Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Rites, gestes et culture de la dévotion

Philippe Boutry, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales


Je n'entends pas présenter un inventaire des formes de dévotion attestées dans les diverses confessions présentes en France et dans le monde. Je m'attarderai sur un triple problème. Le premier est de savoir ce qui singularise l'histoire des rites, des gestes et de la dévotion dans le champ de l'histoire religieuse. Le second problème concerne les problématiques et les méthodes spécifiques d'une histoire de la dévotion. Enfin, le troisième point analysera ce qui, dans cette histoire des rites, des gestes et de la dévotion, est susceptible de donner matière à enseignement au sein de notre enseignement public.

La singularité d'une histoire de la dévotion à l'intérieur de l'histoire religieuse

L'approche lexicale

La première approche possible est lexicale. Croyance, culte et dévotion ont chacun une définition différente. La croyance est, selon Littré, une opinion, une persuasion, une foi. Le culte est un honneur rendu à Dieu, la religion étant considérée dans ses manifestations extérieures. Selon une définition antique, la dévotion est l'acte de vouer, de consacrer un culte aux dieux ; selon une définition plus moderne, c'est une volonté prompte à accomplir ce qui concerne le culte divin. Selon Littré, elle est un attachement aux pratiques religieuses.

La croyance est donc au cœur de la conviction religieuse, le culte en est l'expression visible, la manifestation publique. La dévotion renvoie à la fois à la croyance comme dynamique individuelle et au culte comme manifestation collective et c'est ce qui fait son intérêt. La dévotion peut être publique (confréries, pèlerinages…) et privée (prières, vœux, piété à usage familial ou individuel).

L'approche du droit

Or, le droit français ignore la dévotion. Il ne reconnaît que la croyance ou le culte. L'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen déclare : " Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l'ordre public établi par la loi ". L'article 1er de la loi de séparation du 9 décembre de 1905 ne dit pas autre chose : " La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions éditées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public ". On ne fait ici référence qu'à la croyance et au culte. Ce n'est donc pas du côté du droit qu'il faut chercher l'espace de la dévotion.

L'approche sociale

C'est dans l'approche sociale qu'on trouvera davantage d'éléments de réflexion. L'analyse sociale ignore les croyances, mais connaît leurs manifestations, c'est-à-dire à la fois le culte et ses formes de dévotion. Rares sont au XVIIIe et au XIXe siècles les postures religieuses qui impliquent une croyance sans manifestation extérieure. Dans le catholicisme, dans le protestantisme concordataire, le judaïsme et l'islam, la visibilité des rites et des gestes de dévotion est l'objet même d'une approche sociale de l'histoire religieuse. Elle est même l'objet d'une théorisation très forte dans le catholicisme intransigeant du XIXe siècle. " La religion n'est pas une simple pensée ensevelie au fond de l'esprit. C'est une croyance qui se manifeste au-dehors, par des actes ou par un culte conservateur du dogme dont il est l'expression " écrit Lamennais en 1817 dans l'Essai sur l'indifférence en matière de religion. Il ajoute plus loin : " Un culte purement spirituel est le culte des purs esprits. C'est le culte des anges, mais ce n'est pas celui de l'homme. Comme le culte extérieur est un rapport qui dérive de la nature de l'homme, le culte public est un rapport qui dérive de la nature de la société ".

L'approche anthropologique

De l'approche sociale à l'approche anthropologique, on voit le chemin qui permet d'atteindre au culte et à la dévotion. Depuis deux à trois décennies, l'anthropologie religieuse a progressivement acquis droit de cité dans l'historiographie. Un nom domine cette approche à l'époque moderne : celui d'Alphonse Dupront et son anthropologie du sacré. Ce dernier a mis en place une phénoménologie, c'est-à-dire une approche qui, sans récuser l'horizon d'une transcendance ou d'un sens, se propose pour tâche une description aussi complète et précise des paroles, des gestes, des rites, des comportements par lesquels l'homme s'efforce de toucher au sacré. Cette anthropologie laisse leur place aux états psychologiques et aux pulsions que porte en elle la quête du sacré, qu'il s'agisse de la croisade, des espérances ou encore des violences qui parcourent l'occident médiéval et moderne. Il peut s'agir encore de qu'il a appelé la " piété panique ", qui s'empare des foules en temps de crise face à la Sainteté, dans la procession, le pèlerinage, ou aussi bien de l'ascèse comme forme de maîtrise de soi ou de connaissance de l'autre. C'est aussi une histoire longue des faits de sacralité saisis à travers les siècles et à travers des observatoires privilégiés tels que la croisade, le pèlerinage, les hauts lieux, les sanctuaires, les reliques…C'est enfin une histoire spirituelle de l'histoire de l'Occident.

Problématiques et méthodes spécifiques qui permettent d'approcher les rites et les gestes de la dévotion

Le sanctuaire

Le sanctuaire est, par excellence, le lieu d'observation des gestes et des rites de la dévotion. Il n'est pas la paroisse mais un lieu choisi où la dévotion, comme volonté spécifique du croyant, s'accomplit. L'approche peut être géographique. Les sanctuaires sont ces hauts lieux topographiques tels le Mont Saint-Michel, Rocamadour, Puy-en-Velay. Ils sont parfois lointains comme Saint-Jacques-de-Compostelle, Rome, mais ils peuvent aussi l'être moins pourvu qu'ils soient extérieurs aux villages, comme les grottes, les fontaines, les sanctuaires périurbains tels Montmartre ou le Mont Valérien. Cette approche géographique permet de dessiner dans le monde de la dévotion des terres habitées par une quête du sacré et des lieux d'élection. Ces lieux sont l'objet d'une histoire longue. Les falaises de Rocamadour ont des attestations cultuelles anciennes. Saint Louis y a introduit des sacralités royales. Mais le tourisme a transformé l'approche de ce lieu d'élection. Si Rocamadour est le prototype d'un lieu millénaire de dévotion, le sanctuaire de Lourdes est beaucoup plus récent. L'endroit est un lieu d' " invention sacrale ", créé à la suite des apparitions à Bernadette Soubirous en 1858. L'Institution s'approprie le récit et le sens de l'apparition, organise et dirige la dévotion des fidèles.

Plusieurs approches sont nécessaires à la compréhension du phénomène du sanctuaire : la démarche phénoménologique qui permet de comprendre les rites et les gestes qui entourent le sanctuaire ; l'approche topographique car les routes, les logements, les modes accès ont leur importance ; enfin, l'étude des formes d'adoration ou de prière qui sollicitent les différents sens (la vue à travers l'image, la statuaire, l'architecture, l'ouïe avec les chants et la liturgie, le toucher pour les sanctuaires à reliques, l'odorat).

La procession et le pèlerinage

Des formes de dévotion différentes

La procession et le pèlerinage constituent deux formes collectives de dévotion, de pratique religieuse volontaire déterminée par le sujet, et extra-paroissiales. Elles différent en profondeur dans leur pratique et dans le sens que la société peut leur donner. La procession est un acte interne de la société villageoise urbaine, une prise de possession sacrale de l'espace de la cité en vue du renforcement de la cohésion religieuse mais aussi culturelle, sociale ou politique d'une communauté. Le pèlerinage, au contraire, implique un arrachement à l'espace et à la temporalité du quotidien. Il implique un parcours individuel ou collectif, fatigant, jusqu'au sanctuaire proche ou lointain par la route ou le chemin. La procession constitue une reprise de l'espace. Le pèlerinage se définit comme un éloignement momentané car il implique toujours le retour. La procession " est une empreinte au sol, une recharge sacrale de l'espace ambiant, une gestuelle de la marche ensemble, une volonté commune d'affirmation sociale, une reconnaissance sacralisatrice de la vie de l'agglomération " écrit Alphonse Dupront. On connaît l'importance des processions rurales, des rogations surtout, cérémonies qui conduisent les fidèles autour du village dans les différents quartiers du terroir villageois. Leur rôle est essentiel dans la reconstitution de la communauté mais aussi dans les conflits institutionnels ou politiques.

Les processions urbaines

Les processions urbaines ont souvent un sens plus politique et plus collectif. Je reprendrai l'exemple de l'ancienne abbaye de Sainte Geneviève. On en dénombre une trentaine dans la seconde moitié du XVIe siècle, toutes fortement politisées par la Ligue. Elles sont très rares au moment du retour à l'ordre du second XVIIe siècle mais reprennent au lendemain de la Fronde. Les calamités naturelles sont à l'origine des dernières processions, celles de 1675, 1694, 1709, 1725 puis elles disparaissent comme formes de dévotion collective. Le Panthéon n'accueillera jamais les reliques de Sainte Geneviève qui seront brûlées en place de Grève en 1793 au plus fort de la déchristianisation révolutionnaire.

Aux yeux de l'historien, ces processions jouent un rôle important dans l'affirmation de la dévotion et de cette " église dans la rue ". L'histoire de ces cérémonies extérieures du culte au XIXe siècle a été l'objet d'un très intéressant colloque organisé par Paul d'Hollander à l'université de Limoges en 2000. Ce dernier a bien montré que derrière les aspects religieux, la procession fait éclater les problèmes de droit issus de la nouvelle définition du statut de la religion au lendemain de la Révolution française. Les articles organiques de 1802 prévoyaient qu'aucune cérémonie religieuse n'aurait lieu hors des édifices consacrés au culte catholique dans les villes où il y avait des temples destinés à différents cultes. C'était porter un arrêt de mort progressif à cette emprise de l'espace que la dévotion processionnaire portait en elle. Mais les lois municipales de 1837 et surtout celles de 1884 feront droit aux minorités religieuses. La loi de séparation donnera un statut aux processions comme modes d'emprise de l'espace par la religion.

Le pèlerinage

Le pèlerinage prend des formes très différentes, qu'il s'agisse du pèlerinage de proximité, des pèlerinages régionaux ou au long cours. Le pèlerinage entre en crise au XVIIIe siècle moins à cause de la contestation des Lumières qu'en raison de la déperdition des accès aux sanctuaires. Il faudra attendre le second XIXe siècle pour voir renaître les pèlerinages massifs comme forme de dévotion essentielle.

Lourdes invente la nouvelle formule : celle du train et de l'hôtel qui permettent de passer outre les aléas de la marche. L'anthropologie du pèlerinage permet de voir comment se constitue une société pèlerine, société éphémère et transitoire dans laquelle on voit coexister des dévots mais aussi des déserteurs, des voleurs de grands chemins ou jeunes adolescents en rupture de ban avec leur famille. Cette société vit dans un certain danger en marchant. Les problèmes de gîtes, de marche, de chaussures, de fatigue, de blessures marquent le quotidien des très rares récits de pèlerins que nous connaissons. Mais le lieu d'élection est au bout avec le vœu qui lui est lié. Les formes rituelles comme le cierge, l'offrande, la messe, y occupent une place importante, de même que le thème du retour du pèlerin à son domicile.

Enseignements de l'histoire de la dévotion

Le rite comme objet d'intelligibilité sociale et culturelle de la société

J'ai toujours été surpris de voir qu'on enseignait l'islam à partir de ses cinq piliers et qu'on n'enseignait pas le catholicisme à partir des sept sacrements mis en place par le Concile de Trente. Le rite pose un problème à l'historien. Le rite est ici objet d'une intelligibilité sociale et culturelle des sociétés issues de la réforme catholique. Le baptême renvoie à la constitution d'une communauté, à sa consolidation par des phénomènes comme la prénomination ou la parenté spirituelle, le choix des parrains et des marraines. La confirmation renvoie à la consolidation de cette même communauté mais aussi au pouvoir épiscopal. La confession fait référence à la règle morale et à la norme sociale qu'il s'agisse de morale économique, financière, sexuelle. La communion rappelle la sacralisation de la communauté mais aussi le discernement propre à l'âge adulte. Au XIXe siècle, la communion marque encore le début de l'entrée dans la vie professionnelle et elle verra son âge s'abaisser au début du XXe siècle. Le mariage renvoie au mécanisme de l'alliance. L'extrême-onction renvoie à une dramatisation des fins dernières. L'ordination fait référence à une conception sacrale du sacerdoce, très étrangère à d'autres systèmes religieux dans lesquels, le rabbin, l'imam, le pasteur sont plutôt des experts ou des docteurs. Ces signes ne font peut-être pas sens pour qui ne les reçoit pas, mais ils dessinent une intelligibilité des structures sociales et culturelles des sociétés dans lesquelles ils se déroulent.

Des enseignements multiples

Une histoire des dévotions, des rites et des gestes présente un intérêt méthodologique car elle inscrit le religieux dans l'espace, dans le sens et dans l'histoire de l'État. L'intérêt est aussi herméneutique puisqu'il est possible de chercher les significations, non pas dans l'absolu mais telles qu'elles leur sont conférées par des communautés, des rites, des gestes du quotidien et des pratiques observables. L'intérêt est aussi générique. Il s'agit de saisir à la fois les processus d'institutionnalisation et les processus de sécularisation à l'œuvre à travers la conservation des catégories du religieux dans des catégories qui n'appartiennent plus au religieux. J'ai déjà évoqué le lien entre pèlerinage et tourisme, entre saint et grand homme aux XVIIIe et XIXe siècles, entre sanctuaire, relique et musée, entre religions et religions séculières, qu'elles soient patriotiques, étatiques, militantes ou sportives.

Conclusion

L'anthropologie religieuse permet de discerner et de comparer des rites, des gestes, des comportements, présents dans de nombreuses religions. C'est le cas de la sacralisation des lieux et des sanctuaires, des pèlerinages et des processions, de l'ascèse, du jeûne comme acte de purification et de quête du sacré. Elle permet de s'interroger sur les valeurs qui donnent sens à ces rites et à ces gestes dans une société donnée. Cette démarche d'intelligibilité, dans le respect de la diversité des croyances et des convictions de chacun, dessine l'intérêt d'une approche des gestes et des rites de dévotion.

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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