Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Comment parler des figures fondatrices ? Moïse

Arnaud Sérandour, ingénieur d'études au Collège de France

Médiateur privilégié de la Révélation du dieu d'Israël et de ses commandements auprès du peuple d'Israël, Moïse est le protagoniste des livres de l'Exode, des Nombres et du Deutéronome. Pourtant, il est très peu cité en dehors du Pentateuque (la Thora). Encore le Pentateuque ne donne-t-il presque aucun détail historique précis sur le personnage. L'historicité des récits et du personnage est donc l'objet d'un débat vif et récurrent. En somme, on peut distinguer le Moïse de la Bible du Moïse de l'histoire.

La méthode historico-critique d'exégèse des textes bibliques discerne diverses traditions littéraires historiques qui sont autant de versions de l'histoire ancienne d'Israël. Deux proviennent de Jérusalem : une tradition J (= yahwiste) est représentée par des textes qui appellent Yahwé le dieu de la Révélation. Une tradition P (sacerdotale) reflète la doctrine des prêtres du temple. Les traditions E (élohiste, qui renvoie au nom divin Élohim) et D (deutéronomique) proviennent du Nord (royaume d'Israël). Les traditions J et E auraient été combinées sous l'égide des autorités de Jérusalem, une fois le royaume d'Israël aboli par les Assyriens, en 722 av. notre ère. Elles racontent que Moïse, fils aîné d'une famille sacerdotale des Hébreux (la tribu de Lévi), élevé à la cour égyptienne, a été chargé par le dieu d'Israël de délivrer son peuple de la servitude en Égypte et de le mener dans la terre promise. Les traditions J et E rapportent ainsi la sortie d'Égypte, l'Exode, le don de la Loi au Sinaï, l'apostasie du Veau d'or, la défection des Israélites et la décision divine d'interdire l'entrée en terre sainte à la génération présente lors de l'Alliance au Sinaï. Dans ces récits, Moïse apparaît comme un pasteur, chef charismatique et thaumaturge de son peuple, médiateur entre le ciel et la terre. Auprès des hommes, il est l'" homme de dieu ", législateur au visage rayonnant ; auprès de Dieu, il est l'intercesseur des membres du " peuple de Yahvé ", assujetti aux lois divines.

Le portrait de Moïse brossé par le livre du Deutéronome retient pour l'essentiel celui de JE mais certains traits lui sont propres, tandis que d'autres sont particulièrement mis en lumière. Moïse n'est plus que l'agent des prodiges divins. Son rôle de législateur se double de la fonction d'interprète des lois et du droit divins. Le Deutéronome expose une série d'homélies mises dans la bouche de Moïse qui expliquent les lois mises sous l'autorité divine. Ainsi la Bible hébraïque parle-t-elle des " Instructions (Thora) de Moïse ". La fonction prophétique de Moïse est aussi soulignée (18,15-22). Moïse apparaît comme le plus grand d'entre eux, celui auquel le dieu d'Israël a parlé " bouche à bouche " (Dt 34,10). Enfin, Moïse est un médiateur souffrant, il porte la colère et le châtiment du dieu à l'encontre de son peuple. Sa mort a une portée exemplaire. L'absence de sépulture fait qu'il demeure dans le souvenir et dans le cœur des Israélites, sans lieu de pèlerinage possible.

P paraît contenir des matériaux apparemment anciens. C'est cette tradition qui a servi de cadre de présentation aux autres matériaux traditionnels. Elle est centrée sur le sanctuaire du désert, appelé " Tente de la Rencontre ", dont les plans sont révélés par Dieu sur le mont Sinaï. Désormais, la " Tente de la Rencontre " devient le lieu privilégié de la Révélation et de la Présence. Le sanctuaire et les lois du Temple qui y sont conservées prennent le relais du mont Sinaï et des instructions divines. L'ensemble Exode-Nombres est dominé par le portrait sacerdotal (P) de Moïse conçu comme l'unique médiateur de Yhwh, qui fait connaître toute la Tora de Yahwé (commandements, statuts et ordonnances) au peuple. Tandis que JE et D reconnaissaient l'humanité de Moïse, P dépeint Moïse et Aaron, son frère cadet grand prêtre du sanctuaire, comme des pécheurs. C'est la raison pour laquelle Moïse n'entrera jamais dans la terre promise.

Le Moïse de l'histoire possède des contours plus flous. D'abord, les textes ne fournissent aucune allusion permettant d'ancrer le personnage dans la chronologie historique. Le consensus académique en faveur d'une datation de Moïse au XIIIe siècle s'amenuise de plus en plus, mais l'ambiguïté des données littéraires rendent toutes les alternatives également ténues. D'autre part, l'itinéraire de l'Exode ne mentionne pas la route septentrionale de la péninsule. Or les sondages archéologiques indiquent que la côte méditerranéenne et les mines de Sérabit el-Khadem étaient les seules zones d'occupation humaine entre 1500 et 1000 av. J.-C., dans la presqu'île du Sinaï. Enfin, Moïse, rattaché à la tribu de Lévi, est le frère aîné d'Aaron, le grand prêtre du sanctuaire. Il donne à tout le peuple les règlements qu'il a reçus de Dieu sur la montagne, au plus haut, en quelque sorte. Moïse se trouve dans la même situation qu'Esdras, oncle paternel du grand prêtre du temple, lorsqu'il vient à Jérusalem en tournée d'inspection, à l'époque perse. Esdras donne, de même, à tout le peuple, les règlements reçus au plus haut, de la main même du grand roi, comme Moïse reçoit de la main de Dieu les tables de la Loi. On sait que, dans le judaïsme constitué d'époque perse et hellénistique, un prêtre de la branche aînée issue de Sadoq constituait l'instance religieuse suprême de l'ethnie des Judéens, accréditée auprès du grand roi. C'est lui qui nommait les juges en charge de la législation ethnique (Esdras 7,25 ; Ex 18,13-26 ; Dt 1, 9-18), partout où il y avait des Judéens dans l'empire. Ces juges sacerdotaux étaient rattachés à la juridiction du temple de Jérusalem (Dt 17, 8-13), que présidait le grand prêtre. Les fonctions assumées par Moïse orientent vers ce type d'organisation plutôt que vers l'époque antérieure à la monarchie en Israël.

Cependant, même si l'on peut douter de l'existence historique du personnage tel que les textes bibliques nous le présentent, la figure de Moïse a une histoire en propre et a influencé les trois religions qui font profession de monothéisme. Sans la figure de Moïse, le Révélateur par excellence du vrai Dieu et de la bonne religion, point de Révélation par Jésus ou Mahomet. Son influence a profondément marqué les religions qui se réclament de sa postérité. Dans le judaïsme d'époque hellénistique et romaine, il est présenté comme le guide spirituel et moral parfait, aux qualités surhumaines de prophète inspiré, doué, chez Philon d'Alexandrie, du pouvoir de comprendre ce qui ne peut être saisi par la raison (Vita Mos. II, 2, 3, 187). Josèphe, l'historien juif de la cour des Flaviens, à Rome, fait de lui le législateur fondateur de la société théocratique idéale (Contra Apionem, 2,16, § 165). Le judaïsme palestinien a gardé un grand attachement pour la figure de Moïse. Divers textes ont été retrouvés, un livre appelé Testament de Moïse, une Assomption de Moïse et plusieurs textes parmi les manuscrits de la mer Morte ont été identifiés comme des fragments d'écrits pseudo-mosaïques. Pour les rabbins de Palestine, l'époque de Moïse est le modèle de l'ère messianique et, si son corps a été enterré on ne sait où sur terre, du moins son âme a-t-elle été transférée au ciel où elle continue à servir le Seigneur. Les récits néo-testamentaires de la Transfiguration illustrent cette croyance selon laquelle Moïse réside au ciel auprès de Dieu, aux côtés d'autres grands spirituels tels qu'Élie. Le judaïsme rabbinique met en valeur la fonction d'enseignement dévolue à Moïse et les rabbins tannaïtiques se présentent eux-mêmes comme des disciples du grand maître en rattachant à Moïse la tradition scripturaire et la tradition orale de la Synagogue.

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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