Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Clôture des travaux

 

Dominique Borne, doyen de l'Inspection générale

Au terme de ces journées, la question essentielle demeure : du religieux, que dit-on aux élèves ?

Le cadre dans lequel se situent nos réflexions a été fixé : il s'agit, le président de la République l'indiquait dans son message, de " faire vivre la laïcité ". Le monde a bougé, la laïcisation de combat, celle qui, il y a un siècle, voulait éteindre les lumières que la religion avait allumées dans le ciel, a vécu. Saluons ce paradoxe d'aujourd'hui : l'enseignement du fait religieux donne corps à un printemps de la laïcité. L'école laïque aide à reconnaître le religieux, nos enseignements prennent en compte la dimension religieuse, afin de l'intégrer dans l'ensemble des savoirs ; les faits religieux, enseignés parmi d'autres faits, ne relèvent pas d'une approche spécifique, ils s'inscrivent dans une démarche de raison. Nous enseignons des faits qui relèvent du religieux parmi d'autres faits historiques, nous relevons les signes du religieux dans les œuvres littéraires et artistiques, nous montrons leur inscription dans les territoires et les civilisations, nous posons à leur sujet des questions au sociologue et au philosophe... Nous donnons au religieux la place qui lui revient dans la description du monde. Tout ceci a été clairement précisé en ouverture par Xavier Darcos et par Régis Debray, le colloque ne l'a pas remis en cause.

Si la démarche est donc clairement orientée, il reste néanmoins de nombreuses difficultés pédagogiques.
Le colloque, en effet, a ouvert la multiplicité des champs du savoir et donc accru la complexité de l'enseignement des faits religieux, et ce d'autant plus que le vocabulaire n'est pas rigoureusement fixé. Cerner les faits religieux, est-ce aborder la transcendance ? le sacré ? le surnaturel ? L'ensemble du religieux relève-t-il des mêmes catégories que le mythologique ? Les subtils accords entre le ciel et la terre qui sont constitutifs de la civilisation chinoise relèvent-ils du religieux ? Et, au-delà du vocabulaire, qu'est-ce qui permet à l'observateur de distinguer le religieux authentique du religieux de pacotille, le prophète du gourou bonimenteur ? La description raisonnée des organisations, la recherche du sens des rites et des gestes, l'analyse des textes auxquels les croyants accordent une valeur particulière, toutes ces démarches relèvent de la critique raisonnée. Mais rites, gestes, textes s'inscrivent dans des formes spécifiques et utilisent des langages qui empruntent plus aux signes du symbolique qu'aux constructions de la raison. Ne convient-il pas alors de garder distance ? Ne faut-il pas adopter une démarche qui reconnaisse, qui identifie tout en respectant ? Ne faut-il pas à la fois utiliser toutes les armes de la critique et veiller à ce qu'elles ne dissolvent pas l'objet étudié ? Autrement dit, faut-il admettre que, dans les faits religieux, il existe un noyau que l'observateur ne dissèque pas ? Cette réserve n'est-elle pas de la même manière nécessaire face au poème ou à l'œuvre d'art ? Ces questions à elles seules mériteraient un long débat.


Pour mieux comprendre, il faut croiser les regards.

Une des finalités de l'enseignement des faits religieux consiste à apprendre à en repérer les signes, libre à chacun ensuite d'aller de ces signes aux croyances, ou au contraire de refuser ces croyances. Mais, pour installer cet enseignement, une seule discipline ne peut suffire. Les signes traversent ce champ de blé lumineux d'un paysage de Ruysdael, ils sont au cœur de cette Annonciation de Botticelli mais aussi des fracas guerriers de l'Iliade et de quelques conflits plus récents, ils parcourent l'histoire contemporaine de la Pologne. Ces signes, dans leur diversité, sont en permanence présents dans le patrimoine visible des paysages ruraux et urbains. Ces signes, différentes disciplines les enseignent ; les élèves doivent cependant apprendre qu'ils relèvent d'une catégorie qu'on appelle le religieux, de même que la croissance et les crises relèvent d'une catégorie qu'on appelle l'économique. Autrement dit, enseigner les faits religieux, ce n'est pas seulement un regard, parmi d'autres, qui permet d'expliquer le monde aux élèves, c'est aussi, parmi d'autres, une démarche qui leur permet de le comprendre et surtout de le penser.


Cette démarche pédagogique qui conjugue complexité et totalité, le colloque a tenté de montrer qu'elle passe prioritairement par les textes et par les œuvres.

Le texte, quel que soit le statut que les croyants lui assignent, doit toujours être replacé dans un contexte historique et son élaboration doit être expliquée : les textes canoniques qui sont à la source du christianisme ont été choisis à un moment donné, d'autres documents ont été laissés de côté. Le même type d'analyse pourrait être proposé à propos du Coran dont on peut analyser historiquement l'élaboration. Ces textes ont été rédigés dans des perspectives spécifiques, le professeur doit donc en expliquer les finalités. Les Évangiles ont été construits afin de fonder des croyances, ils ne constituent pas une source historique pouvant nous renseigner sur la vie " historique " de Jésus. L'approche des œuvres d'art doit être comparable : une église romane, une mosquée adoptent une forme qui ne répond pas seulement à des contraintes d'architecture, elle sont construites pour remplir une fonction religieuse, elles doivent permettre la cérémonie, mais le monument religieux ne peut être réduit ni aux contraintes de sa forme ni à celles de ses fonctions, il est symbole. C'est dire qu'un des bénéfices de l'enseignement des faits religieux est d'apprendre aux élèves qu'étudier les textes et les œuvres, c'est toujours passer de la forme au sens, et que le sens ne peut se réduire à une affirmation rationnelle et univoque. Le religieux, comme l'artistique, résiste au commentaire que l'on peut en faire.

Si chacun s'accorde à penser que l'étude du fait religieux est indispensable pour comprendre le monde d'aujourd'hui et ses conflits, sa place et son rôle dans l'histoire et le patrimoine de la communauté nationale peuvent être discutés.

L'approche patrimoniale du religieux est une démarche d'évidence. Dans le très riche patrimoine français, il y a un héritage dont la dimension spirituelle est toujours visible dans les paysages. Ce qui ne veut pas dire que la France, pas plus que l'Europe, puisse se définir par ces origines chrétiennes. Là comme ailleurs, les traditions culturelles se mêlent. Racine et Poussin, par exemple, puisent tout autant dans la mythologie que dans les croyances chrétiennes. Mais s'il est indispensable de montrer cette diversité et ces métissages, il faut aussi souligner qu'une origine n'est pas nécessairement un destin : le baptême de Clovis ne baptise pas la France pour toujours. D'autant plus que l'approche exclusivement patrimoniale est dangereuse : elle risque d'évacuer le fait religieux du présent, de le considérer exclusivement comme un nostalgique élément de " ce monde que nous avons perdu ". Et, sur un autre plan, cette approche ne ménage pas sans problème une place à l'islam. D'abord parce que le fait religieux islamique s'inscrit moins facilement que le christianisme dans une perspective historique, mais aussi parce que, alors même que l'islam est très présent dans la vie d'aujourd'hui, il est fort peu visible, il n'apparaît guère dans les paysages patrimoniaux. Cette situation explique les trop nombreuses démarches a-historiques, les multiples confusions entre le passé et le présent de l'islam, et les difficultés à prendre conscience de sa très grande diversité. Dernier problème, enfin, l'enseignement du fait religieux ne doit pas conduire à analyser l'identité culturelle spécifique des Français d'origine maghrébine comme tout entière représentée par sa composante religieuse.

L'étude du religieux, on le constate, débouche naturellement sur tous les problèmes d'aujourd'hui. Il n'apporte à ces problèmes aucune réponse globale. Il apprend à mieux respecter l'autre, il apprend à identifier des signes, à reconnaître des langages, à donner sens au monde. L'enseignement du fait religieux à l'école doit, comme le disait Katherine Weinland, ne pas sacraliser les approches sans pour autant désacraliser les contenus. Il s'inscrit ainsi dans un contexte de maturité de la laïcité.

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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