Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

La formation des textes bibliques : le Nouveau Testament

Michel Quesnel, directeur du département de la recherche à l'Institut catholique de Paris

Le Nouveau Testament est parfois appelé aujourd'hui Deuxième Testament, mais l'adjectif " nouveau " est consacré par les siècles. Il s'agit d'un corpus composé de vingt-sept écrits (ou livres), tous rédigés en grec, que l'on peut classer selon leur genre littéraire : cinq récits (les quatre Évangiles et les Actes des Apôtres), vingt et une lettres, et un livre : l'Apocalypse appartenant à un genre littéraire assez particulier bien connu : le judaïsme ancien. Les auteurs de ces écrits ont parfois exprimé leur projet littéraire. On peut en donner deux exemples.


Deux projets exprimés

Un premier exemple est fourni par la première épître de Paul aux Thessaloniciens, dont voici la traduction de l'adresse et de l'exorde :

" Paul, Sylvain et Timothée à l'Église des Thessaloniciens qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus Christ. À vous grâce et paix. Nous rendons continuellement grâce à Dieu pour vous tous quand nous faisons mention de vous dans nos prières ; sans cesse, nous gardons le souvenir de votre foi active, de votre amour qui se met en peine, et de votre persévérante espérance, qui nous vient de notre Seigneur Jésus Christ, devant Dieu notre Père, sachant bien, frères bien-aimés de Dieu, qu'il vous a choisis. En effet, notre annonce de l'Évangile chez vous n'a pas été seulement discours, mais puissance, action de l'Esprit Saint, et merveilleux accomplissement. Et c'est bien ainsi, vous le savez, que cela nous est arrivé chez vous, en votre faveur. Et vous, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, accueillant la Parole en pleine détresse, avec la joie de l'Esprit Saint : ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et d'Achaïe " (1 Th 1, 1-7) 1.

La première épître aux Thessaloniciens est considérée de façon quasi unanime par les exégètes comme le plus ancien texte du Nouveau Testament, bien antérieur aux évangiles. Il aurait été rédigé autour de l'année 50 de notre ère, soit vingt ans environ après la mort de Jésus, que l'on date communément de l'année 30. Le projet de l'auteur est facilement perceptible à partir de ces lignes. Paul a prêché à la bonne parole à Thessalonique où il a fondé une communauté de disciples de Jésus. Il en est parti. Ayant reçu récemment des informations sur la vie de la communauté locale et son rayonnement, il adresse aux fidèles une lettre d'encouragement à poursuivre. L'écrit est de type épistolaire. Son genre littéraire est celui de la consolation, à distinguer des autres genres épistolaires courants, l'apologétique et la parénèse 2.

Dans un autre écrit du Nouveau Testament, l'Évangile selon Luc, l'intention de l'auteur est encore plus clairement exprimée. Il le fait dans la dédicace qu'il compose pour son destinataire, un certain Théophile. En voici une traduction :

" Maintenant que beaucoup ont entrepris de recomposer un récit relatif aux actes parachevés parmi nous, conformément à la tradition que nous devons à ceux qui, dès le début, furent les spectateurs et serviteurs du Verbe, j'ai, moi aussi, décidé de vous en faire une rédaction ordonnée, excellent Théophile, en restant attaché à les suivre, depuis le point de départ, tous, exactement, afin que vous découvriez, relative aux instructions que vous avez entendues, la certitude " (Lc 1, 1-4) 3.

On ne saurait être plus explicite en matière de projet. L'auteur sait qu'il existe déjà des récits concernant " les actes parachevés parmi nous " ; ces récits se fondent sur une tradition remontant à des " spectateurs ", terme que l'on pourrait traduire de façon plus proche de l'étymologie par " témoins oculaires ". Son projet est d'en écrire un autre, un de plus, pourrait-on dire, destiné à Théophile, personnage réel ou fictif dont le nom signifie " ami de Dieu ", pour appuyer la " certitude " des enseignements qu'il a reçus.

La comparaison de ces deux incipit (celui de Thessaloniciens et celui de Luc) révèle que les écrits composant le Nouveau Testament ont été composés pour des raisons diverses, non réductibles à un seul modèle. À aucun moment, l'intention n'est exprimée de constituer à l'origine un recueil ; il s'agit bien d'écrits autonomes, ayant en eux-mêmes leur propre cohérence. Cependant, de très anciens témoignages manuscrits permettent de savoir qu'ils ont été très tôt réunis en un corpus. Les papyrus p45, p46 et p47, tous trois datés du IIIe siècle, regroupent déjà des textes néotestamentaires différents. Ils attestent que le Nouveau Testament existe et qu'il est constitué de plusieurs parties (Évangiles, Actes des Apôtres et Épîtres catholiques, Épîtres pauliniennes, Apocalypse) 4.

Les témoignages manuscrits

Avant d'exposer comment s'est faite la rédaction des textes du Nouveau testament, il convient d'indiquer, comme cela a été fait pour l'Ancien, comment on a accès aux textes. Les éditions critiques et les traductions disponibles sont en effet l'aboutissement d'un travail de recherche critique d'une ampleur considérable.

Le texte du Nouveau Testament est connu par des manuscrits antiques beaucoup plus nombreux que pour l'Ancien ; il est même, et de loin, le corpus littéraire le mieux attesté de l'Antiquité, et pour la proximité chronologique de la copie avec la rédaction originelle, et pour la quantité des témoins. On en possède, de façon complète ou fragmentaire, dans la langue grecque originale ou en traduction, environ cinq mille manuscrits antérieurs à l'invention de l'imprimerie. Les supports sont de papyrus ou de parchemin. On notera que la plupart étaient reliés en forme de codex (par la tranche, comme les livres modernes), forme de reliure qui fit son apparition au début du IIè siècle de notre ère, et qui permet l'écriture recto verso. Le rouleau, forme traditionnelle pour reproduire les Ecritures juives, n'est pratiquement pas attesté.

Les plus anciens manuscrits sont des papyrus - une centaine - dont la plupart ont été découverts en Égypte, pays dont la sécheresse du climat permet la conservation optimale des matériaux organiques. C'est cependant un matériau fragile, ce qui a pour résultat que beaucoup, surtout les plus anciens, sont très fragmentaires : ils peuvent ne reproduire alors que quelques lignes d'un seul livre. On les désigne, de façon conventionnelle, par la lettre p suivie d'un numéro d'ordre. Les lieux de conservation sont divers : musées, bibliothèques, collections privées. Trois grandes collections privées, constituées au XIXe et au XXe siècles, possèdent plusieurs témoins de premier intérêt : la John Rylands Librairy (à Manchester, au Royaume Uni), la collection Bodmer (à Genève), la collection Chester Beatty (à Dublin). À titre d'exemple, citons un témoin remarquable, celui que les papyrologues et épigraphistes considèrent habituellement comme le plus ancien de tous. Il s'agit du papyrus p52, que l'on date généralement des alentours de l'année 150. Conservé dans la John Rylands Librairy, il mesure 6x9 cm, et est écrit au recto et au verso. Le texte reproduit est celui de l'évangile selon Jean, au recto Jn 18,31-33, et au verso Jn 18,37-38.

Les manuscrits sur parchemin utilisent un matériau plus précieux. Ils apparaissent dès l'ère Constantinienne, au IVe siècle, au moment où les Églises disposèrent d'un statut public et de moyens financiers suffisants pour se payer des livres coûteux. La conservation est en général bien meilleure que pour les papyrus. Chacun reproduit tout ou partie du Nouveau Testament, parfois joint au texte grec de l'Ancien, la Septante. Citons quelques grands témoins.

Les deux plus anciens (IVe siècle) reproduisent l'essentiel du texte du Nouveau Testament. Il s'agit du Sinaïticus, composé de la Septante - dont quelques feuillets manquent - et du Nouveau Testament complet, à quoi il faut ajouter l'Épître de Barnabé et une partie du Pasteur d'Hermas. Découvert par Tischendorf au monastère Sainte-Catherine du Sinaï, au XIXe siècle, il se trouve actuellement à la British Librairy de Londres. Un autre codex date à peu près de la même époque, le Vaticanus. Lui aussi commence par le texte de la Septante et se poursuit par le Nouveau Testament. Les premières et les dernières pages du codex sont perdues, ce qui a pour conséquence qu'on ne peut en connaître le contenu originel exact. De provenance inconnue, il est entré à la Bibliothèque Vaticane, à Rome, à la fin du XVe siècle.

Pour mémoire, citons encore trois grands témoins un peu plus récents, ceux-ci qui datent du Ve siècle : l'Alexandrinus (à la British Librairy de Londres), l'Ephraemi Rescriptus (le texte du Nouveau Testament a été gratté pour laisser place à un commentaire de saint Ephrem ; à la Bibliothèque Nationale de Paris), et le codex Bezae Cantabrigensis (édité par le protestant Thédore de Bèze au XVIe siècle, actuellement à Cambridge, au Royaume Uni) 5.

La rédaction des textes

La rédaction des textes du Nouveau Testament est le résultat d'un processus long, échelonné sur environ un siècle. Un aperçu de la date vraisemblable des livres qui le composent mérite d'être rapidement donné avant que ne soient abordés le processus de composition proprement dit et la constitution du corpus.

Dates de rédaction 6

Aucun des livres du Nouveau Testament n'est clairement daté. Les lettres mises à part, ils ne comportent pas non plus de nom d'auteur. Etablir la date de la rédaction d'un écrit nécessite un travail critique minutieux mais qui ne peut aboutir qu'à des hypothèses exégétiques. Malgré les divergences d'opinion et les débats toujours en cours, un certain consensus se dessine pourtant. Rappelons, pour fixer les idées, que Jésus commença sans doute sa prédication dans le courant de l'année 27, sous Tibère, et qu'il mourut en 30.

Les plus anciens textes chrétiens connus sont les lettres de Paul. On peut les dater entre l'année 50 (date de la première épître aux Thessaloniciens) et l'année 65 environ. Paul mourut sous Néron, en 64 ou en 67. L'apôtre, cependant, fut imité. Une seconde vague d'écrits pauliniens, pseudépigraphes, constitue ce que l'on appelle le deutéropaulinisme, et une troisième est souvent nommée tritopaulinisme. À leur propos on peut véritablement parler d'école paulinienne. La rédaction de ces deux ensembles conduit jusque vers l'année 100. Des collections de lettres de Paul se constituèrent assez vite. On en trouve déjà une trace dans l'un des écrits les plus récents du Nouveau Testament, la seconde épître de Pierre, elle-même pseudépigraphe (2 P 3,15-16).

L'évangile le plus ancien est sans doute l'évangile selon Marc ; on peut en situer la rédaction autour de l'année 70, un peu avant ou un peu après selon les auteurs. Le 29 août 70 est la date de la prise de Jérusalem par Titus ; c'est un des pivots de la chronologie néotestamentaire. Viennent ensuite les évangiles de Luc et de Matthieu, datés des environs de l'année 85. L'évangile selon Jean est le plus jeune des quatre évangiles canoniques ; la période 90-95 en est une date de composition possible, souvent retenue.

Le phénomène de pseudépigraphie jouant constamment, comme pour l'Ancien Testament, on continua d'écrire jusque dans les années 125, sous le nom des apôtres ou de leurs proches collaborateurs, des textes qui furent intégrés ensuite au Nouveau Testament. De Jésus aux derniers écrits du Nouveau Testament, un siècle environ s'est donc écoulé.

Le processus de formation

La diversité des circonstances d'écriture et de genre littéraire des textes du Nouveau Testament a pour conséquence qu'il n'existe pas un modèle de formation commun pour tous. On peut distinguer deux modèles principaux, mais on s'attardera principalement sur le second.

Les épîtres

Les lettres de Paul ou d'autres épistoliers du Nouveau Testament sont au départ d'une seule venue. La rédaction en fut étalée sur une brève période, de quelques jours pour les plus courtes à quelques semaines pour les plus longues. L'auteur dictait à un scribe professionnel ; les conditions d'écriture de l'Antiquité ne permettaient pas d'écrire plus de quelques mots à la minute. Il faut cependant noter que des lettres ou des billets écrits dans des circonstances différences ont pu être par la suite mises bout à bout. Le cas est presque assuré pour certaines épîtres de Paul (2 Corinthiens) ; il est débattu pour d'autres (1 Corinthiens, Philippiens).

Dans le caractère composite des textes, il convient aussi de tenir compte des gloses qui ont pu être introduites par la suite, du fait des copistes. Un travail de critique textuelle et de critique littéraire est nécessaire pour repérer tous ces phénomènes7.

Les récits évangéliques 8

Le processus d'élaboration des premiers récits chrétiens est beaucoup plus complexe que pour les textes épistolaires, et s'étend sur une période de temps nettement plus longue (entre quarante et soixante ans). Pour ne pas complexifier le propos, on se limitera aux évangiles, sans s'attacher aux Actes des Apôtres qui posent un problème de sources assez spécifique. Comme pour les questions touchant aux dates, les hypothèses concernant les sources, leur interdépendance et leur exploitation sont débattues par les historiens et exégètes. La reconstitution ici proposée, bien qu'assez généralement admise, ne fait pas l'unanimité.

Les sources les plus reculées des récits évangéliques sont des traditions ayant pris naissance du vivant même de Jésus, reconnu comme prophète et maître d'enseignement. Elles furent recueillies par les disciples qu'il avait rassemblés autour de lui. Pendant un temps difficile à déterminer, elles restèrent sans doute orales, le monde sémitique du Ier siècle étant plus familier de ce type de transmission qu'il ne l'était de l'écrit. Les auteurs des récits évangéliques sont convaincus, comme l'exprime Luc (1, 2), que leur information remonte jusqu'aux spectateurs ou témoins oculaires des faits. Ils estiment aussi que la prédication de Jean Baptiste en constitue le commencement ; elle est le point de départ d'une série d'événements qui constituent le sujet même des évangiles canoniques.

Les communautés qui eurent foi en la résurrection de Jésus constituèrent, à partir de l'année 30, le milieu porteur des traditions que l'on vient d'évoquer. Assez vite, elles prirent le nom d'Églises (du mot grec qui signifiait " assemblée "). Elles utilisèrent ces traditions et les mirent en forme pour répondre aux nécessités de leur fonctionnement : la prédication missionnaire, la catéchèse des nouveaux convertis, le culte, toutes ces activités étaient l'occasion de rappeler ce que Jésus avait dit ou fait. Des récits fragmentaires virent ainsi le jour et se fixèrent. L'hypothèse a été émise, par exemple, que le récit de la Passion selon Marc serait une haggadah pascale 9, c'est-à-dire le récit porteur des célébrations annuelles de la Pâque chrétienne. Progressivement, des collections de récits et de paroles de Jésus appelées logia (= oracles) se constituèrent.

La critique des sources appliquée aux évangile de Matthieu et de Luc, qui possèdent de nombreux passages parallèles absents de Marc, conduisit à émettre l'hypothèse qu'il exista un recueil écrit de paroles de Jésus qui servit de source commune à ces deux évangiles. Connue sous le nom de Source Q (de l'allemand Quelle) ou Source des logia, elle aurait vu le jour dans les années 50-60.

Avec l'évangile selon Marc, rédigé vers l'année 70, on posséderait un premier récit complet des événements concernant Jésus. Le terme " complet " mérite quelques lignes de commentaire. Il ne s'agit pas, en effet, d'une biographie prétendant couvrir la période de temps comprise entre la naissance et la mort du héros, mais d'un récit débutant avec la prédication de Jean Baptiste, appelée précisément le " commencement " (Mc 1, 1), et s'achevant sur l'évocation d'un tombeau ouvert et vide, considéré comme le signe de la résurrection de Jésus après sa crucifixion (Mc 16, 1-8) 10. Le besoin pour les Eglises de réaliser cette mise en forme littéraire coïncida sans doute avec la disparition de la première génération des apôtres. Fixer les traditions reçues de ces témoins privilégiés devint nécessaire. Selon la classique " Théorie des Deux Sources " les matériaux présents dans les évangiles de Matthieu et de Luc seraient, en grande majorité tirés d'une part de la Source Q, d'autre part de l'Évangile selon Marc. Mais il existe d'autres schémas d'interdépendance.

Après Marc, d'autres récits continus virent le jour, aux dates qui ont été indiquées ci-dessus : successivement furent rédigés les évangiles selon Matthieu et Luc, l'évangile selon Jean, et les Actes des Apôtres qui constituent le second volume de l'œuvre de Luc. Les noms traditionnels par lesquels nous désignons ces écrits, Matthieu, Marc, Luc et Jean, ne figurent pas dans les textes ; il est difficile de savoir s'ils se réfèrent à un auteur supposé, ou s'ils servent à nommer le fondateur de la communauté au sein de laquelle les traditions furent rassemblées. Cela peut varier d'un cas à l'autre.

La canonisation

Une dernière étape dans la formation du Nouveau Testament est celle qui vit se constituer le corpus. On ne peut lui donner de date précise. Il s'agit d'un processus échelonné sur l'ensemble du IIe siècle et qu'il faut peut-être étendre jusqu'au début du IIIe. Deux facteurs jouèrent ici sans doute un rôle majeur. Le premier est la constitution du canon hébreu des Écritures juives, à la fin du Ier siècle, sous la direction des rabbins réunis à Javné, sur la côte orientale de la Méditerranée, à proximité de Jaffa. Le second est la lutte contre les premières hérésies, notamment celle de Marcion (mort à Rome vers 160), qui avait lui-même opéré une sélection de textes chrétiens correspondant à ses propres perspectives. Les premières traces d'un canon des Ecritures chrétiennes sont décelables à Rome, dans un document appelé Canon de Muratori, du nom du savant qui l'édita au XVIIIe siècle, et en Gaule chez Irénée de Lyon (Adversus Haereses, III, 1, 1). Mais lorsqu'on parle de Canon chrétien, on ne peut se limiter au seul Nouveau Testament ; au Nouveau Testament il faut ajouter l'Ancien Testament grec, la Septante, qui est un corpus de textes juifs dont la plupart sont des traductions de la Bible hébraïque réalisées en milieu Alexandrin.

La canonisation des Écritures chrétiennes opéra une sélection parmi d'autres écrits déjà existants. Ne furent pas retenus les écrits des Pères apostoliques (Clément de Rome, Ignace d'Antioche, la Didachè, Hermas, etc.), considérés comme témoins de traditions postérieures à celles conservées dans le Nouveau Testament.

Ne furent pas retenus non plus plusieurs écrits, tous rédigés avant la fin du IIe siècle, que l'on se mit à appeler apocryphes, c'est-à-dire " cachés " : cinq Évangiles et une Apocalypse. Trois de ces Évangiles sont nés en milieu chrétien de langue araméenne : Évangile des Ebionites, Évangile des Nazaréens, Évangile des Hébreux. On n'en connaît que quelques fragments par des citations chez les Pères de l'Église. Les deux autres furent originellement rédigés en grec : l'Évangile de Pierre, dont on a retrouvé une section assez importante en 1884 ; l'Évangile de Thomas, dont on connaissait quelques fragments grecs et dont une traduction copte complète a été retrouvée en 1947 à Nag Hammadi, en Égypte. Une Apocalypse de Pierre, difficile à dater avec précision, ne fut pas, elle non plus, retenue dans le Canon chrétien des ÉEcritures. Évangile de Pierre, Évangile de Thomas et Apocalypse de Pierre sont des écrits pseudépigraphes. Il existe de très nombreux autres écrits chrétiens apocryphes, mais ils sont postérieurs à la fin du IIè siècle. La question de leur introduction dans le canon ou de leur exclusion ne se posa pas11.

Une lecture synoptique de textes

A titre d'illustration du processus de formation des récits évangéliques, on peut proposer une lecture comparée de textes empruntés respectivement aux Évangiles de Matthieu, Marc et Luc. Ces trois Évangiles contiennent en effet de nombreux passages parallèles, ce qui leur vaut l'appellation de Synoptiques. L'événement rapporté dans les passages ci-dessous est une controverse entre Jésus et d'autres maîtres juifs à propos d'épis que les disciples avaient arrachés le jour du sabbat. Les textes peuvent être disposés en colonnes pour faciliter la comparaison. Et, dans la lecture qui suivra, nous tenterons de mettre en évidence les intentions de chaque auteur telles que chacun les exprime à travers sa façon de rédiger 12.

Mathieu 12, 1-8

Marc 2,23-28

Luc 6, 1-5

1 En ce temps-là
Jésus partit, le sabbat,
à travers les moissons ;
mais ses disciples
eurent faim et commencèrent
23 Et il arriva que,
durant le sabbat, il passait
à travers les moissons
et ses disciples
commencèrent
à se frayer un chemin
1 Or, il arriva que,
durant un sabbat, il passait
à travers des moissons,
et ses disciples
à arracher des épis
et à (les) manger.
en arrachant les épis. arrachaient
et mangeaient des épis
en les froissant de leurs mains.
2 Mais les Pharisiens,
ayant vu,
24 Et les Pharisiens 2 Mais quelques Pharisiens
lui dirent :
" Voilà !
Tes disciples font
ce qu'il n'est pas permis
de faire
durant un sabbat ? "
lui disaient :
" Vois ! Pourquoi
font-ils,


le sabbat,
ce qui n'est pas permis ? "
dirent :
" Pourquoi
faites-vous
ce qui n'est pas permis

le sabbat ? "
3 Mais
il leur dit :
" N'avez-vous pas lu
(ce) que fit David

lorsqu'il eut faim,
et ses compagnons ;
25 Et
il leur dit :
" N'avez-vous jamais lu
(ce) que fit David
lorsqu'il fut dans le besoin
et qu'il eut faim,
lui est ses compagnons ?
Et leur répondant
Jésus dit :
" N'avez-vous donc pas lu
ce que fit David

lorsqu'il eut faim,
lui et ses compagnons ;
4 comment il entra
dans la maison de Dieu


et ils mangèrent
les pains de proposition
qu'il ne lui était pas permis


de manger
ni à ses compagnons
mais aux prêtres seuls ?

26 Il entra
dans la maison de Dieu
au temps du grand prêtre
Abiathar,
et il mangea
les pains de proposition
qu'il n'est pas permis


de manger

sinon aux prêtres
et en donna aussi à ses
compagnons. "

4 comme il entra
dans la maison de Dieu


et, prenant, il mangea
les pains de proposition
et donna à ses compagnons
(ces pains) qu'il n'est pas
permis
de manger
mais aux seuls prêtres ? "


5 Ou n'avez-vous pas lu dans
la Loi que, le sabbat, les
prêtres dans le Temple violent
le sabbat sans être en faute ?
6 Or, je vous dis qu'il y a ici
plus grand que le Temple.
7 Mais si vous aviez compris
ce qu'est : Je désire la miséricorde et non le
sacrifice
, vous n'auriez pas condamné (des gens) qui sont sans faute.

27 Et il leur disait :
" Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme
pour le sabbat ;
5 Et il leur disait :
8 Ainsi,
le Fils de l'homme
est seigneur
du sabbat. "
28 en sorte que
le Fils de l'homme
est seigneur
même du sabbat. "

" Le Fils de l'homme
est seigneur
du sabbat. "

Une étude complète des différences entre ces trois récits parallèles vaudrait d'être faite ; elle dépasserait pourtant les limites de notre contribution. Contentons-nous ici de remarquer les différences entre les trois finales 13.

Chez Matthieu, les paroles de Jésus qui concluent l'épisode (versets 5-8) sont beaucoup plus développées que dans les récits parallèles. Jésus accumule les arguments tirés des Écritures juives pour justifier le comportement des disciples qui ont enfreint la loi du repos sabbatique. Au verset 7, il appelle le prophète Osée à l'appui de son argumentation. L'évangéliste met l'accent sur le fait que la communauté constituée par Jésus et ses disciples agit dans l'esprit de la " Loi et des Prophètes ". Cela n'étonne pas lorsqu'on sait que l'Évangile selon Matthieu prit corps dans une communauté composée de Juifs devenus chrétiens, soucieux de marquer la continuité entre l'enseignement de Jésus, leur maître, et celui des autres maîtres juifs.

La particularité du récit de Marc tient principalement à son verset 27, qui n'existe pas dans les parallèles. L'évangéliste utilise ici le motif, classique dans le judaïsme, de l'intention divine lorsque fut institué le sabbat. On connaît en effet une sentence rabbinique attribuée à Rabbi Simon ben Menasya, qui mourut vers l'année 180 de notre ère, proche de la phrase que Marc place dans la bouche de Jésus : " C'est à vous que la sabbat a été remis, ce n'est pas vous qui avez été remis au sabbat. " Elle se trouve dans la Mekhilta (traité) sur Exode 31. Elle énonce un principe universel : l'homme est la mesure du commandement. Le message qui s'en dégage est universaliste. L'observation pouvait toucher de près les chrétiens de Rome, lieu de composition probable de l'évangile de Marc, la ville universelle par excellence.

Quant à Luc, il ne donne pas d'autre justification au comportement des disciples qu'une parole sur la seigneurie de Jésus (verset 5). Jésus est le seul maître ! L'évangéliste est issu d'un milieu hellénistique cultivé. Il place la vie et la mort de Jésus au centre de l'histoire, et Jérusalem en est le pivot géographique. Il n'est pas besoin d'autre justification au comportement de ses disciples que l'autorité de ce maître et seigneur, crucifié à Jérusalem où il se manifesta, vivant, après sa mort.

Conclusion

Ces quelques remarques mettant en relief la perspective de chaque auteur sont, semble-t-il, significatives de ce que fut la dernière étape de la formation des récits : chaque récit est une œuvre d'auteur. Celui-ci baigne dans un milieu riche en traditions sur Jésus et utilise les sources à sa disposition ; mais il les exploite en tenant compte de ses destinataires et des accents qu'il souhaite donner à son récit.

Chaque auteur du Nouveau Testament est aussi un lecteur de la Bible juive. La référence qu'il y fait est plus ou moins explicitée, elle n'est jamais absente. Le Nouveau Testament peut être défini comme une relecture des Écritures juives à la lumière de l'événement Jésus Christ.


  1. Nouveau Testament, Traduction Œcuménique, 1989, p. 615-616.
  2. La rhétorique grecque a établi des parallèles entre l'art épistolaire et l'art du discours. Au genre épistolaire de la consolation correspond, pour les discours, le genre oratoire démonstratif ou épidéictique (à distinguer des discours de type judiciaire et des discours de type délibératif).
  3. Traduction E. Delebecque, Évangile de Luc, 1976, p. 1-3.
  4. L. Vaganay, C.B. Amphoux, Initiation à la critique textuelle du Nouveau Testament, Paris, 1986, p. 30.
  5. Pour un catalogue des principaux manuscrits et les principes méthodologiques de la critique textuelle du Nouveau Testament, voir L. Vaganay, C.B. Amphoux, op. cit. (ci-dessus, note 4).
  6. Pour plus de détail, voir D. Marguerat (ed.), Introduction au Nouveau Testament, Son histoire, son écriture, sa théologie, Genève, 2001 (1ère éd. 2000).
  7. Pour Paul, on se reportera à M. Quesnel, Paul et les commencements du christianisme, Paris, 2001, pages 115-136.
  8. Voir notre ouvrage : M. Quesnel, L'histoire des évangiles, Paris, 2000 (1ère éd. 1987) ; ou, pour une présentation plus détaillée, le collectif édité sous la direction de D. Marguerat (ci-dessus, note 6).
  9. Haggadah : Nom hébreu donné au livre qui contient l'ordre liturgique de la célébration de la Pâque juive.
  10. La critique reconnaît de façon quasi unanime que le récit originel de Marc s'arrêtait en Mc 16, 8. Les versets suivants (Mc 16, 9-20) sont un ajout du IIe siècle.
  11. Plusieurs apocryphes chrétiens sont actuellement accessibles en traduction française : Écrits apocryphes chrétiens, vol. I, F. Bovon, P. Geoltrain (eds), " Bibliothèque de la Pléiade ", Paris, 1997. Des notices de présentation introduisent chaque document. Un second volume est en préparation.
  12. D'après P. Benoit, M.-E. Boismard, Synopse des quatre évangiles en français, tome 1 : Textes, Paris, 2001, pages 38-39.
  13. Pour une comparaison plus fouillée, on pourra se reporter à E. Delebecque, Études sur le grec du Nouveau Testament, Aix-en-Provence, 1995, p. 27-36 (première publication : Revue des Études grecques, 88, 1975).

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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