Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

La formation des écritures islamiques

Alfred-Louis de Prémare, professeur émérite, université de Provence et Ireman


On ne peut pas parler de la formation du Coran sans parler de l'ensemble des écritures islamiques durant cette même période. En effet, si nous nous plaçons dans la perspective de l'histoire des textes, les deux corpus d'écritures aujourd'hui canoniques pour les musulmans, le Coran et le Hadîth, sont nés ensemble, bien que la mise en forme des grands corpus de Hadîth fût postérieure à celle du corpus coranique.

Par ailleurs, le Coran n'est pas la seule source de référence canonique en matière de législation, celle-ci couvrant les différents champs de la vie concrète de la communauté musulmane : droit privé, droit pénal, statut personnel, etc. Il y a aussi le Hadîth, l'ensemble des traditions rapportées du prophète de l'islam, appelé aussi Sunna, c'est-à-dire " pratique normative ". À titre d'exemple, l'obligation des cinq prières quotidiennes n'est pas tant définie par le Coran que par le Hadîth. De même, pour comprendre les controverses actuelles sur le foulard islamique, il ne faut pas se référer seulement au Coran, mais également à un célèbre hadîth (logion) attribué au prophète de l'islam disant que, de la femme, on ne doit voir que le visage et les mains. En ce qui concerne la lapidation des adultères, cette peine ne se trouve pas dans le Coran, mais dans la Sunna.

Il me faut faire d'abord une mise au point sur le terme " corpus " appliqué au Coran, dans la mesure où les musulmans refusent généralement ce terme car le Coran est pour eux un texte sacré descendu du ciel et non un corpus qui serait le produit d'un assemblage humain. Et pourtant la tradition islamique elle-même parle de " rassemblement ", de " collecte " [jam'], de textes rassemblés après la mort du prophète. Au fond, le terme " corpus " ne dit pas autre chose et on peut l'employer même si certains musulmans d'aujourd'hui ne s'en satisfont pas. En effet, la simple lecture du Coran montre bien ce caractère de rassemblement de textes fragmentaires, souvent juxtaposés et souvent sans véritable continuité de l'un à l'autre, même si leur juxtaposition finale peut obéir à une certaine intention.

Que le terme " corpus " puisse être appliqué au Hadîth est encore plus évident. Plusieurs des grands corpus canoniques du IXe siècle sont intitulés jâmi', " celui qui rassemble ", et leurs unités littéraires en sont des fragments discontinus, même lorsqu'elles sont classées par thèmes.

On peut donc dire, aussi bien pour le Coran que pour le Hadîth, que ces corpus non seulement ont été " rassemblés ", mais aussi qu'ils ont fait l'objet d'une activité rédactionnelle et d'une élaboration, et donc qu'ils ont une histoire. Or, pour comprendre cette histoire, il faut l'envisager sous trois aspects : il s'agit d'un processus sur une longue période, dans un espace élargi, fruit d'un travail collectif.

Une longue période, un espace élargi, un travail collectif

Pour les musulmans, la totalité du Coran a été révélée (le terme propre est " descendue ") pendant la carrière du prophète, entre 610 et 632. Dans un premier temps, la recherche orientaliste moderne a généralement repris ce schéma, classant les différents chapitres (sourates) du Coran comme ayant été révélés successivement à La Mecque et à Médine. Les manuels scolaires reprennent généralement ce schéma, certains allant même jusqu'à dire, par exemple : " En 610, le Coran est révélé par l'archange Gabriel ". Cette perspective, outre l'utilisation d'un langage proprement confessionnel, ne tient pas compte du travail rédactionnel qui s'est étendu bien après la mort du prophète de l'islam et dont la tradition islamique nous donne de multiples témoignages.

De même, il savoir que la constitution du corpus s'est faite dans un espace plus large que celui de La Mecque et de Médine, qui s'étendait du Hedjaz et du Yémen à la Mésopotamie. En effet, nous avons affaire à un processus qui commence à Médine, mais qui continue après la conquête en Syrie et en Mésopotamie surtout, où se constituent des codex concurrents de celui de Médine.

Il s'agit donc d'une période longue : il faut compter environ un siècle pour l'établissement d'une vulgate officielle du Coran, et un siècle de plus pour celui des grands corpus canoniques du Hadîth.

Il s'agit aussi d'un travail collectif qui prend en compte l'œuvre de scribes dont la tradition islamique atteste l'existence et nous donne les noms. On y parle des secrétaires qui entourent Muhammad dont certains sont d'anciens juifs qui ont adhéré à la foi nouvelle ; tel autre est d'origine éthiopienne ou byzantine, à côté d'Arabes de la Péninsule, du Nord ou du Sud. Certaines traditions laissent penser que Muhammad reçoit du ciel, mais aussi de ses secrétaires !1 Après la mort du fondateur, le travail de constitution du corpus se poursuit non seulement à Médine, mais aussi dans les nouveaux centres créés par la conquête : c'est le cas de la nouvelle agglomération de Kûfa en Irak qui verra l'établissement d'un codex coranique concurrent de celui de Médine. Les récits traditionnels évoquent aussi des codex concurrents en Syrie et au Yémen.

Les musulmans des premières générations, racontant comment s'était constitué le Coran, le faisaient avec beaucoup de liberté et de réalisme, et paraissaient donc moins rigides que beaucoup de musulmans d'aujourd'hui.

L'intervention du pouvoir politique

Durant toute cette période, le rôle de l'autorité politique dans ce processus a été considérable. Tous les grands califes ont été impliqués dans la mise en place des écritures. Les califes constituent des commissions pour le rassemblement et la mise au point des textes, contrôlent la diffusion des textes sélectionnés, répriment les dissidents et détruisent les versions concurrentes. Tout cela obéit à une visée politique : sauvegarder l'unité d'une communauté, déjà déchirée par les dissensions, autour d'un pouvoir unique et de textes contrôlés. En effet, le calife est par définition " successeur " du prophète et se trouve investi d'une double fonction de chef religieux et politique de la communauté. La nostalgie d'une alliance idéale entre le politique et le religieux anime l'utopie islamique encore de nos jours.

Le rapport entre le Coran et le Hadîth

Ces deux termes ont aujourd'hui une signification technique bien définie dans la communauté musulmane : le Coran est considéré par les musulmans comme la parole de Dieu, le livre saint, et sa fonction dominante est d'ordre liturgique ; le Hadîth est l'ensemble des traditions attribuées au prophète Muhammad et il est considéré comme l'une des sources de la pratique normative de la communauté.

Lorsque nous nous plaçons sur le terrain de l'histoire des textes, et en particulier sur celui de la formation des écritures islamiques, nous sommes obligés de prendre en considération un ensemble d'informations qui laissent entrevoir au départ une certaine indécision entre les deux termes coran et hadîth, et les réalités qu'ils recouvrent. Les conclusions que nous pouvons en tirer relèvent alors du domaine des hypothèses fructueuses de la recherche. Elles ne sont pas pour autant à livrer telles quelles devant un public d'âge scolaire.

Le chercheur doit d'abord prendre en compte la grande diversité des sources islamiques à sa disposition. Il peut y relever de nombreux indices qui témoignent de cette indécision initiale. En voici quelques exemples. Un transmetteur de traditions déclare : " J'ai recueilli de l'envoyé de Dieu beaucoup de coran " et il évoque en fait des textes appartenant aujourd'hui au Hadith. Autre exemple : le premier calife omeyyade Mu'awiya voulant contrer des opposants qui refusent l'exclusivité des Qurayshites 2 à prétendre au califat déclare : " Il y a des gens qui rapportent des hadîths qui ne sont pas dans le livre de Dieu et qui ne sont pas transmis de l'envoyé de Dieu ". L'affirmation que le pouvoir politique est réservé aux Qurayshites. est une parole attribuée au prophète par les corpus canoniques du Hadîth, mais elle ne figure pas dans le Coran. Dans un ouvrage de controverse chiite, attribué à un auteur du milieu du VIIIe siècle, nous trouvons par deux fois un extrait du Coran actuel annoncé par " Muhammad a dit "3. Or, pour la foi musulmane, c'est Dieu qui parle dans le Coran et non Muhammad. On pourrait citer d'autres exemples de ce genre.

Le mot " Coran " était au départ un nom commun dont nous retrouvons l'origine dans la langue syriaque où il signifie "lecture" d'une écriture sainte dans un cadre liturgique. Ceci donne à penser que les paroles ou les textes retenus pour constituer le corpus coranique étaient en grande partie destinés à une récitation liturgique. Dans la littérature islamique primitive, on trouve plutôt l'expression " Livre / Écriture de Dieu " pour désigner ce que nous appelons aujourd'hui le Coran. Le mot hadîth a, au départ, le sens très général de " relation, rapport, récit " et l'on peut dire que sous son sens technique de " paroles " transmises de Muhammad, il a gardé son sens originel.

Replacer les écritures islamiques dans leur environnement culturel

Sans sous-estimer les éléments de la culture arabe de la Péninsule dont on retrouve l'écho dans le Coran, il faut bien constater que l'islam s'inscrit dans la ligne des traditions religieuses juives et chrétiennes. Il ne faut pas non plus ignorer l'influence d'éléments d'origine zoroastrienne. Le domaine arabe étendu de la Péninsule aux rives de l'Euphrate était largement traversé par tous ces courants. Qu'il s'agisse de Muhammad, des rédacteurs du Coran ou des prédicateurs, tout au long de ce premier siècle de l'islam, tous puisent largement dans la culture ambiante. Dans les textes du Coran, nous trouvons une reformulation de thèmes bibliques à l'usage de la nouvelle communauté. Il faut entendre le terme " biblique " au sens large en y incluant, du côté juif, toute la littérature de commentaire qui entoure la Bible : Targum, Midrash, Talmud, et du côté chrétien, des Évangiles apocryphes aussi bien que des thèmes de la prédiction patristique orientale. Contrairement à l'usage chrétien des écritures juives antérieures (par exemple : " comme il est écrit au livre du prophète Isaïe... "), les écritures islamiques ne citent pas leurs sources. Dans le Coran, tout est présenté comme une parole directe de Dieu même lorsqu'il s'agit d'un emprunt évident. Il en est de même dans le Hadîth où le réemploi de telle parabole évangélique ou de tel récit des traditions juives est présenté comme une parole de Muhammad. Ajoutons encore que les emprunts sont souvent utilisés dans un cadre polémique contre les juifs et les chrétiens et retournés contre eux. Ce procédé s'inscrit dans un contexte général où les différentes communautés religieuses polémiquaient à coup de citations scripturaires : juifs contre chrétiens, nestoriens contre jacobites, chrétiens contre juifs ou manichéens, etc. Les premiers musulmans, en constituant leurs propres écritures, sont entrés tout naturellement dans ce mode de relations conflictuel très général.

Le langage confessionnel

Il faut prendre garde à ne pas confondre le plan de l'histoire et celui de " l'histoire sainte ". Un manuel d'histoire, lorsqu'il traite des débuts de l'islam, n'a pas à reprendre à son compte les expressions d'un langage confessionnel. Ceci s'applique aussi à l'histoire des Hébreux ou à la vie de Jésus. Cependant, il faut se ménager la possibilité de rendre compte du contenu culturel et religieux en disant : " Les musulmans croient que..., la Tradition rapporte que... ".

Prenons l'exemple du mot " révélation ". Il est employé couramment pour désigner la prédication de Muhammad alors qu'il implique déjà un acte de foi de la part de celui qui l'utilise. Cet usage doit être à reconsidérer dans le cadre d'un enseignement laïc du fait religieux.

En revanche, pour enseigner le contenu culturel ou plus proprement religieux de l'islam, l'enseignant doit être au clair avec le langage utilisé par cette tradition. Ce terme de " révélation ", couramment employé même par les chercheurs laïcs modernes, ne correspond pas au vocabulaire habituel de la littérature islamique pour désigner l'émission du message coranique. Celle-ci parle surtout de " descente " [tanzîl]. Le mot " révélation " est une traduction d'inspiration biblique : il renvoie au grec apocalupsis (origine du mot " apocalypse "), qui signifie littéralement " dévoilemen ". Or, en parlant de " descente ", la théologie islamique met l'accent sur l'extranéité d'une parole divine descendue du ciel, que le prophète reçoit à la manière d'un réceptacle passif. Il y a un " Livre-source ", conservé sur une " Table auprès de Dieu ", qui descend sur le prophète, lequel ne fait que le transmettre 4.

Ce schéma théologique pourrait être explicité dans le cadre de l'histoire des religions : l'Orient ancien véhicule plus ou moins une telle conception depuis les stèles et les tablettes des lois babyloniennes 5, les tables de la loi de Moïse sur le mont Sinaï " écrites du doigt même de Dieu "6, et surtout les tables célestes d'Hénoch et de la littérature apocalyptique juive. 7

  1. Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l'islam. Entre écriture et histoire, Paris 2002, Seuil collection L'Univers historique, p. 310-313.
  2. Quraysh est la tribu du prophète Mhuhammad.
  3. A.-L. de Prémare, Les Fondations…, p. 317-321.
  4. Le Livre-source, en arabe " la mère du Livre " - umm al-kitâb - Coran, 13,39 ; conservé sur une Table - fî lawhin mahfûz - Coran 85,21-22.
  5. Cf. la stèle du code de lois d'Hammourabi, édicté " sur l'ordre de Shamash, le grand juge des cieux et de la terre ", comme il est dit dans l'épilogue de ce code.
  6. Bible, Livre de l'Exode, 31,18.
  7. La Bible. Ecrits intertestamentaires, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1987, p. 568 (1er Hénoch, 81, 1-3) ; p. 616 (Id., 103, 1-3) ; p. 1187-1188 (2e Hénoch, 22, 8-23, 3).

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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