviens-toi aujourd'hui du sacrifice d'Isaac, en faveur de sa postérité. Sois loué, Eternel, qui te souviens de l'alliance 28 ". Les sonneries de la corne de bélier (chofar) ponctuant la liturgie sont mises en rapport avec l'Aqeda : " R. Abahou a dit : pourquoi nous servons-nous d'une corne de bélier ? Parce que le Saint, béni soit-Il, a dit : utilisez un chofar en corne de bélier, afin que je me souvienne en votre honneur qu'Isaac, fils dAbraham, me fut offert en sacrifice " (Talmud de Babylone, Roch ha Shanah 16 b)

Interprétations chrétiennes

Dans le Nouveau Testament, Abraham est très présent. À l'ouverture de la généalogie de Matthieu (1, 1) Jésus est dit " fils de David, fils d'Abraham ". Il est nommé soixante-quinze fois, à peine moins que Moïse (quatre-vingts fois), un peu plus que David (cinquante-neuf fois). L'épisode de Gn 22 est cependant assez peu utilisé, mais en des passages notables. Rm 8,32 illustre, semble-t-il, le thème de la rédemption par une référence au sacrifice d'Abraham et à l'offrande rédemptrice d'Isaac.

La phrase " Dieu n'épargna pas son propre fils mais le livra pour nous tous " reprend les termes de la Septante pour Gn 22,16. On entrevoit là la relation qu'a étudiée Israël Levi entre le sacrifice d'Isaac et la mort de Jésus 29. Dans le débat sur la justification par la foi lancé par l'Épître aux Romains, l'Épître de Jacques rapproche à son tour Gn 15, 6 et Gn 22 : " Abraham, notre père, n'est-ce pas aux œuvres qu'il dut sa justice, pour avoir mis son fils Isaac sur l'autel ? Tu vois que la foi coopérait à ses œuvres, que les œuvres ont complété la foi et que s'est réalisé le texte. " Abraham eut foi en Dieu et cela lui fut compté pour justice " et il reçut le nom d' " ami de Dieu ". Tu vois que l'homme est justifié par les œuvres et pas seulement par la foi " (Jc 2,21 24). Jacques reprend ce titre d' " ami de Dieu " donné à Abraham par l'Ancien Testament (2 Chr 20, 7 ; Is 49, 8 ; Dn 3,25), auquel fait écho El Kahil de l'Islam. L'Épître aux Hébreux, dans le chapitre sur la foi - " garantie des biens qu'on espère, preuve des réalités qu'on ne voit pas " (Héb 11, 1) - fait largement place à Abraham, après Abel, Hénoch, Noé. " Dans la foi, ils moururent tous sans avoir obtenu la réalisation des promesses, mais après les avoir vues et saluées de loin... ". " Par la foi, Abraham, mis à l'épreuve, a offert Isaac ; il offrait le fils unique engendré (monogénès), alors qu'il avait reçu les promesses et qu'on lui avait dit : c'est par Isaac qu'une descendance te sera assurée. " (Gn 21,12). " Même un mort, se disait-il, Dieu est capable de le ressusciter, aussi dans une sorte de préfiguration (parabolè) il recouvra son fils ". II y a, dans l'épisode du sacrifice d'Abraham, une préfiguration. " parabolè ", pour ce rapport historique d'annonce à accomplissement, est moins usité que d'autres mots. Le terme " monogénès ", faisant écho à Gn 22 dans les traductions d'Aquila et Symmaque, semble bien indiquer le Christ. Apparaît ici pour la première fois dans la lecture de l'épisode, la typologie 30 qui va en dominer les interprétations, non sans rapport avec la valeur rédemptrice de la ligature d'Isaac.

Les exemples d'exégèse ici réunis offrent en effet une pratique et parfois une théorie de l'interprétation typologique assez constante. Le lexique du type, de la figure, est constant. Tertullien (IIe - IIIe siècles) en donne la raison. " Le mystère (sacramentum) de la croix, plus que tout autre peut-être, méritait d'être prédit en figures (figurari) : plus il était incroyable, plus il aurait provoqué de scandale par la nudité d'une prédiction directe ; plus il était sublime, plus il fallait le voiler, afin que la difficulté de le comprendre cherchât la grâce divine. " (Contre Marcion III, 18, 2).

Les interprétations sont centrées sur le Christ pascal, mort et ressuscité. Sa passion sacrificielle, rédemptrice, apparaît dès les premières interprétations. Ainsi, dans l'Epître de Barnabé (fin du Ier siècle) : " Le Seigneur devait offrir lui même, pour nos péchés, le vase de l'Esprit (= son corps) en sacrifice, afin que la préfiguration manifestée en Isaac offert sur l'autel fût accomplie " (7, 3). Dans le cadre de la fête de Pâque, Méliton de Sardes (IIe siècle), dans une Homélie en prose rythmée, évoque les figures de l'Ancien Testament : " C'est lui qui est la Pâque de notre salut (1 Cor 5, 7). C'est lui qui supporta beaucoup en un grand nombre : c'est lui qui fut en Abel tué, en Isaac lié (detheis), en Jacob mercenaire, en joseph vendu, en Moïse exposé, en l'agneau immolé... C'est lui l'agneau sans voix (Jer 11,19), c'est lui l'agneau égorgé, c'est lui né de Marie la bonne agnelle, c'est lui pris du troupeau et à l'immolation traîné et le soir tué et de nuit enseveli, qui sur le bois ne fut pas broyé, en terre ne fut pas corrompu, ressuscita des morts et ressuscita l'homme du fond du tombeau " (69-71). Un fragment du même auteur joue sur ce thème de la " ligature " : "Pour Isaac le juste, apparut un bélier à immoler, afin qu'Isaac soit délié de ses liens. Par son immolation il racheta Isaac. De même le Seigneur, lui aussi, nous sauva par son immolation ; liés, il nous délia et, mis à mort, il nous racheta " (fr. X). Les détails de Gn 22 soutiennent cette mise en relation, et avant tout le port du bois sacrificiel, préfigurant le port de la croix par Jésus (Jn 19,27). Irénée de Lyon (IIe siècle) esquisse cette lecture selon sa vision de l'accoutumance de l'homme à la vérité : " C'est à juste titre que nous, qui avons la même foi qu'Abraham, prenant notre croix comme Isaac prit le bois, nous suivons le même Verbe. Car en Abraham, l'homme avait appris par avance et s'était accoutumé à suivre le Verbe de Dieu : Abraham suivit dans sa foi le commandement du Verbe de Dieu, cédant avec empressement son fils unique et bien-aimé en sacrifice à Dieu, afin que Dieu aussi consentît en faveur de toute sa postérité à livrer son Fils bien-aimé et unique en sacrifice pour notre rédemption ". (Contre les hérésies IV, 5, 3 4). Tertullien précise l'interprétation : " Voué en victime par son père, il portait lui même le bois qui lui était destiné, il désignait déjà alors la fin du Christ qui fut concédé comme victime par le Père et a coltiné le bois de sa passion " (Contre Marcion III, 18, 2).

Cependant, très tôt aussi, la préfiguration se dédouble entre Isaac et le bélier. Méliton de Sardes dans plusieurs fragments (IX-XII) en est témoin : rappelant les textes prophétiques, sur l'agneau, le mouton (Is 53, 7), il voit dans le bélier adulte, l'annonce du Christ sacrifié ; suspendu dans l'arbre (Sabek), il évoque la " suspension " sur le bois de Jésus (Dt 21,22 23 ; 28,66) ; son immolation a lieu à Jérusalem selon la vieille identification du mont Moryya. Le dédoublement des figures se rencontre aussi, par exemple, chez Tertullien, avec des développements nouveaux : " Comme ces choses étaient des mystères dont l'accomplissement était réservé au temps du Christ, Isaac aussi fut réservé avec le bois, le bélier étant immolé, suspendu par les cornes au buisson et le Christ porta en son temps le bois sur les épaules, suspendu aux"cornes" (extrémités) de la croix, la couronne d'épines entourant sa tête " (Contre les Juifs XIII, 20 21).

Origène (185-254) puis Grégoire de Nysse élaborent une représentation théologique de ce dédoublement. Dans ses Homélies sur la Genèse, Origène écrit : " Isaac figurait le Christ ; le bélier aussi semble figurer le Christ. Le Christ a subi la mort, mais c'est la chair qui l'a subie dont le bélier est ici la figure " (cf. Jn 1,29, " Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde "). Le Verbe, au contraire, qui est le Christ selon l'esprit, dont Isaac est l'image, est demeuré " dans l'incorruptibilité " (cf. 1 Cor 15,42). Il est victime et grand-prêtre à la fois.

L'homélie pascale de Grégoire de Nysse (IVe siècle), Sur le délai de trois jours pour la résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ, expose dans ce cadre liturgique les préfigurations de la Pâque, dans la Loi spirituelle, les énigmes historiques, les voix prophétiques. Gn 22 appartient au second groupe. Aujourd'hui encore le texte figure parmi les lectures de la vigile pascale. Grégoire emprunte à Origène le dédoublement symbolique de l'épisode : " Les narrations historiques sont pleines d'une bénédiction voisine, le père d'Isaac, ce fils bien-aimé non épargné, le fils unique devenu offrande et sacrifice et l'agneau (amnos cf. Is 53, 7, Jn 1,29) égorgé à sa place. On peut voir en ce récit tout le mystère de la piété : l'agneau est suspendu, retenu par les cornes, le fils unique porte lui-même le bois de l'holocauste. Tu vois comment celui qui porte l'univers par la parole de sa puissance (cf. Heb 1, 3) porte lui-même le fardeau de nos bois et il est perçu portant ce bois en tant que Dieu, porté par ce bois en tant qu'agneau : l'Esprit saint distribue ainsi de façon figurative ce grand mystère entre le fils unique et l'agneau (probaton cf. Gn 22, 7 8 LXX) montré en même temps, afin que soit montré dans l'agneau le mystère de la mort, dans le fils unique la vie qui n'est pas brisée par la mort " (Gregorii Nysseni, Opera IX, Leyde, 1967, p. 274 275). On voit ici, lus dans le détail du texte biblique, très fermement conjoints, mystère de mort et mystère de résurrection, comme chez Méliton et chez Origène (Hom. Gn VIII, 1 : " Abraham espérait qu'Isaac ressusciterait, il savait qu'il était à l'avance la figure de la vérité à venir, il savait que le Christ naîtrait de sa descendance pour être offert en victime plus authentique du monde entier et ressusciter d'entre les morts ").

La lecture typologique, si riche, n'est pas la seule. L'interprétation morale et spirituelle est souvent présente. Ainsi Origène, à partir de la lecture historique, la développe dans ses Homélies sur la Genèse VIII et IX. Le sacrifice d'Abraham doit susciter l'imitation des pères de famille : " Fixé par la foi, offre joyeusement ton fils à Dieu. Sois le prêtre de la vie de ton fils " (VIII, 7). Le chrétien doit répondre au don du Fils par le Père, par le renoncement aux choses terrestres (VIII, 8). Les secondes promesses faites à Abraham sont un appel au renouvellement intérieur. Si nous faisons triompher le Christ en nous, nous recevrons la bénédiction d'Abraham (Homélie IX).

La lecture allégorique, plus rare, n'est pas absente, sous l'influence de Philon d'Alexandrie. Origène la fait affleurer en fin du commentaire de l'Homélie VIII sur la Genèse, en rappelant l'étymologie d'Isaac par " il rira " et l'interprétation intemporelle de Philon dans le De Abrahamo 200 207 : Les fruits de l'Esprit étant la joie et la paix (Gal 5,22), le chrétien offrira la joie (= Isaac) en sacrifice (Hom Gn VIII, 10).

La grande popularité de Gn 22, avec ses riches lectures, dans les deux traditions, a suscité dès l'Antiquité des représentations iconographiques qu'il faudrait aussi explorer.

Dans le judaïsme, malgré l'interdit des images, l'Aqedah est présente. Dès 240-250, dans la synagogue de Doura-Europos, sur l'Euphrate, le fronton du petit édifice abritant Paron, l'Arche de la Torah, représente en son centre, la façade du Temple, détruit en 70 et à la résurrection espérée, avec à gauche la menorah, le chandelier à sept branches, lui aussi perdu, et à droite, la scène de l'Aqedah main de Dieu en haut, mystérieuse tente avec un personnage, autel où est lié Isaac, Abraham avec le couteau, et le bélier sous l'arbre. Une mosaïque de la synagogue de Beth Alpha au VIe siècle représente, outre les deux serviteurs et l'âne, le bélier, et Abraham en train de lancer Isaac ligoté dans les flammes de l'autel 31.

Le christianisme ancien a aimé représenter la scène 32. Grégoire de Nysse, dans une Homélie sur la divinité du Fils et de l'Esprit, après avoir longuement raconté l'épisode en le théatralisant par les discours qu'Abraham et Sara auraient pu prononcer, s'ils n'avaient été soumis, et le discours d'obéissance aimante d'Isaac, rappelle les peintures qu'il a si souvent vues avec émotion (Gregorii Nysseni Opéra IX, III, Leyde, 1996, p. 130-140). Sur les murs des catacombes, sur les sarcophages, revient la scène en ses différents moments, sa représentation étant propre à évoquer la passion et la résurrection du Christ. Par exemple à la " capella graeca " de la Catacombe de Priscille à Rome (Ille siècle), Abraham désigne à Isaac sous son fagot, le lieu du sacrifice, près d'un arbre. Dans la Catacombe de Via Latina (I-Ve siècles), Abraham tient son couteau suspendu au-dessus de l'autel et d'Isaac agenouillé, lié. Peut-être la main divine apparaît-elle en haut. Le bélier-agneau attend à côté de l'autel. Plus bas, un serviteur à côté de l'âne fait un geste d'acclamation. Le temps n'est pas encore venu de l'insistante présence de l'Ange au Moyen Âge et à l'époque moderne.

Avec des procédures spécifiques, les traditions juives et chrétiennes d'interprétation et de représentation dans leur multiplicité dialoguent sans doute. Bien plus tard, on peut en voir encore un exemple frappant dans " Le sacrifice d'Isaac " de Chagall au Musée du Message biblique à Nice 33: au premier plan, Abraham, hélé par l'Ange, retient son couteau au-dessus d'Isaac, étendu sur le bois de l'autel. Plus loin, on voit l'arbre où le bélier est retenu et Sara, dans une attitude d'angoisse. Mais, au deuxième plan, Jésus porte sa croix, parmi les femmes de Jérusalem, accompagné par un juif à costume d'Europe centrale, quelque livre d'étude sous le bras.


Annexe

Genèse 22

1. Après ces événèments, il arriva que Dieu éprouva Abraham et lui dit

" Abraham ! " Il répondit : " Me voici ! ". 2. Dieu dit " Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, et va t'en au pays de Moriyya, et là tu l'offriras en holocauste sur une montagne que je t'indiquerai. "

3. Abraham se leva tôt, sella son âne et prit avec lui deux de ses serviteurs et son fils Isaac. II fendit le bois de l'holocauste et se mit en route pour l'endroit que Dieu lui avait dit. 4. Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit l'endroit de loin. 5. Abraham dit à ses serviteurs : " Demeurez ici avec l'âne. Moi et l'enfant nous irons jusque là bas, nous adorerons et nous reviendrons vers vous. "

6. Abraham prit le bois de l'holocauste et le chargea sur son fils Isaac, lui-même prit en mains le feu et le couteau et ils s'en allèrent tous deux ensemble. 7. Isaac s'adressa à son père Abraham et dit : " Mon père ! ". Il lui répondit :

" Me voici, mon fils ! ". Il reprit : " Voici le feu et le bois, mais où est l'agneau pour l'holocauste ? " 8. Abraham répondit : " C'est Dieu qui pourvoira à l'agneau pour l'holocauste, mon fils " et ils s'en allèrent tous deux ensemble.

9. Quand ils furent arrivés à l'endroit que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva l'autel et disposa le bois, puis il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel, par dessus le boi. 10. Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils.

11. Mais l'Ange de Yahvé l'appela du ciel et dit : " Abraham ! Abraham ! " II répondit : " Me voici ! " 12. L'Ange dit : " N'étends pas la main contre l'enfant ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique. " 13. Abraham leva les yeux et vit un bélier qui s'était pris par les cornes dans un buisson, et Abraham alla prendre le bélier et l'offrit en holocauste à la place de son fils. 14. À ce lieu, Abraham donna le nom de " Yahvé pourvoit ", en sorte qu'on dit aujourd'hui : " Sur la montagne, Yahvé est vu. "

15. L'Ange de Yahvé appela une seconde fois Abraham du ciel 16. et dit : " Je jure par moi-même, parole de Yahvé : parce que tu as fait cela, que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique, 17. je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable qui est sur le bord de la mer et ta postérité conquerra la porte de ses ennemis, 18. par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m'as obéi. "

19. Abraham revint vers ses serviteurs et ils se mirent en route ensemble pour Bersabée. Abraham résida à Bersabée.

(Bible de Jérusalem, Paris, Cerf, 1998).

  1. À la recherche du temps perdu, t. I, éd. P. Clarac, A. Ferré, Paris, Pléiade, 1954, p. 36, 842.
  2. Abraham.Enqête sur un Patriarche, Paris, 1995, p. 412. Le film d'A. Segal est disponible en cassette aux éditions Montparnasse.
  3. Ibidem p. 412
  4. Euripide, Iphigénie en Aulis, Iphigénie en Tauride.
  5. Mosès S., Le Sacrifice d'Abraham, Paris 2002, page 38.
  6. Ibidem, page 9
  7. Auerbach E., Mimesis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Paris 1968, Gallimard, pages 16-34.
  8. Jubilés 17,17 (Écrits intertestamentaires, Pléiade, Paris, 1987, p. 708), Leçons des Pères du monde, Avot de Rabbi Nathan 36, trad. fr., Verdier, Lagrasse, 1983, p. 400, Pirkè de Rabbi Eliezer, 26 31, trad. fr. Verdier, Lagrasse, p. 148 162.
  9. Daniel S., Recherches sur le vocabulaire du culte dans la Septante, Paris, 1966, ch. XI, p. 239 258.
  10. Le Pentateuque accompagné des commentaires de Rachi, 1, Paris, 1979, p. 133. Rachi reprend une interprétation ancienne cf. Midrash Rabba, Genèse Rabba ch. 56, 8 trad. fr.
    Verdier, Lagrasse, 1987, 1, p. 592 : " je ne te demandais pas de l'immoler mais de le faire "monter" au nom de l'amour. En le faisant monter tu as accompli mes paroles, maintenant redescends le ".
  11. Le Sacrifice interdit. Freud et la Bible, Paris, 1986, Livre de poche, p. 232.
  12. Par exemple, Midrach Rabba, I, Genèse Rabba, trad. fr., ch. 56, 1 ; Origène, Hom. Gn VIII.
  13. Pour l'écart entre les deux traductions et ses conséquences exégétiques cf. M. Harl, " La ligature d'Isaac (Gn 22, 9) dans la Septante et chez les Pères grecs ", La langue de Japhet. Quinze études sur la Septante et le grec des chrétiens, Paris, 1992, p. 59 77.
  14. Cf A. LaCocque, P. Ricoeur, Penser la Bible, Pages 157 et ss.
  15. Le sacrifice interdit, pages 213 et ss.
  16. Cf V. Nikiprowetzky, Le commentaire de l'Écriture chez Philon d'Alexandrie, Leyde 1977.
  17. Éd. et trad. E. Nodet, Paris, 1992, 2000, n. ad loc. p. 60.
  18. L'interprétation d'Après ces paroles... comme paroles de Satan, se retrouve souvent. Cf. par ex. Talmud de Babylone, Sanhédrin 89b (Aggadoth du Talmud de Babylone. La source de Jacob, trad. A. Elkaïm Sartre, Verdier, Lagrasse, 1982, p. 1065 1067). Rachi, Commentaire de la Genèse, Paris, 1979, p. 133, donne deux interprétations possibles (paroles de Satan à Dieu, paroles d'Ismaël circoncis à treize ans sans s'y être opposé). L'interprétation par référence à la querelle entre Ismaël et Isaac est présente par ex. dans le Targum de Gn 22 (R. le Déaut, J. Robert, Targum du Pentateuque, Paris, 1979, I, p. 215), dans le Midrach Rabba de la Genèse ch. 55, 5, trad. fr., Verdier, Lagrasse, 1987, I, p. 578 579.
  19. La Bible. Écrits intertestamenraires, dit. A. Dupont Sommer, M. Philonenko, Paris, Pléiade, 1987, p. 708 710.
  20. Dans Théodore de Bèze, Abraham sacrifiant, (1550) Satan se présentera déguisé en moine, en un avatar anti-catholique ! (éd. J. Feijoo, Paris, 1990, v. 195s.).
  21. Cf. R. Le Déaut, La Nuit pascale, Rome, 1963, p. 179 180.
  22. Écrits intertestamentaires, p. 1279 1280 cf. 32, 3 4, p. 1327, à propos du Cantique de Débora (évocation de la ligature et du souvenir d'Abraham et d'Isaac conservé à jamais).
  23. Cf. Midrach Rabba, I Genèse Rabba,, I, ch. 55 56, p. 576 596 (voir en particulier 56, 3, 5, 7 9,11).
  24. Targum du Pentateuque, I Genèse, trad. R. Le Déaut, Sources chrétiennes 245, Paris, 1978, p. 214 223.
  25. Sara a eu Isaac a 90 ans (Gn 17,17), elle est morte à 127 ans (Gn 23, 1), de douleur à la fausse annonce par Satan de l'immolation de son fils, selon le Targum.
  26. Sur cette valeur, rédemptrice, de la ligature d'Isaac dans le Targum cf. R.Le Déaut, La Nuit pascale, p. 153 177 et G. Vermes, Scripture and Tradition in Judaism, Leyde, 1973, ch. 8, Redemption and Genesis XXII, p. 192 227.
  27. Targum du Pentateuque, II, Exode et Lévitique, Le Déaut, SC 256, Paris, 1979, p. 97-98.
  28. Trad. 1. Levi, Le Ravissement du Messie à sa naissance et autres essais, éd. E. Patlagean, Paris-Louvain, 1994, p. 144.
  29. Op. cit p. 143 172 (Revue des Études juives, 1912-1913)
  30. Cf J. Daniélou, Sacramentum futuri. Étude sur les origines de la typologie biblique, Paris, 1950, pages 98-111.
  31. Cf. P. Prigent, L'image dans le judaïsme. Du IIe au Vle siècle, Genève, 1991, p. 94 101.
  32. Cf. M. Dulaey, " Des forêts de symboles". L'initiation chrétienne et la Bible (le Vle s.), Paris, 2001, p. 141 155.
  33. Musée national, Message biblique, Marc Chagall, Paris 2000, pages 50-51.

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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