Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Comment parler des figures fondatrices ? Mahomet

Jacqueline Chabbi, professeure à l'université de Paris VIII

Mahomet, forme francisée passée par le latin de l'arabe Muhammad, " le Loué ", est une figure qui semble revêtir une historicité parfaitement confirmée. Dans les milieux musulmans, il s'agit d'une évidence qui ne souffre aucun doute. Aujourd'hui, cela amène certains à vouloir vivre, se vêtir, se restaurer, soigner sa barbe ou se brosser les dents comme ils croient que le prophète musulman l'a fait au début du VIIe siècle en Arabie, dans sa ville d'origine La Mekke ou, plus tard, dans sa cité d'exil Médine.

La force de l'évidence est tellement puissante que, conjuguée à la faiblesse de l'enjeu - puisqu'il s'agit d'une croyance des " autres " - les non-musulmans, y compris dans les milieux de l'enseignement, ne posent guère de questions historiques sur l'historicité de Mahomet et sur tout ce que la tradition musulmane d'hier ou d'aujourd'hui narre à son sujet en de prolixes récits. On ne se soucie guère de remarquer qu'il s'agit en fait non d'un personnage accessible à l'appréciation historique directe mais d'une figure à la construction de laquelle chaque génération musulmane a apporté sa pierre pour se donner l'image d'un fondateur de religion.

L'accumulation presque sédimentaire des récits agglomérés qui tournent autour de Mahomet est passionnante à étudier. En tant que tels, ces récits relèvent sans aucun doute d'une approche historique. Mais du point de vue des sciences humaines d'aujourd'hui, ils parlent moins du Mahomet de l'histoire que de celui des générations qui ont produit ces représentations et ces reconstructions du passé. Chacune se projette en son prophète et s'en approprie la figure, tout en croyant dire la vérité du personnage. D'un point de vue social et religieux, il s'agit d'une illusion, nécessaire sans doute mais illusion quand même.

La psychologie sociale ou l'anthropologie contemporaines sont tout à fait en mesure de décrypter ces attitudes collectives. Elles n'ont d'ailleurs rien d'original. Mais on a peut-être un peu trop tendance à oublier que les sociétés musulmanes sont après tout des sociétés humaines. Aussi étranger que l'islam puisse apparaître parfois dans nos sociétés occidentales culturellement - et même en dépit d'elles-mêmes - toujours très imprégnées de christianisme, il n'en relève pas moins de la catégorie des religions ordinaires.

Alors, n'écrivons plus à propos de Mahomet que " vers 610, premières visions : premières révélations transmises par l'Ange Gabriel " ! Ni, à propos d'Abraham, que " c'est l'ancêtre du Prophète qui descend de lui par Ismaël. ".

Dans un cas comme dans l'autre, il y a manifestement un glissement grave du légendaire et du mythique qui en viennent à se substituer entièrement à l'historique. C'est comme si les légendes religieuses colonisaient subrepticement le territoire de l'histoire, sans que l'on n'y prenne garde.

Dans le cas de ces religions qui nous sont encore trop exotiques, il est devenu urgent de nous interroger sur la notion de fait historique. Ce que l'on nous dit d'une figure fondatrice comme celle de Mahomet, dans une tradition religieuse d'un millénaire et demi, est-ce directement de l'histoire ? Certainement pas. On nous raconte des histoires qui représentent une figure à laquelle des croyants cherchent à s'identifier.

Quant aux historiens d'aujourd'hui qui s'intéressent à la même figure, malheur à ceux qui croiraient pouvoir faire l'économie d'une véritable remise en contexte du personnage qu'ils étudient en se servant, à la petite semaine, des récits mythiques que colportent pour leur propre usage - et non pas pour le nôtre - des auteurs impliqués dans la défense et illustration de leur religion. On ne s'arrange pas avec le mythe. On l'identifie et on l'étudie comme tel.


En ce qui concerne la période première de l'islam, l'histoire historique d'aujourd'hui et sa discipline sœur, l'anthropologie, sont tellement absentes, aussi bien de la représentation musulmane - à qui on ne saurait en faire grief, même si on le déplore - que de la représentation commune, que de la représentation savante ou semi-savante qu'il est facile de se laisser piéger par la masse presque inépuisable des récits traditionnels sur les débuts de l'islam et sur la figure de Mahomet.

Les sources arabes médiévales dont nous disposons et sur lesquelles nous travaillons ne véhiculent pas directement de l'histoire, même si elles s'efforcent de se rendre crédibles et si elles peuvent produire un effet de réel. Mais c'est aussi le cas de toute fiction réussie. Ce sont des représentations de l'histoire qui répondent à des impératifs propres à leurs auteurs et à leur époque. Ces ouvrages qui servent de base aux travaux de recherche des spécialistes arabisants d'aujourd'hui ne nous parlent pas au-delà des siècles. Ils se parlent à eux-mêmes et à leurs contemporains. Ils répondent à des questions que l'on se posait en leur temps qui n'est pas le nôtre.

Où est donc le Mahomet de l'histoire dont l'on peut supposer - supposer seulement - qu'il a existé ? Il demeure à découvrir. Homme de son temps et de sa société, en Arabie occidentale au début du VIIe siècle, c'est aujourd'hui un personnage presque inconnu et tout entier à reconstruire. Quant au prophète tel que l'ont représenté les sociétés musulmanes qui se sont succédé dans le temps, dans des milieux et des contextes très variés, ses diverses figures sont elles aussi à découvrir, chacune pour elle-même. Tout comme le Coran, le personnage de Mahomet a fait l'objet de multiples lectures dont chacune avait ses raisons que justement l'historien et l'anthropologue d'aujourd'hui doivent tenter de démêler. Mais les hypothèses à proposer sont à construire seulement en fonction des documents et des sources disponibles. Il faut d'ailleurs s'attendre à ce que les réponses demeurent partielles, tout comme il en va de ces statues mutilées ou ces tessons que les archéologues mettent au jour de dessous les tells du Proche Orient. Au contraire du théologien ou de l'apologiste, l'historien et l'anthropologue ne sont pas tenus à un devoir de réponse s'ils manquent d'éléments pour fournir une réponse satisfaisante. Ils ne sont que les archéologues de sources qui ne leur parlent pas. C'est à eux - quand il se peut - de formuler les questions et de trouver éventuellement des réponses, le plus souvent, partielles et incertaines.

Alors comment enseigner cette absence que le discours historique est encore bien loin de combler ? Face à un trop plein de légendes qui passent à tort pour de l'histoire, il faut tenter de faire la part du fait de représentation et du fait d'histoire qui, lui, n'est jamais donné, mais qui doit toujours être reconstruit en fonction de son contexte et de son environnement particuliers, en se souvenant toujours que l'analyse historique récuse toute réversibilité des faits établis. Le Mahomet des premiers temps est loin d'être encore le Prophète triomphant et la figure modèle des visions postérieures. Mais la mise à distance nécessaire que recommandait Paul Veyne est d'autant plus malaisée à mettre en œuvre que l'on s'attaque, non pas aux Antiques dont la croyance est révolue, mais à un milieu vivant qui défend ses représentations et ses croyances et qui veut en faire une vérité intemporelle et absolue.

La naïveté de la foi découverte et vécue par de jeunes élèves peut les rendre presque totalement hermétiques à la perception forcément relativiste d'une approche historique. Cette forme de nombrilisme d'un " je crois donc je sais et je dis vrai " ne peut être contrée que par des stratégies très délicates à mettre en œuvre. Elles impliquent des connaissances précises et approfondies. Elles passent en dernier ressort par le recours direct à la langue des textes concernés, ce qui n'est pas à la portée de tout un chacun. Il ne s'agit pas de défaire le croire, mais de le confronter à d'autres qui ont cru autrement. On se souvient du superbe " Comment les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? " de Paul Veyne.

À tout le moins et malgré les difficultés et les incertitudes, faut-il prendre conscience de la nature et de l'ampleur du problème. Les débuts de l'islam et le personnage de Mahomet appartiennent encore largement à une terra incognita. Ce que l'on croit savoir doit être soumis aux critères de la recherche anthropologique et historique. Pour accéder à la couche première d'une réalité historique vraisemblable, il faut dans une certaine mesure déislamiser Mahomet, voire le Coran lui-même. Une surestimation de l'islamité de la première période conduit en effet à effacer les contextes primitifs et à déshumaniser l'histoire.

Ainsi pourrait-on poser l'hypothèse d'une phase proto-musulmane qui répondrait à l'âge sociologiquement tribal de l'islam, tel qu'il s'est développé en Arabie même, du vivant de Mahomet et quelques décennies après. Il est clair en effet, que, dès lors qu'à la faveur des grandes conquêtes, l'islam a migré hors de son habitat traditionnel pour constituer les empires des califes, les conditions religieuses et sociologiques ne furent plus de même nature. C'est donc, en grande partie, dans une rupture avec ses origines et sur les terres de conversion du Proche Orient et d'Iran, que naquit et que se développa la religion musulmane, que s'instituèrent ses dogmes et que se dessina la figure de prophète exemplaire de Mahomet. L'approche historique prend ainsi le contre-pied de la vision religieuse traditionnelle qui inscrit la représentation de son histoire dans une relation de fidélité et de continuité sans faille avec son passé fondateur.

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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