Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Le fait religieux aux États-Unis

François Monnanteuil, doyen de l'Inspection générale des langues vivantes


L'analyse du fait religieux aux États-Unis devait être conduite par Mme Isabelle Richet, professeur à l'université de Paris X. Un malencontreux accident ne lui a pas permis d'être parmi nous. Il aurait sans doute été regrettable que les États-Unis n'apparaissent pas dans notre réflexion collective. C'est pourquoi il m'a semblé utile de suggérer quelques pistes.

Le pluralisme religieux aux États-Unis

Une réalité historique

Une étude menée par la City University de New York en 2001, intitulée American religious identification survey, fait apparaître que 81 % des Américains se reconnaissent dans un système religieux. Pour autant, les systèmes religieux sont multiples et il importe ici de comprendre les caractéristiques du pluralisme américain dans ce domaine.
Il remonte en réalité aux origines des États-Unis. En effet, si nous savons que les États-Unis sont une émanation de colonies britanniques, il est moins connu qu'elles étaient de deux sortes :

  • les colonies de la Couronne, où l'église anglicane était proclamée église officielle ;
  • les colonies fondées par des puritains ayant quitté l'Europe, à la recherche d'un mode de vie plus conforme à ce qu'ils considéraient être les exigences divines.

Ces puritains se sont rapidement séparés en plusieurs groupes en raison de leurs divergences concernant les exigences divines ou les modalités de leur mise en œuvre. Ces séparations successives expliquent d'ailleurs la si petite taille des États de la Nouvelle-Angleterre.

La prise en compte politique du pluralisme religieux

Au moment de l'indépendance, il a bien fallu prendre en compte ces origines différentes, d'autant que les colonies de la Couronne, telle la Virginie, avaient été fondées relativement peu de temps avant la révolution anglaise qui a pour le moins réduit, pendant un certain temps, le rôle de l'église anglicane. La restauration de 1660 lui a rendu ses prérogatives en Angleterre, mais ce ne fut pas aussi simple en Virginie, où l'église anglicane a dû laisser une place aux autres religions qui s'y trouvaient.

Le pluralisme était donc une réalité aux États-Unis dès l'indépendance des treize colonies originelles. Il a ainsi bien fallu en prendre acte dans la constitution dès le Bill of Rights de 1791, les dix premiers amendements de la constitution américaine, dont le tout premier exclut la notion de religion d'État et garantit la liberté religieuse.

Quelle que soit la diversité originelle, il faut observer que, dans la plupart des religions présentes sur le sol des Etats-Unis, la Bible devait être lue en anglais ; ce qui n'a pas été sans conséquences sur la langue américaine, imprégnée de références religieuses, et sur la littérature américaine, puisque les premières formes d'écrits américains relevaient souvent de la biographie spirituelle.

Le pluralisme s'est trouvé accentué au fil des vagues successives d'immigration, d'autant plus facilement que le Bill of Rights garantit la liberté religieuse. L'arrivée des esclaves s'est traduite par leur acculturation progressive aux formes religieuses de leurs maîtres. Ce phénomène s'est poursuivi après l'abolition de l'esclavage, sans toujours se traduire par un mélange des deux populations dans la même église, le mot devant ici être compris au double sens de lieu et d'institution. Parmi les deux cent trente confessions différentes, ou denominations, pour reprendre le terme américain, on distingue encore parfois aujourd'hui des églises baptistes blanches et des églises baptistes noires ! Par la suite, l'arrivée d'importantes vagues d'immigration irlandaise, italienne et sud-américaine a constamment renforcé la présence de la religion catholique. En dernier lieu, il faut également mentionner la progression des religions issues de l'immigration asiatique.

L'immigration : facteur de mise en concurrence des religions

Dans un premier temps, l'immigration a favorisé le pluralisme religieux dans la mesure où le lieu de culte était la première occasion de rencontre pour l'immigrant, l'endroit où il pouvait retrouver des gens comme lui, ou du moins des gens avec qui il avait quelque chose à partager. Au fil des générations, on peut imaginer que les descendants des premiers immigrants ont éventuellement changé de religion. L'enquête American religious identification survey, que j'ai évoquée précédemment, a cherché à savoir quelle était la religion des personnes interrogées, mais leur a également demandé s'ils avaient changé de religion au cours de leur vie. La question est significative.

Dans son ouvrage sur les religions aux États-Unis, Isabelle Richet affirme que les religions sont " mises en concurrence ", ce qui explique l'intérêt sociologique pour la conversion. Cette formule suggère aussi que les diverses religions s'inscrivent dans le fonctionnement général de la société américaine, indépendamment du religieux. La lecture fondamentaliste de la Bible peut apparaître comme une réaction à tout ce qui serait une forme de concurrence, dans un univers où la concurrence est la règle de la vie sociale. Dans cette perspective la Bible peut exclure tout autre texte susceptible de lui faire de la concurrence, y compris les écrits de Darwin, d'où les polémiques toujours vivaces sur l'opportunité d'enseigner la théorie de l'évolution dans les écoles. Il est parfois décidé, par souci d'équilibre, en quelque sorte, que la place qui lui est accordée dans les manuels scolaires doit être strictement identique à celle consacrée à la genèse décrite dans la Bible. La concurrence conduit aussi à essayer d'attirer le plus grand nombre, d'où les grands rassemblements dans les stades ou le phénomène des télé-évangélistes.

L'impact social et politique du fait religieux

Comment les religions ont-elles marqué de leur empreinte ce qui ne relève pas a priori du religieux ?
Deux idées sont à retenir :

  • la tentation de l'interprétation allégorique pour tout ce qui peut survenir au cours de la vie d'un individu ;
  • la référence à Dieu comme facteur d'unité dans une société de grande diversité.

La tentation de l'interprétation allégorique individuelle

Les puritains ont eu la volonté d'avoir un mode de vie aussi conforme que possible à la volonté divine. Habitués à une lecture allégorique de la Bible ils considéraient volontiers que tout ce qui leur arrivait dans leur existence quotidienne devait être l'objet d'une interprétation, individuelle ou collective. Dans certains cas, ce travail d'interprétation était, en fait, une recherche de signes de l'élection. Au fil des générations, les individus en sont donc venus à considérer que tout ce qui arrivait de positif dans l'existence, et pas uniquement dans le domaine religieux, était un signe. Ainsi, la réussite sociale a-t-elle été considérée comme un signe, peut-être pas d'élection, mais au moins de vertu et de valeur morale, d'où l'importance de l'étalage des signes de réussite sociale, à commencer par l'aisance financière.

La référence à Dieu comme facteur d'unité

Elle est d'autant plus présente que le contexte américain est issu du monde anglais, où Dieu n'est pas uniquement le dieu des religions révélées, mais aussi, et plus souvent que pour nous, le dieu des déistes, puisque le déisme est plus largement répandu et reconnu dans le monde anglo-américain qu'en France. C'est ainsi que la formule In God we trust a pu devenir la devise du pays. C'est d'abord le résultat d'une réflexion entamée en 1861, au moment de la Guerre de sécession, lorsque a émergé l'idée qu'il fallait faire apparaître sur les billets de banque une référence forte et unificatrice. La mesure a été adoptée en 1863 et In God we trust est apparu sur les billets de banque à partir de l'année suivante. L'unité ainsi proclamée était initialement celle des États du Nord en guerre contre le Sud, puis fut celle de l'ensemble du pays. En 1956, le président Eisenhower a souhaité faire de cette formule la devise nationale des États-Unis, en lieu et place de e pluribus unum. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'au vingtième siècle comme au dix-neuvième la formule était une sorte de recours roboratif en temps de crise, de périls intérieurs ou extérieurs. Il faut aussi remarquer que In God we trust comporte deux mots essentiels : God et trust. Or, si la confiance est effectivement un des fondements de toute foi, le terme trust, en anglais, a aussi été beaucoup utilisé dans un contexte politique. Pour Locke, le rapport entre les gouvernés et les gouvernants est fondé sur trust, c'est-à-dire que l'on choisit les gouvernants en fonction de la confiance qu'on leur accorde. In God we trust peut donc être lu comme une formule strictement religieuse, mais s'associe à cette dimension la fondation du pacte social tel que l'a défini Locke dans sa philosophie politique.

Le besoin de sacralisation des institutions

Par ailleurs, la référence à Dieu comme élément d'unité du pays n'est pas si récente. En 1785, les habitants de Virginie ont voulu construire un bâtiment pour abriter les institutions de l'État, un capitole. Ils se sont adressés au Virginien qui était ambassadeur des États-Unis en France et il a fait réaliser une maquette de la Maison carrée de Nîmes. C'est ainsi que ce monument a été reproduit à l'identique pour devenir le capitole de Virginie. Or l'ambassadeur en question n'était autre que Thomas Jefferson, rédacteur de la Déclaration d'indépendance et auteur de la première loi sur la tolérance religieuse en Virginie, un des " Pères fondateurs " des États-Unis. Il n'est donc pas indifférent de constater que le bâtiment qu'il choisit pour capitole était à l'origine un temple. La Maison carrée a aussi inspiré ultérieurement d'autres capitoles, au Tennessee et au Kentucky au milieu du XIXe siècle.

Il s'est donc agi d'utiliser une référence religieuse pour des institutions qui ne sont pas définies comme religieuses, puisque la constitution indique clairement l'absence d'église officielle. Au fond, il s'est agi de sacraliser les institutions. Tout pays a besoin d'une sacralisation de ce type, mais elle s'est avérée plus nécessaire aux États-Unis qu'ailleurs. En effet, à certains égards, les institutions existaient avant que le pays lui-même n'existât. Les modalités selon lesquelles s'est opérée la conquête de l'Ouest sont révélatrices de cette réalité. Au moment de l'indépendance, une vaste partie du pays, située entre les terres colonisées de la côte Est et le Mississipi, était presque vide. Dès 1784, il a fallu imaginer la façon dont ce territoire serait peu à peu occupé. Le choix qui a été fait prévoyait la création progressive d'États, en fonction de la densité de la population dans ce territoire et l'octroi, à ces États, des mêmes prérogatives que les treize États d'origine. C'est dire que les principes politiques qui allaient présider à l'organisation de ces territoires existaient avant même que ces derniers ne soient occupés, sinon par des Amérindiens considérés à l'époque comme quantité négligeable. Ces principes politiques devaient être affirmés avec suffisamment de force pour assurer l'unité du pays, tout en demeurant acceptables pour des individus habitués à des contextes religieux, sociaux et politiques très divers.

Par conséquent, l'analyse de la place du fait religieux aux États-Unis fait apparaître la nécessité du sacré et sa spécificité dans un pays neuf qui sait qu'il doit accueillir de nouvelles populations d'origines variées, prendre en compte leur différences et en même temps les aider à accepter ainsi le cadre institutionnel dans lequel elles s'installent.


L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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