Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Que peuvent nous apprendre les religions " mortes " ? L'exemple de Rome

John Scheid, professeur au Collège de France


J'évoquerai les problèmes qui peuvent apparaître pour un enseignement des religions de l'Antiquité. La première question concerne l'utilité de ces religions : à quoi cela sert-il d'aborder les religions anciennes ? Si nous admettons que cette étude est utile, alors nous devons nous interroger sur ce que nous pouvons dire d'une religion morte, qui est, par définition, une religion qui échappe à notre connaissance directe.

Je dirai d'abord que les religions mortes sont utiles à étudier car les méconnaître peut représenter un danger. Je m'interrogerai ensuite sur ce que peut nous apprendre une religion morte. Répondre à cette question invite à considérer la méthode à suivre en histoire des religions. Nous verrons que l'étude de ces religions est aussi une incitation à la tolérance et au regard sur soi. Je vous parlerai souvent de Rome car telle est ma spécialité. Cependant, les mêmes questions se posent concernant les religions grecque et gauloise et celles de tout le bassin méditerranéen antique.

Utilité de l'étude des religions mortes

Le passé est fragile

L'étude des religions mortes est essentielle car le passé est fragile tout comme le sont les religions anciennes. Le passé nous demande beaucoup de sollicitude. Nous avons, en Europe, un patrimoine écrit et archéologique monumental. Nous devons former des personnes capables de gérer ce patrimoine et informer tous les citoyens de l'existence de ce patrimoine, de son sens et de son intérêt. Il faut transmettre un savoir mais surtout former à recevoir ce savoir. Nous avons des musées, des bibliothèques, des archives où dorment des documents du passé qu'il faut gérer, expliquer, traduire. Nous avons sous nos pieds des vestiges archéologiques qu'il faut étudier et préserver. Depuis vingt ans, les projets ferroviaires et autoroutiers ont permis d'importantes découvertes. L'État et les collectivités locales qui ont investi des sommes importantes pour permettre des fouilles préventives, doivent aussi former des spécialistes capables de gérer ce patrimoine.

Contrôler le passé

Mais préserver le passé n'est pas qu'une question d'argent. C'est aussi une précaution car le passé peut s'avérer dangereux. Nous devons avoir en permanence les idées claires sur notre passé et sur celui des autres pour prendre des décisions politiques. Il est par exemple essentiel pour un État d'étudier le passé pour savoir réagir à certains discours qui manipulent le passé, notamment le passé religieux. L'État doit conserver le contrôle sur ce passé et s'assurer qu'il ne soit pas remis aux mains des médias ou à des pseudo experts. Prenons l'exemple d'Astérix. La célèbre bande dessinée ne prétend évidemment pas faire œuvre historique, elle caricature en grande partie la France de cette époque. Néanmoins, elle porte toute une mythologie nationaliste de la Gaule romaine. Elle exprime un fond de nationalisme gaulois qui est en partie faux, comme la plupart des mythes français sur les Gaulois qui circulent en France depuis plusieurs siècles (je renvoie au livre récent de Christian Goudineau, Par Toutatis. Que reste-t-il de la Gaule ? Seuil, 2002). Nous avons donc besoin de personnes capables de dénoncer cet état de fait. Il faut faire savoir qu'une manière scientifique d'étudier le passé existe.

Il est nécessaire de gérer le patrimoine historique et de former un groupe de spécialistes afin de garder son autonomie scientifique et même politique. Or, quand on décourage la pratique des langues anciennes, comme on tend à le faire actuellement, il est important de se rappeler cette nécessité. Car qui nous aidera dans le futur à comprendre le passé, notre passé et celui des autres ?

Concernant l'histoire de la religion, je n'ai pas besoin d'insister sur le fait que les religions du passé - ou le passé des religions - constituent un facteur de danger dans un discours politique ou international. Nous en avons l'image tous les jours dans les journaux. Quand nous étudions le passé, la religion sert toujours de référence et d'argument. Quand nous parlons des Romains, nous évoquons les temples, les dieux…Souvent, les discours communs sur le passé sont faux. Certains, par exemple, rêvent d'un retour à une Europe néo-païenne, ou au contraire d'un retour à l'Europe chrétienne du Moyen-Âge. D'autres encore songent à faire renaître à Jérusalem le temple. D'autres enfin veulent imposer un islam austère et quasiment médiéval à des régions entières.

Le cadre de la Rome Antique

Le point de référence historique quand nous parlons du passé chrétien, juif, islamique et quand nous évoquons notre mythologie européenne est la Rome antique. Elle était en effet le cadre de l'ancien monde, de ce monde qui a fourni le lieu de l'explosion des trois grandes religions de l'Occident actuel.

Nous pouvons aussi comprendre l'utilité de ces religions mortes en étudiant le passé du judaïsme ou du christianisme. De plus en plus, nos collègues en sciences religieuses expliquent qu'il y a eu plusieurs christianismes dans l'histoire, dont une partie qui est morte aujourd'hui. Ceux qui étudient les religions juive et chrétienne de l'antiquité découvrent de plus en plus qu'il faut considérer ces religions comme immergées dans le monde dit païen plutôt qu'isolées dans cet environnement hostile. Reste donc à connaître le cadre dans lequel ces religions ont été immergées. On ne peut se contenter de considérer les religions romaine ou grecque comme des ensembles de récits sur des divinités ; l'essentiel de ces religions était la pratique rituelle, et du point de vue social, les relations avec les religions différentes. Du point de vue historique, il est indispensable d'étudier les transformations successives vécues par ces religions, les religions des "païens" et celles du Livre.

Rome est donc très importante dans le cadre des études actuelles pour débusquer les abus de référence au passé ou pour permettre aux autres religions de progresser dans la reconstruction de leur propre passé. En étudiant les religions mortes, nous comprenons mieux notre passé. En reconstruisant le cadre dans lequel notre civilisation a pris son départ, nous arrivons à mieux la comprendre.

Démonter les idéologies du passé

Que dire des religions mortes, que nous ne pouvons plus observer ? Nous les connaissons, nous sommes capables de les reconstituer assez précisément et de démonter les constructions idéologiques faites à partir d'elles.

Depuis la seconde moitié du XIXe siècle s'est forgé le terme de " mystique ". On parlait alors de la " mystique de l'État ", de la "mystique de la nation ". Ce mot est devenu, dans les années 1920-1930, un terme récurrent du fascisme et du nazisme. Il est ainsi passé dans l'histoire. Quand on ouvre un livre d'histoire des années 1930, on y parle souvent, à propos de la religion romaine, de " mystique impériale ". Sur quoi était fondé ce terme ? Certains historiens ou acteurs directs de la montée du fascisme étaient fascinés par le fait que les Anciens avaient ce qu'ils appelaient une " religion politique ". En créant le terme de " mystique fasciste ", ils entendaient créer une religion de l'État moderne contre les religions établies, une religion citoyenne qui ne reçoive ses ordres que du personnel politique.

Or, il s'agit d'une approche erronée de ce qu'on appelle " religion politique " ou " religion civile " de l'Antiquité. Ces dernières n'étaient pas de pures religions politiques mais des systèmes de pratiques religieuses assez complexes, liés à la représentation du monde par les Anciens, selon laquelle le salut ne se trouvait pas dans un autre monde, mais dans le monde terrestre : on conclut en quelque sorte des accords sur terre avec les pouvoirs divins transcendants pour réaliser de façon rationnelle le bonheur de la Cité, de l'armée, de toutes les communautés du monde antique. Les dieux étaient considérés comme des partenaires de la vie politique et sociale. La religion était politique dans le sens où la communauté politique devait absolument agir dans le respect des divinités officielles de l'État. Mais à chaque communauté sa propre religion. Il n'y avait pas une religion romaine mais des dizaines. Nous sommes donc loin de la vision autoritaire de la religion fasciste que voulait créer Mussolini.

Enseignement de ces religions

Une école d'objectivité méthodologique

Les religions gréco-romaines sont utiles car elles sont à la fois une école d'objectivité méthodologique et une initiation à la tolérance.

Les religions anciennes sont mortes. Elles constituent donc un bel objet d'étude, ouvert au débat, et elles représentent un excellent support des enseignements généraux de l'histoire des religions. Pour qui enseigne le fait religieux, elles sont un formidable laboratoire. Il est notamment intéressant d'analyser notre façon de voir le passé et les religions anciennes, de démonter la manière dont les philosophes ou les penseurs en Occident ont construit l'histoire des religions. Par exemple, comment et pourquoi les Français, depuis le XVIe siècle, ont-ils construit le mythe gaulois ?

Cependant, le passé est fragmentaire, et son étude est difficile. Mais, si les documents de l'Antiquité sont fragmentaires, ils ne le sont pas assez pour que le débat soit abandonné. De plus, quand on dispose de peu d'éléments pour présenter une thèse, on travaille avec encore plus d'acharnement. C'est pourquoi les religions de l'Antiquité offrent un excellent outil méthodologique qui permet, entre autres, d'initier à la critique religieuse. En outre, celui qui réfléchit sur ces systèmes religieux morts, dispose d'une entière liberté d'analyse. Ses questions et ses conclusions ne heurteront pas une communauté religieuse actuelle. À condition, bien entendu, qu'il ne mette pas ses conclusions au service d'une idéologie politique ou religieuse, comme je l'ai dit plus haut.

Prenons l'exemple des religions grecque et romaine : elles permettent d'explorer à fond la notion de monothéisme. En les étudiant, on découvre en effet que l'idée monothéiste est une figure de l'approche du divin parfaitement perçue par les Anciens. Alors qu'ils étaient convaincus qu'il existait une infinité de dieux dans l'univers, ils étaient capables aussi d'imaginer une figure divine centrale et unique. Les Anciens analysent le fait religieux de multiples façons et le monothéisme est une des manières de l'appréhender. Il n'est pas un objectif vers lequel toute la pensée de l'Antiquité a tendu.

Les sources antiques permettent aussi d'étudier la notion de rite de façon très précise. Elles montrent que le rite n'est pas une manière inférieure de se conduire religieusement mais une manière banale et efficace de célébrer une religion.

Une école de tolérance

Enfin, c'est une bonne école de méthode et de critique envers nous-mêmes que de nous interroger sur les religions anciennes. Les religions antiques sont des religions sans Créateur, sans révélation, sans dogme, et sans Livre révélé. Ce sont des religions traditionnelles, largement orales qui sont fondées sur l'obligation rituelle. La chose la plus importante dans ces religions est cette obligation rituelle. Les rites sont enchaînements gestuels contraignants, qui offrent un cadre pour accueillir du sens. Le sens des rites n'est pas fixé une fois pour toutes, il change tous les jours et se modifie en fonction des intérêts de ceux qui célèbrent ces cultes. Le sens littéral d'un rite sacrificiel qui consiste à tuer un animal pour l'offrir à une divinité n'est pas essentiel. On peut lui donner mille autres interprétations. La question du sens des rites n'est pas essentielle. Centrale en revanche est la célébration du rite, et sans doute la réflexion a posteriori sur ce qui a été fait. Croire, c'est faire. Le rite est une incitation à l'introspection. Pour nous qui avons derrière nous plus d'un millénaire de religion à contenu dogmatique et à foi, il peut être très sain de regarder notre passé et de comprendre qu'une religion ritualiste est pleinement viable, puisque dans l'Antiquité toutes les religions l'étaient, et que le relatif mépris pour le ritualisme est un produit récent de l'histoire. Cela nous permet donc d'être plus détachés à l'égard de nos propres pratiques religieuses et de regarder autrement le ritualisme dans les autres religions constituées.

Vous voyez donc qu'on peut se poser un certain nombre de questions et reconstruire un cadre très différent de celui que nos ancêtres proches avaient de la religion romaine. Le cadre mondial et religieux dans lequel sont nés le judaïsme, le christianisme et l'islam est très différent du nôtre. Parler de ce cadre et de ces religions nécessite donc une certaine préparation. Les religions grecque ou romaine sont mortes mais potentiellement dangereuses, et il faut être en mesure de contrôler les définitions qu'on en donne, car elles sont partiellement à l'origine, depuis un siècle, de toutes les folies de l'Occident. Dans le cadre plus modeste de l'enseignement des religions, ces religions anciennes nous permettent aussi de reconstruire le cadre conceptuel dans lequel se sont développées les religions de l'Occident actuel au sens large. Elles sont de véritables laboratoires pour tous ceux qui essaient de réfléchir sur le fait religieux.


L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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