Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Comment parler des figures fondatrices ? Jésus de Nazareth

Simon Mimouni, directeur d'études à l'École pratique des hautes études, section des sciences religieuses

 

Comment parler de Jésus de Nazareth à un public diversifié de caractère " laïc " (confessionnel et non confessionnel) ?
En préliminaire, il convient d'observer qu'il est plus facile de parler de Jésus que de Moïse ou de Mahomet. À cela une raison essentielle : le niveau culturel des chrétiens en Occident est tel que tout esprit critique est accepté si ce n'est acceptable. Autre raison : Jésus est un personnage historique dont personne, ou presque personne, ne conteste sérieusement la réalité historique.

Quelques précautions me paraissent cependant essentielles :

  1. Se situer sur le plan historique et intellectuel et non pas sur le plan théologique et confessionnel.
  2. Se situer essentiellement au niveau des sources et des méthodes telles qu'on les envisage en histoire.
  3. Aborder les questions les plus anciennes et les plus faciles comme par exemple, la Passion de Jésus, en la situant d'un point de vue de l'histoire et non pas de la tradition mais en le plaçant du côté de la croyance et non pas nécessairement et totalement du côté de la réalité.
  4. Ne pas aborder les questions qui provoquent des polémiques, comme par exemple, l'Enfance de Jésus - qui touche le problème de la conception et naissance virginale par Marie -, qui relève plus de la tradition que de l'histoire.
  5. Dans tous les cas, ne jamais porter un jugement de valeur ou de vérité, encore moins d'autorité, mais laisser les questions ouvertes.

D'une manière générale, il faut éviter tout discours pouvant être taxé d'apologétique ou de dénigrement, pour préférer un discours aseptique - du mot grec qui signifie " non corrompu " -, c'est-à-dire plus ou moins " neutralisé ".

Dans cet exposé, je vais focaliser mon attention sur une présentation de Jésus de Nazareth qui abordera un certain nombre de points, et notamment la question de sa mort et de son devenir. Je vais essayer de dire ce qui peut être dit a minima sur Jésus de Nazareth - sans entrer évidemment dans les questions qui fâchent ou heurtent. D'autant, qu'en principe, tout discours historien ne doit heurter ni la foi ni les mœurs.

Mon discours va être évidemment celui d'un historien des religions dont le but est de comprendre pour expliquer et non pas de comprendre pour interpréter. La distinction est fondamentale, car le théologien, à l'inverse de l'historien, essaie, quant à lui, de comprendre pour interpréter. Cette distinction ne pose pas réellement de difficultés, contrairement à ce qu'on croit parfois, du moins si l'on se fonde sur la position d'un philosophe comme Wilhelm Dilthey.

Cette présentation de Jésus de Nazareth a pour objectif premier de mettre le personnage de Jésus dans l'histoire, de le traiter comme un personnage historique, au même titre que certains de ses célèbres contemporains comme Auguste ou Tibère. Il est bien sûr certain que, contrairement à ces derniers, Jésus, de son vivant, a eu une notoriété relativement restreinte aux dimensions de la Judée de l'époque - et encore !

En régime de laïcité, toute problématique historique relative à la figure fondatrice de Jésus doit inévitablement conduire à l'édification culturelle et non pas à l'édification religieuse - autrement dit, on est dans l'histoire de l'" histoire sainte " et non pas dans l'" histoire sainte ".

L'historien, lorsqu'il aborde la question de Jésus de Nazareth, sait qu'il n'est nullement en mesure de révéler ce qui a vraiment été fait ou ce qui a vraiment été dit par ce personnage. L'historien sait qu'il ne peut pas être porteur de révélations ultimes sur le personnage de Jésus.

Personne d'ailleurs ne peut prétendre pouvoir reconstituer la vie de Jésus de Nazareth. De ce point de vue, la différence essentielle entre un historien et un auteur à succès tient précisément dans cette conscience de la précarité des connaissances historiques, et singulièrement des connaissances du Jésus de l'histoire ou du Jésus de la tradition. On appelle " Jésus de l'histoire " ou " Jésus historique ", la figure de Jésus telle qu'elle peut être reconstituée à partir de données historiques neutres, c'est-à-dire non marquées par la mémoire chrétienne. On appelle " Jésus de la tradition " ou " Jésus traditionnel ", les figures de Jésus telles qu'elles se sont constituées et transmises au cours du temps dans la mémoire chrétienne. Il sera question ici tout autant du Jésus de l'histoire que du Jésus de la tradition. De toute façon, l'un est inséparable de l'autre, car le Jésus de la tradition se fonde sur le Jésus de l'histoire : les diverses figures traditionnelles de Jésus ne sont que des interprétations de la figure historique de Jésus. Cependant, paradoxalement, il est plus facile de faire l'histoire du Jésus traditionnel que l'histoire du Jésus historique.

Depuis une vingtaine d'années, on a redécouvert sans aucune ambiguïté la judaïcité de Jésus. Car Jésus a été juif à cent pour cent : pas une pensée en lui qui n'ait été juive ; pas une action ni une parole qui n'aient été juives. C'est pourquoi, pour comprendre Jésus, il est indispensable de le considérer en fonction de la société, de la culture, de la croyance, de la politique qui ont été celles de son temps, de son peuple, de sa terre.

Les sources chrétiennes les plus anciennes relatives à Jésus, à savoir les Évangiles, ne permettent pas de restituer facilement la chronologie concernant la vie de ce personnage. L'historien arrive pourtant à relier sa vie à l'histoire générale du temps par quelques points d'accrochage dont la valeur est loin d'être négligeable. Il peut particulièrement situer avec assez de précision sa naissance, sa prédication et sa disparition. Jésus est sans doute né vers 6 avant notre ère, il est sans doute mort vers 30 de notre ère, à l'âge de 36 ans. Sa prédication, commencée vers 27-28 de notre ère, a duré environ deux années. Ces dates peuvent évidemment varier d'une, deux ou trois années selon les critiques, elles n'en demeurent pas moins des repères indicateurs précieux.

Quelques remarques sur la question des sources et des méthodes relatives à l'approche de Jésus sont nécessaires. Jésus n'a rien écrit, si ce n'est quelques mots dans la poussière (voir Jn 8, 6, dans l'épisode de la femme adultère). Aucun document, qui soit de sa main, ne nous est, en effet, parvenu. On n'a donc accès au Jésus de l'histoire que par des sources documentaires indirectes, par des témoins.

Les documents relatifs à Jésus se répartissent en trois groupes de sources : les sources païennes, les sources juives et les sources chrétiennes. Les témoignages païens et juifs concernant Jésus sont peu abondants, mais n'en sont pas moins précieux. Les témoignages chrétiens, constitués surtout par les évangiles canoniques et apocryphes, sont en revanche très abondants.


La mort et le devenir de Jésus

Les sources concernant la mort de Jésus sont essentiellement chrétiennes : il s'agit surtout des récits de la passion rapportés dans les évangiles canoniques et apocryphes. Ces textes ne sont pas des écrits pour servir de documentation à l'historien : ils ont été rédigés plutôt pour la liturgie des premiers disciples et de ce fait, ils résistent à l'approche historique.

Depuis plusieurs décennies, l'investigation littéraire et historique des quatre récits que l'on trouve dans les évangiles canoniques s'est pourtant précisée. Ils ont été l'objet d'une étude critique rigoureuse qui a montré que sur ce point ils s'accordent largement entre eux.

Le récit de l'arrestation de Jésus à son ensevelissement - notamment celui de Mc 14-15 - est considéré comme une des pièces les plus anciennes de la littérature chrétienne.

Les événements relatifs à la mort de Jésus vont être examinés à partir d'un découpage en quatre moments : l'arrestation, le jugement, la condamnation et l'exécution. On dira aussi un mot sur la question de la résurrection, sur la manière dont un historien peut l'aborder.

L'arrestation de Jésus par les autorités religieuses juives

Les quatre évangiles canoniques offrent chacun un récit sur l'arrestation de Jésus. Ces quatre textes présentent une bonne convergence d'ensemble, par-delà quelques différences.

L'arrestation de Jésus peut être décrite avec une certaine précision d'après Marc (Mc 14,43-53). Cependant, les raisons qui l'ont provoquée sont difficiles à dire, car elles touchent au cœur des actions et des paroles de Jésus.

Le jugement de Jésus par les autorités religieuses juives

Les récits concernant le jugement de Jésus posent de nombreux problèmes dont certains ne peuvent pas être résolus faute de documentation suffisante. Les quatre évangiles canoniques présentent de notables différences sur les événements qui suivent l'arrestation : elles portent sur la comparution devant les autorités juives. Une étude littéraire précise permet cependant de reconstituer avec assez de vraisemblance l'agencement des séquences.

Dans l'état actuel des récits évangéliques, l'importance de la comparution de Jésus devant les autorités religieuses juives est présentée de façon variable.

Marc et Matthieu accordent une réelle importance à une sorte de procès, en mentionnant une instruction, une confrontation et une sanction - contrairement à Luc qui, lui, ne parle pas réellement de procès. C'est au cours de cette séance qu'est rapportée l'accusation d'avoir proféré des propos contre le Temple, ainsi que la phrase de Jésus concernant le Fils de l'Homme en réponse à la question sur son identité éventuellement messianique. De tels contenus méritent toute l'attention, car ils touchent au fond même des discussions entre les autorités religieuses juives et Jésus : faire reconnaître à Jésus qu'il est le messie fournirait ainsi aux autorités juives un excellent argument pour prouver aux autorités romaines qu'il est un homme dangereux.

De fait, pour les autorités religieuses juives, dans un premier temps, Jésus doit être condamné pour avoir proféré des propos contre le Temple, et dans un second temps pour avoir blasphémé en prononçant le nom de Dieu.

La condamnation de Jésus par les autorités politiques romaines

La comparution de Jésus devant Pilate pose moins de problèmes. On doit noter cependant que Jésus dispose de beaucoup moins de possibilités de défense que n'en aura plus tard Paul : il n'est pas, en effet, citoyen romain, et la justice peut se dérouler dans son cas de façon assez expéditive.

À souligner que les récits évangéliques présentent Pilate comme quelqu'un qui désire ne pas condamner Jésus injustement. Il est montré en effet comme cherchant des expédients pour le sauver. De fait, en voulant sauver Jésus de la condamnation capitale, Pilate ne fait que son métier de préfet. En outre, il est possible que la tradition chrétienne insiste sur ce point pour mieux souligner la responsabilité des autorités religieuses juives.

L'exécution de Jésus par les autorités politiques romaines

Dès que Pilate condamne Jésus à mort par crucifixion, le processus qui conduit à l'exécution de la sentence s'enclenche. Comme tous les condamnés, Jésus porte autour de son cou un écriteau qui fait savoir le motif de sa condamnation. Le condamner comme " roi des Juifs " constitue pour les autorités romaines une force de dissuasion : on entend ainsi donner à réfléchir à toute personne qui aurait été tentée de soulever la population pour quelque motif nationaliste. Jésus est exécuté avec deux " brigands ", qui sont soit de simples voleurs ou larrons, soit des séditieux politiquement dangereux - le mot a les deux sens à l'époque.

La condamnation à la crucifixion est une peine romaine, et non pas une peine juive. Dans le monde juif, du moins quand les autorités politico-religieuses ont eu le droit de glaive, ce qui n'est nullement le cas au Ier siècle, les malfaiteurs sont lapidés avant d'être juchés, morts, sur un gibet de bois. On connaît cependant quelques cas de crucifixion à la romaine chez les juifs : ainsi, vers l'an 88 avant notre ère, Alexandre Jannée a fait crucifier 800 juifs au centre de Jérusalem.

Il convient maintenant de poser une question : qui est responsable de la mort de Jésus ? Le point est délicat : la réponse actuelle des historiens comme des exégètes est des plus nuancées. D'un côté, la responsabilité des autorités romaines est évidente. Cependant, en même temps, on constate le silence relatif des premières traditions chrétiennes à ce propos. On l'explique par le fait que les judéo-chrétiens et les pagano-chrétiens n'ont pas cherché à se présenter comme des rebelles devant les autorités romaines. D'un autre côté, la responsabilité des autorités juives n'en est pas moins éclatante. La tendance des premières traditions chrétiennes a même été d'en accentuer les contours.

Il est nécessaire de préciser les responsabilités juives en question, car le monde juif est alors des plus divers, sinon éclaté. Il ne faut pas oublier que ce sont des chrétiens d'origine juive qui ont porté des accusations contre les autorités religieuses juives. La querelle est entre juifs, entre ceux qui reconnaissent la messianité de Jésus et ceux qui ne la reconnaissent pas, et non pas entre la Synagogue et l'Église comme on le dit parfois. Plus encore, au regard même des textes évangéliques, les juifs en général ne sont pas accusés, mais les chefs religieux, " les grands prêtres, les anciens et les scribes ". Cela dit, il faut reconnaître que, très tôt, la tradition chrétienne a élargi sensiblement les responsabilités de la mort de Jésus à tous les juifs qui ne le reconnaissent pas dans sa messianité.


La question de la résurrection de Jésus

Les théologiens exégètes ont toujours été partagés sur la question de la résurrection de Jésus. L'historien, dans le champ de sa spécialité, ne peut évidemment pas se prononcer sur la question de la résurrection de Jésus, et cela d'une quelconque manière, positive ou négative. Bref, il n'a nullement à répondre à une telle question. Il peut seulement constater qu'après la mort de Jésus, ses disciples ont cru à la résurrection de leur Maître : " Dieu l'a ressuscité ", selon une formulation de Paul.

Les évangiles canoniques ne racontent pas l'événement même de la résurrection. Le noyau commun des récits se trouve chez Marc où la mort en croix, l'ensevelissement, la découverte du tombeau vide et l'annonce de la résurrection par un personnage vêtu de blanc se trouvent reliés entre eux par la présence répétée de deux ou trois femmes, en tête desquelles est chaque fois nommée Marie de Magdala.

Dans les textes chrétiens, l'événement de la résurrection est situé dans l'histoire " après trois jours " suivant la crucifixion. Le motif des trois jours est connu dans la Bible pour signifier le temps bref, nécessaire et suffisant, qui permet à Dieu de poser un geste de salut. Le motif des trois jours se rattache sans doute à celui de la résurrection des morts, du moins dans la version grecque d'Osée : " au troisième jour, nous serons ressuscités " (Os 6, 1-2 - LXX).

Au Ier siècle de notre ère, les pharisiens et les esséniens acceptent l'idée de la résurrection, mais non pas les prêtres et les notables dits sadducéens.


Conclusion

En guise de conclusion, je voudrais exposer quelques problèmes auxquels sont confrontés les historiens. Ils ne seront d'aucune aide directe pour les enseignants mais ils permettront de toucher les difficultés en la matière.

Les recherches sur la vie de Jésus ont déjà toute une histoire, qui a été parfois tumultueuse, étant donné les incidences qu'elles peuvent impliquer sur le plan théologique. Elles se sont surtout développées depuis près de trois siècles - du XVIIIe au XXe siècle, surtout au XIXe siècle - et permettent, grâce à l'affinement successif des procédures méthodologiques, de proposer aujourd'hui de substantiels résultats.

La critique de la documentation évangélique, tant celle canonisée que celle apocryphisée, source principale d'information, en est arrivée à un degré de précision que personne ne songe à contester, même si certains tendent à la trouver excessive.

Pour mener à bien son travail, l'historien dispose également des progrès réalisés dans la connaissance du monde juif, celui de la Palestine, dans lequel a vécu Jésus. Malgré cet enrichissement indéniable des connaissances, rares sont les historiens qui se lancent aujourd'hui dans l'entreprise d'écrire une vie de Jésus. On doute, en effet, qu'il soit possible de reconstituer un itinéraire, de retrouver une chronologie susceptible de fournir le cadre nécessaire à toute biographie. L'historien préfère procéder par dossier, ce qui présente l'avantage de ne pas occulter les nombreuses zones d'ombre qui l'empêchent de conduire une biographie continue de Jésus. Ce que l'on sait de Jésus est assurément substantiel mais reste fragmentaire.

Deux types de difficultés doivent être affrontés par l'historien qui choisit de s'intéresser à Jésus. Le premier type rassemble les questions suivantes : tout d'abord, comment délimiter l'objet étudié ? Ensuite, comment réunir et traiter l'information ? S'agissant de Jésus, l'objet étudié appartient à l'Antiquité. Les problèmes spécifiques découlent de ce fait : il faut tenir compte de l'état lacuneux des sources.

Le second type tient à l'importance du personnage étudié. Pour l'historien, Jésus constitue un objet d'étude idéologiquement marqué, du fait que nombre de contemporains se réfèrent à ce personnage comme fondateur de leur religion. Une grande vigilance devient alors nécessaire pour éviter que ne se produisent des interférences causées par le marquage idéologique de l'objet étudié. Tout un protocole permettant de sérier les diverses approches, de délimiter les champs et les compétences, de respecter les procédures, doit être élaboré.

Au terme de sa recherche, l'historien n'exigera pas que le théologien renonce à son discours sur Jésus pour adopter le sien. Inversement, le théologien n'exigera pas de l'historien qu'il renonce à sa problématique au bénéfice de la sienne. Une réflexion plus respectueuse de l'autonomie propre de chaque démarche assurera une entente cordiale entre les deux savoirs qui se situent à deux niveaux indéniablement différents.

Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'en séparant les démarches qu'on aura des chances d'éviter les éventuels ou inévitables conflits…

 

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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