Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

Un exemple de politique municipale renouvelée : la construction des bibliothèques

Hélène Caroux, docteur en histoire de l'art

Sur tout l'hexagone, nous avons tous pu remarquer que depuis une vingtaine d'années les équipements publics en général et ceux culturels en particulier ont acquis une très grande visibilité. Cette visibilité est en partie due à leur multiplication sur le territoire mais également à leur parti architectural et à leur intégration dans des opérations d'urbanisme de grande envergure relayés dont les revues, les campagnes d'affichage et parfois les journaux télévisés se sont faits le relais. Parmi ces édifices, il en est un dont le nombre a considérablement augmenté passant de 948 en 1977 à plus de 3 000 aujourd'hui et l'image a singulièrement changée. Je veux parler des bibliothèques municipales. Mon propos va être de vous expliquer les principaux facteurs qui sont à l'origine de la métamorphose architecturale des bibliothèques et les enjeux architecturaux que constituent ces équipements.


Les années 1960 et 1970 : l'apparition de la culture et de l'architecture comme enjeux

L'avènement de la culture dans les années 1960

Pour comprendre l'évolution architecturale des bibliothèques, il faut remonter aux années 1960-1970, qui marquent l'avènement de la culture comme une question récurrente dans la société française. Après s'être intéressées au secteur socio-éducatif, les municipalités investissent le domaine culturel à partir des années 1960. La Fédération Nationale des Centres Culturels Communaux est créée en 1960 à l'initiative du maire de Saint-Étienne, afin de rassembler élus et animateurs autour de projets d'établissements culturels.

Le changement d'image des bibliothèques

Les partis politiques de gauche (le PC et le PS) font de la culture dans les années 1970 un thème privilégié de campagne et de revendication. Dans un premier temps, les maisons de la culture et les théâtres incarnent le mieux cette cause culturelle puis à partir des années 1970, les bibliothèques municipales prennent le relais. Un certain nombre d'entre elles sont alors édifiées dans toute la France et notamment à l'initiative de maires de la banlieue rouge. À travers ces établissements, il s'agit de donner à tous accès à la culture et à la lecture. Les bibliothèques changent donc de visage, en se transformant progressivement en médiathèques 1 suite à l'introduction de plusieurs nouveautés : accès facilité aux rayons, plus grande ouverture des bibliothèques au domaine culturel, développement des discothèques et introduction de vidéo-cassettes, d'artothèques 2 .

L'autre élément important qui caractérise les bibliothèques municipales est leur architecture. À des édifices imposants et monumentaux sont préférés des bâtiments plus proches de la population et largement vitrés. L'exemple de la bibliothèque de Metz, ouverte en 1977 dans un quartier nouveau, et non pas en centre-ville est significatif de cette évolution. Il en est de même de la bibliothèque de Nice, construite par l'architecte niçois Henri Février dans le centre de l'agglomération et constituée de grandes surfaces en verre fumé.

Les mesures nationales des années 1970

Au niveau gouvernemental, certaines mesures importantes sont prises à la fin des années 1960, permettant notamment une réévaluation du taux de subvention pour la construction de ces équipements qui passe de 35 à 50%. Toutefois ce n'est qu'avec l'arrivée de la gauche au pouvoir que des moyens financiers conséquents seront octroyés pour engager une véritable politique de construction car si en 1975 la direction des Bibliothèques est détachée du ministère de l'Éducation nationale et rattachée au secrétariat d'État à la Culture, le budget accordé à ce dernier de 1975 à 1980 demeure très limité.

Le deuxième élément important est l'ouverture de la bibliothèque d'information en 1977. Celle-ci témoigne d'un nouvel aménagement de l'espace. Située au centre de la Capitale, elle est constituée de vastes plateaux libres et donne accès à de nouveaux médias. Elle bénéficie en outre, grâce au Centre George Pompidou, d'une architecture provocante et totalement nouvelle, qui marque beaucoup d'élus municipaux.

Parallèlement aux efforts engagés pour le développement de la lecture et des bibliothèques, différentes mesures sont prises visant à renouveler l'architecture publique, notamment la loi sur l'architecture de 1977 et la création de la Mission Interministérielle pour la Qualité des Constructions Publiques.

Le tournant des années 1980

Une politique active de l'État en matière de lecture et d'architecture

À la veille des années 1980, des jalons importants ont été posés ; il manque cependant les moyens politiques et humains pour leur donner toute leur ampleur. Ceux-ci sont apportés par la gauche qui arrive au pouvoir en 1981. Lorsque François Mitterrand est élu président de la République, il fait de la culture un axe fondamental de sa politique qui se traduit par l'augmentation du budget du ministère de la Culture, qui passe de trois à six milliards en 1982 et engage une politique volontariste en faveur de la lecture, des bibliothèques et de l'architecture.

Diverses manifestations sont organisées en faveur de la lecture. Des partenariats avec des prisons et des hôpitaux sont mis en place. Des actions de lutte contre l'analphabétisme sont lancées. Une grande politique de construction de bibliothèques est mise en œuvre. Jack Lang promeut le concept de médiathèque et souhaite moderniser les bibliothèques tant en termes de contenu que de bâtiments. Les élus locaux sont soutenus financièrement dans leurs projets de construction et encouragés à promouvoir une nouvelle image de ces établissements. Afin de ne pas freiner les efforts qui ont été entrepris par l'ensemble des acteurs (villes, bibliothécaires, architectes, État) et poursuivre le développement des bibliothèques sur le territoire, l'État accepte de continuer au-delà de l'application des lois de décentralisation sa politique d'incitation selon la procédure du concours particulier. Deux parts sont ainsi créées au sein de ce concours particulier : la première participe aux dépenses de fonctionnement et la seconde est consacrée aux dépenses d'équipement. L'enveloppe budgétaire en matière d'équipements est alors répartie entre les régions en fonction de la population et de ses besoins en bibliothèques municipales. La construction de bibliothèques se poursuit donc au-delà de l'année 1986 afin d'offrir à la France un réseau d'équipement cohérent et conséquent et des bâtiments d'une certaine envergure.

Dans le domaine de l'architecture, l'importance qui lui est accordé par le gouvernement de gauche témoigne d'une continuité par rapport à la période des années 1970. Georges Pompidou avait fait construire le centre Beaubourg et Valéry Giscard d'Estaing initia l'Institut du Monde Arabe et le Musée d'Orsay. François Mitterrand ne se contente pas de mener à leur terme ces différents projets : il donne à cette pratique de plus grandes ambitions en lançant ses propres chantiers parisiens. Plus nombreux, plus médiatisés et parfois plus polémiques, ceux-ci lui permettent d'inscrire l'architecture au rang de composante urbaine à part entière. Le lancement de grands travaux dans la capitale légitime alors l'architecture comme pratique culturelle, faisant de la ville un lieu d'expression et l'homme politique un bâtisseur. François Mitterrand constitue ainsi un modèle pour beaucoup d'élus locaux au même titre que le fut le Centre Beaubourg en matière d'équipement culturel. Afin de ne pas renforcer le déséquilibre entre Paris et la province, de grands équipements culturels sont en outre lancés, en province, à partir de 1982. Ceux-ci doivent relever de l'architecture monumentale et être de portée nationale, voire internationale. Les bibliothèques de Nîmes et de Villeurbanne répondront à ces exigences et feront figures de symboles pour les autres villes.

L'impact des lois de décentralisation

L'application des lois de décentralisation favorise également le développement de projets de construction de bibliothèques, en donnant aux collectivités territoriales de plus grands pouvoirs en matière d'édification et une plus grande indépendance par rapport à l'État. Les constructions se multiplient donc dans les années 1980. Des édifices neufs symbolisent ces nouvelles collectivités : hôtels de ville, sièges de conseils généraux ou régionaux. La construction d'édifices publics, d'établissements scolaires en particulier, se développe. Pour les collectivités en général et les communes en particulier, l'architecture apparaît comme un moyen de donner une image valorisante à des institutions et à des responsables politiques. La construction d'équipements culturels renvoie l'image d'une ville dynamique ; elle constitue un atout dans un contexte de décentralisation qui accroît la concurrence entre les villes et la nécessité pour elles de se distinguer. À partir de 1983, les villes profitent donc tant du soutien accordé par l'État que de leur plus grande indépendance.

Quelques exemples de réalisation : réhabilitation ou construction d'édifices nouveaux

Au lendemain des élections municipales de 1983, Aix-en-Provence et Nancy optent pour la réhabilitation de leur patrimoine industriel. À Nancy, une ancienne manufacture de tabac est transformée en centre culturel dans lequel est intégrée la médiathèque. À Aix-en-Provence, la bibliothèque est installée dans une ancienne usine d'allumettes ; elle deviendra dix ans plus tard une véritable Cité du livre.

Les maires de Nîmes et Villeurbanne choisissent quant à eux de construire des édifices nouveaux et de faire des bibliothèques de véritables manifestes architecturaux. Politiquement opposés, ils manifestent la même ambition. Pour Jean Bousquet, maire UDF de Nîmes et créateur de la société Cacharel en 1964, l'un des objectifs de la politique culturelle est le développement du tourisme. À ses yeux, "pour "se vendre", la ville doit créer et enrichir sa propre image en y associant les plus grands créateurs". Le maire souhaite faire de sa ville une capitale de l'art, du design et de l'architecture et la distinguer de Montpellier, éternelle rivale par sa proximité. Un concours international est lancé dès 1984, mettant en compétition les plus grands architectes de l'époque. Norman Foster en est le lauréat. Le carré d'art de Nîmes fait explicitement référence au centre Beaubourg : le bâtiment est à la fois un centre d'art contemporain et une bibliothèque ; il est largement vitré et comprend en outre une terrasse au dernier étage. Jean Bousquet souhaite également introduire une dynamique entre le patrimoine ancien qui est le propre de Nîmes et l'architecture contemporaine : en plaçant la bibliothèque en face de la Maison Carrée, l'objectif est rempli. L'édifice est inauguré en 1993. Sa médiatisation est considérable. Le nom de Norman Foster est définitivement associé à la ville de Nîmes et à Jean Bousquet.

À Villeurbanne, le maire socialiste Charles Hernu décide, dès sa réélection en 1983, de "créer un équipement nouveau répondant au concept de médiathèque […] et de réaliser un nouvel équipement public, dans un geste architectural, donnant une identité urbaine supplémentaire" ; ce besoin d'identité urbaine est en effet particulièrement ressenti par la ville de Villeurbanne qui a souvent été considérée comme une banlieue de Lyon. Mario Botta remporte le concours, devant quatre architectes régionaux. L'édifice proposé répond à cette idée de signal dans la ville voulue par le maire. Situé entre deux immeubles, le nouveau bâtiment respecte la continuité des façades. Par l'utilisation de couleurs noires et blanches et de pierres agrafées, sa façade se singularise néanmoins dans la rue. À cela s'ajoutent neuf colonnes prismatiques placées de l'autre coté de la rue face à la bibliothèque, ce qui permet, par un jeu de miroir, d'en refléter l'image.

Au même titre que celle de Nîmes, la Maison du Livre, de l'Image et du Son de Villeurbanne est reproduite dans de nombreuses revues. Elle constitue une référence pour les étudiants en architecture. Le journal Le Monde a inauguré une exposition dans cet édifice. La forte médiatisation qui a entouré la construction et l'inauguration de ces bibliothèques en a fait des symboles pour bien d'autres villes.

Des années 1990 à aujourd'hui : l'architecture comme enjeu persistant pour les bibliothèques municipales

À la fin des années 1980, les différents facteurs à l'origine de la métamorphose architecturale des bibliothèques municipales sont en partie réunis. Les exemples de Nîmes et de Villeurbanne ont montré à nombre d'élus locaux que les médiathèques ne bénéficiaient pas seulement à la population, mais aussi à l'image de la ville et de ses représentants. En outre, dans le cas des bibliothèques, l'écrit et la lecture constituent des voies d'accès aux autres formes d'activité culturelle. Les bibliothèques ont également l'avantage de regrouper en un seul lieu différents produits culturels, comme la littérature, la musique et les films. Elles attirent un public bien plus large que d'autres équipements culturels, comme les théâtres ou les opéras.

La création des Bibliothèques Municipales à Vocation régionale

En 1988, année de la réélection de François Mitterrand, celui-ci annonce la création de la plus grande bibliothèque de France. Un an après, Jack Lang décide de promouvoir la lecture dans le cadre des nouveaux enjeux européens. La lecture et les bibliothèques sont donc à nouveau placées sur le devant de la scène. Or, à la même époque, il se trouve que certains élus locaux se voient confrontés à des problèmes pour financer leur nouvelle bibliothèque. En effet, le système de répartition de l'enveloppe budgétaire mis en place à partir de 1986 pour la construction de bibliothèques rencontre des limites : en fonction des régions, ces enveloppes se retrouvent dans certains cas partiellement utilisées ou au contraire insuffisantes lorsqu'un projet de construction à l'initiative d'une grande ville française est décidé ou de petits projets se multiplient au sein d'une même région. Les bibliothèques construites à partir de 1986 n'ont pas donc pas l'ampleur souhaitée par les élus.

C'est, semble-t-il, le cas à Orléans où le maire Jean-Pierre Sueur décide en 1989 de construire un nouvel équipement. Il se rend alors compte des imperfections du système de financement alors qu'il souhaite construire un grand bâtiment et l'implanter sur les mails qui ceinturent la ville afin d'en faire une vitrine pour les populations arrivant de Paris ou de province. En 1991, secrétaire d'État aux Collectivités locales, il présente un projet de loi à l'Assemblée Nationale relatif à l'action des collectivités locales en faveur de la lecture publique et des salles de spectacle cinématographique et qui vise à créer les Bibliothèques Municipales à Vocation régionale (BMVR).

La loi, adoptée en 1992, aboutit principalement à créer une troisième part au sein du concours particulier, réservé aux communes ou regroupements de communes de plus de 100 000 habitants, ainsi qu'aux chefs-lieux de région qui souhaite réaliser une opération de construction ou d'extension d'une bibliothèque 3 . L'État par le biais de la direction du Livre et de la Lecture, se charge d'instruire les dossiers des villes candidates dont les demandes doivent être déposées avant le 31 décembre 1997. C'est ainsi que sur les 32 villes éligibles à cette 3e part du concours particulier, dont une quinzaine d'entre elles disposent déjà de "BMVR" existantes, douze auront le temps ou le désir de déposer leur candidature. La première BMVR est inaugurée à Orléans en 1994. La plus récente est celle de Rennes.

L'architecture des BMVR

Les nouvelles BMVR ont été construites, dans leur grande majorité, par des architectes de renom : Pierre du Besset et Dominique Lyon à Orléans et à Troyes (qui ont obtenu l'Équerre d'Argent pour cette dernière); Paul Chemetov et Borja Huidobro à Montpellier, Christian Portzamparc à Rennes ou encore Adrien Fainsilber à Marseille. Les édifices choisis relèvent de l'architecture monumentale, présentent parfois des formes sculpturales et sont empreints d'une certaine originalité.

Des formes protubérantes caractérisent par exemple la BMVR d'Orléans tandis qu'à Nice c'est une "tête au carré", qui abrite les bureaux administratifs de la bibliothèque, fruit de l'association entre deux architectes et un sculpteur. À Rennes, la sculpture a également été un élément important pour Christian Portzamparc. Celui-ci crée un équipement qui associe la bibliothèque au Musée de Bretagne et au Centre de Culture Scientifique Technique et Industriel (CCSTI). Tout en respectant leurs spécificités, il les conforte par le biais de l'architecture dans leur vocation culturelle et régionale en associant à chacun des établissements une forme géométrisée et monumentale : une pyramide inversée pour la bibliothèque, un parallélépipède pour le musée et enfin un cône incliné coiffé d'un dôme pour le CCSTI.

Les BMVR moteurs de projets urbains

Les BMVR ont également constitué les moteurs de projets d'urbanisme plus vastes. Orléans y voit un moyen de requalifier les mails qui ceinturent la ville, Montpellier d'achever le grand axe Antigone, Limoges et Marseille de revaloriser, voire de restructurer le centre-ville. À l'inverse, celles de Toulouse et de Rennes ont souhaité les implanter dans de nouveaux quartiers. Les élus se sont en effet rendu compte que les bibliothèques attiraient une population large et diversifiée en termes d'âge et de catégories sociales.

La construction des bibliothèques municipales constitue encore aujourd'hui une grande importance pour les élus locaux, comme pour le gouvernement. À son arrivée au ministère de la Culture et de la communication, Jean-Jacques Aillagon a d'ailleurs annoncé le lancement d'un programme de petites médiathèques : les médiathèques de proximité, situées dans les quartiers périphériques ou dans les zones rurales. À cette occasion, il a désiré "montrer" l'exemple en proposant aux seize lauréats des Nouveaux albums des jeunes architectes de 2002 de participer à un appel à idées autour de ces médiathèques et a ainsi souligné que l'architecture devait être un élément important de ces nouveaux équipements.

L'architecture continue donc à être une composante essentielle des bibliothèques municipales, en France, mais aussi à l'étranger.


Débat avec la salle

Claude Loupiac
Comme vous venez d'horizons provinciaux très différents, je pense que vous avez certainement des questions à poser sur cette question des bibliothèques.

De la salle
Qu'en est-il aujourd'hui de la construction de bibliothèques dans les pays de l'Union européenne ?

Hélène Caroux
Un séminaire sur le sujet s'était tenu en Grande-Bretagne, il y a un ou deux ans. Il rassemblait des conservateurs de bibliothèques et des architectes. De nombreux projets de construction ont été mis en place. L'architecture semble en demeurer un élément très important, ne serait-ce que pour assurer la visibilité des bâtiments et leur fréquentation par la population. Des interrogations nouvelles portent sur la contribution de l'architecture à l'amélioration des services publics. Les représentants de la bibliothèque de Stuttgart ont souligné leur volonté de ne pas faire de la bibliothèque "fast food" culturel et de revenir à des valeurs plus importantes, telles que l'accès à la culture, la promotion de la lecture, de la connaissance et de la formation. S'est aussi exprimé le souhait de faire des bibliothèques des lieux où la population pourrait trouver des informations pratiques, à l'image des centres d'information et de documentation. Dans les pays scandinaves, cette démarche existe déjà depuis quelques décennies.

Jean-Louis Langrognet
Des bibliothèques municipales installées dans des bâtiments prestigieux ou possédant un caractère historique fort ont fait l'objet de réhabilitation spectaculaire ou discrète ces dernières années, et connaissent aujourd'hui une seconde existence. Pouvez-vous évoquer cet aspect ?

Hélène Caroux
Je me suis surtout attachée aux grandes villes, qui ont surtout privilégié la construction d'équipements neufs. À Aix-en-Provence, la bibliothèque a constitué un pivot pour la construction de la Cité du livre. Elle avait été installée dans une partie de l'ancienne manufacture d'allumettes. La seconde partie restait à réhabiliter. Comme la bibliothèque attirait une population importante et qu'il existait une volonté de bâtir un véritable projet culturel, est née l'idée de construire une Cité du livre. Celle-ci devait être un lieu de colloques et de rencontre entre écrivains. L'Institut universitaire des métiers du livre s'y est également implanté. Il s'agit d'une opération de réhabilitation remarquable porteuse d'un projet complet et qui a transformé la totalité du bâtiment.

La situation est différente à Nancy. Dans la continuité des orientations de Jack Lang, le maire souhaitait utiliser le patrimoine industriel pour faire un centre culturel où la bibliothèque n'était pas intégrée au départ. Celle-ci était déjà installée dans un ancien bâtiment. La lecture des conseils municipaux permet de comprendre que le maire a ensuite eu peur de ne pas obtenir les financements nécessaires. Il a donc été décidé, dans une certaine précipitation, d'ajouter la bibliothèque dans le centre culturel afin de bénéficier des subventions. Aujourd'hui, le cas de Nancy est particulier puisqu'il existe deux bibliothèques : la première a une vocation patrimoniale et la seconde porte le nom de médiathèque. Dans les grands projets actuels, la réhabilitation continue d'être une option choisie.

Le jury du dernier concours, à Strasbourg, a choisi de réhabiliter le patrimoine industriel pour créer une nouvelle bibliothèque. Au niveau du sens, de nombreux élus jugent cohérent d'implanter des bibliothèques sur des sites patrimoniaux, puisque la bibliothèque a, dans ses missions, une vocation patrimoniale. Certains bâtiments se prêtent mal à ce type de reconversion.

De la salle
Il existe souvent un décalage entre le coût de construction prévu initialement et le coût réel. Il est même arrivé que certains entrepreneurs fassent faillite. À Rennes, le coût du projet s'est avéré d'un tiers supérieur à ce qu'il avait été estimé. La bibliothèque va être inaugurée. La mise en œuvre du projet a toutefois été semée d'obstacles. La municipalité, qui a des ambitions culturelles fortes, n'est pas toujours en phase avec la population ; celle-ci a parfois l'impression que les fonds publics sont utilisés dans des projets somptueux qui servent davantage la popularité du maire que les citoyens. Cela soulève le problème de la gestion du coût des projets culturels.

Hélène Caroux
Cette question a commencé à se poser au cours des années 1980. Auparavant, les municipalités ont parfois négligé les problèmes de coût. La bibliothèque de Nîmes avait fait scandale au moment de sa construction. Dans les années 1980, le coût des projets fait l'objet de préoccupations croissantes. Certaines villes, toutefois peu nombreuses, incluent dans les concours des prévisions financières un peu plus réalistes. À Rennes, un an après le choix du lauréat, les élus demandent à l'architecte de conduire de nouvelles études en diminuant la surface des bâtiments pour limiter les coûts. La question financière se pose également au moment de la mise en service des équipements. Il existe parfois un écart important entre les sommes investies dans la construction du bâtiment et celles prévues pour le fonctionnement des bibliothèques. Cela a d'ailleurs constitué une des revendications fortes des bibliothécaires.

De la salle
Le programme de médiathèques de proximité lancé par Jean-Jacques Aillagon s'inscrit dans le cadre de l'intercommunalité, qui a été mise en place il y a quelques années. La priorité est de construire des réseaux, avec des médiathèques centrales et éventuellement quelques satellites. Ne pensez-vous pas que cette démarche risque de limiter l'importance du geste architectural ? La construction de plusieurs petits équipements de proximité pourrait être privilégiée au détriment de la mise en avant d'une architecture emblématique.

Hélène Caroux
Lorsque que le ministre de la Culture et de la communication a lancé ce programme, il a adressé un appel d'idées aux jeunes architectes en précisant qu'il souhaitait de beaux bâtiments, modernes et relativement innovants. Sa démarche est proche de celles de François Mitterrand ou de Jack Lang à cet égard. Il appartiendra ensuite à chaque élu de reprendre ou non cette idée. Depuis vingt ans, l'architecture constitue un élément très important des bibliothèques municipales dans les grandes villes. Ce n'est toutefois pas une règle systématique.

De la salle
Le lancement de ce programme soulève également la question du rapport de forces à l'intérieur de intercommunalité, entre la ville-centre et les autres communes et entre forces politiques. On peut se demander pourquoi ces équipements sont à nouveau localisés dans les villes-centres. Le recyclage d'anciens bâtiments, qui est alors souvent utilisé, laisse peut-être moins de place à une architecture emblématique. Certains projets de bibliothèques intercommunales sont bloqués du fait des rapports de force qui existent au sein de l'intercommunalité. En outre, se pose le problème de l'accès d'une partie de la population à ces bibliothèques, qui sont destinées à un territoire beaucoup plus vaste. Il arrive que les bibliothèques soient alors installées sur le parking de centres commerciaux. La localisation dans l'espace de cet équipement est un enjeu crucial. Cela nécessite une réflexion sur les déplacements des populations et sur le type de développement urbain à promouvoir. Certains choix très contestables sont encore faits aujourd'hui dans ce domaine, par exemple l'implantation d'un équipement public à proximité d'autoroutes, dans une zone non desservie par les transports collectifs.

Hélène Caroux
Certaines villes ont fait de véritables paris sur les bibliothèques, en exigeant beaucoup des ces équipements et du public qui s'y rend. À Toulouse, par exemple, la bibliothèque doit contribuer au développement d'un quartier nouveau et à sa liaison avec le reste de la ville. Le maire souhaite construire une nouvelle entrée de ville et y installer des équipements publics, parmi lesquels la bibliothèque. Certaines bibliothèques ont acquis une grande visibilité, mais pas forcément au bénéfice de la population et de la culture.

De la salle
Je vis dans une ville moyenne qui dispose d'une bibliothèque centrale et de plusieurs annexes qui sont en fait des salles de classes aménagées deux heures par jour. Connaissez-vous des villes qui ont construit, aménagé ou rénové des bâtiments pour en faire des bibliothèques annexes afin qu'il n'y ait pas un équipement central et un désert culturel autour ?

Hélène Caroux
N'ayant pas étudié les annexes de quartier, je ne sais pas si elles ont connu les mêmes évolutions que les bibliothèques centrales. Aujourd'hui, il semble que la majorité des villes soient plutôt engagées dans l'achèvement du nouveau territoire des bibliothèques centrales pour une mise à niveau. À la fin des années 70, des villes comme Rennes avait en effet privilégié la constitution d'un réseau d'annexes à la construction d'une bibliothèque centrale. La toute nouvelle BMVR est donc venue consolider ce réseau. Cela dépend donc de la situation de chaque ville, de ses moyens financiers et de ses objectifs urbains : une annexe peut en effet servir à dynamiser un quartier en cours de restructuration.

Claude Loupiac
La construction de bibliothèques soulève des questions similaires à celles que posent d'autres équipements publics. De façon générale, de nombreux équipements publics ont été construits depuis les années 1970-1980. Certains ont surtout servi les ambitions et la popularité du maire et ont généré des coûts considérables. C'est par exemple le cas du Musée archéologique. De la même façon, de nombreuses petites communes ont construit des palais des congrès qui sont devenus les symboles du geste architectural de l'équipe municipale en place. Sur le long terme, on se rend compte que les époques d'intense construction d'équipements publics coïncident avec les périodes de plus grande autonomie des collectivités locales et des municipalités. Dans ces périodes, l'architecture apparaît pour la ville comme un enjeu fort sur un plan politique, économique et culturel.

J'ai eu l'occasion d'étudier l'architecture des théâtres de la période 1880-1914. C'est à partir de 1884 - date à laquelle une plus grande indépendance est accordée aux communes - que les nouveaux théâtres se multiplient. La lecture des archives des conseils municipaux permet de se rendre compte que les théâtres deviennent des enjeux politiques et culturels très forts, suscitant des polémiques diverses. Les interrogations portent sur l'implantation de l'équipement, mais aussi sur sa légitimité : les socialistes, notamment, considèrent que le théâtre sert avant tout la culture bourgeoise et qu'il vaudrait mieux construire des logements pour les ouvriers ou des hôpitaux. Pour les défenseurs des projets, le théâtre apparaît comme un instrument indispensable pour l'identité de la ville et son développement économique. La construction d'un édifice prestigieux est vue comme un moyen d'attirer la population et les industries dans la commune.

Les problématiques qui sont celles du XX siècle sont bien sûr différentes. Néanmoins un point commun existe : c'est au moment où les municipalités acquièrent une plus grande autonomie que se pose la question de la construction d'équipements culturels et de leur image dans l'espace urbain.

Hélène Caroux
Dans le cas des bibliothèques, leur légitimité n'est jamais contestée. Il s'agit sans doute de l'équipement culturel qui rencontre le moins d'oppositions. Les élus ont conscience de cette réalité. Ils bénéficient aussi, pour leurs projets, du contexte récent qui a vu se multiplier les inquiétudes sur la disparition du livre. La construction de bibliothèques témoigne de l'importance accordée à la culture livresque dans notre société. Ce qui est peut-être moins le cas des musées qui connaissent depuis le début des années 1990 une popularité plus faible qu'auparavant.

De la salle
Les subventions que reçoivent les municipalités dépendent des sommes qu'elles vont investir pour l'équipement en livres de bibliothèques. Par ailleurs, les aspects environnementaux entrent aussi en ligne de compte. Ces deux éléments sont relativement bien connus à l'avance. Influent-ils en termes financiers sur le choix de l'architecture des bibliothèques ?

Hélène Caroux
Théoriquement, ces éléments devraient être pris en compte dans les projets présentés par les architectes. À Bordeaux, lorsque la plus grande bibliothèque de France, après celle de Lyon, a été construite, la municipalité s'est posée la question du coût de fonctionnement du bâtiment, d'autant plus qu'elle souhaitait robotiser la recherche de livres. Le problème des dépenses de fonctionnement - maintenance du bâtiment, personnel…- est de plus en plus pris en compte depuis les années 1980. Un séminaire des bibliothèques a porté sur le sujet. Le cahier des charges fourni aux architectes contient en principe des recommandations sur ces données. À Saint-Étienne, par exemple, la municipalité, en accord avec le directeur de la bibliothèque, a demandé que la charge du personnel soit intégrée au concept architectural, ce qui permet d'ouvrir la bibliothèque pendant les heures creuses avec seulement treize personnes. Ce type de critères n'est cependant pas obligatoire. Les architectes n'y prêtent pas toujours attention et rien n'empêche que le jury retienne un projet qui ne respecte pas ces éléments. À Rennes, le jury a sélectionné un projet architectural dont les coûts de fonctionnement et notamment en terme de personnel sont importants puisque la bibliothèque se répartie sur huit niveaux.

Claude Loupiac
Les projets sélectionnés par les jurys des concours ne constituent que des avant-projets. Pèsent ensuite sur la mise en œuvre du projet les impératifs et les aléas des entreprises de bâtiment et des bureaux d'étude. Les demandes des maîtres d'ouvrage peuvent aussi évoluer en cours de projet, ces modifications entraînant des coûts supplémentaires considérables. Un autre facteur d'augmentation des coûts est la lenteur administrative. Deux ou trois ans peuvent parfois s'écouler entre l'approbation du projet et le lancement des travaux. Pendant cet intervalle de temps, l'indice de la construction augmente.

De la salle
Je m'interroge sur la coordination des initiatives régionales et locales en matière de construction de bibliothèques. L'implantation et la répartition des équipements font-elles l'objet d'une cartographie et de discussions ou existe-t-il une autonomie totale dans ce domaine ?

Hélène Caroux
Étant le maître d'ouvrage, la ville est totalement responsable de ces équipements. Des règles existent, mais pas concernant l'implantation. La direction du Livre et de la Lecture, qui représente les bibliothèques municipales, n'a pas connaissance de tous les projets et ne cherche pas véritablement à collecter des données en la matière. Les Drac peuvent être informées, mais elles n'ont pas le pouvoir d'intervenir sur ce qui est décidé. Des représentants de l'État sont présents dans les jurys des concours. Ils peuvent exprimer leur désaccord, mais ils sont peu écoutés par les élus locaux.

De la salle
Quel que soit le côté positif de cette explosion culturelle, en l'absence de coordination, le processus peut conduire à une augmentation considérable des coûts et à une moindre efficacité par rapport à l'objectif visé. Cette question doit inévitablement être posée.

Hélène Caroux
L'équipement culturel relève effectivement du seul ressort de la municipalité. C'est seulement depuis 1945 que l'État intervient dans le financement de la construction de bibliothèques municipales. À l'exception de certaines dispositions réglementaires, il n'a pas de droit de regard sur ce qui est réalisé. La subvention qu'il verse est déterminée par un taux particulier. Si des dépassements de coût surviennent, il revient à la municipalité de les financer.

De la salle
Il existe effectivement des contraintes des deux côtés. Ce problème de coordination se posera avec encore plus d'acuité si les bibliothèques municipales intègrent à leurs missions une dimension de service au public. C'est une question d'ordre politique, qui touche à la structuration du processus, qui se pose.

Hélène Caroux
De la même façon, depuis vingt ans, les bibliothécaires revendiquent certains éléments de protection et une forme de droit de regard sur les projets.

Jean-Louis Langrognet
Merci pour votre intervention sur ce qui peut constituer un cas de figure intéressant à étudier avec nos élèves. En effet, l'exemple de la construction d'une bibliothèque municipale conduit à prêter attention au commanditaire et à sa politique culturelle et urbaine, aux contraintes d'un programme particulier orienté par des professionnels (les conservateurs), et à l'apparition du concept de médiathèque avec ses conséquences en termes de partis architecturaux.

  1. C'est d'ailleurs en 1975 que pour la première fois le titre de médiathèque est donné à une bibliothèque.
  2. Organisme pratiquant le prêt d'œuvres d'art ou de reproductions
  3. Outre ces conditions, les villes doivent répondre à un certain nombre de critères comme disposer d'un fonds de livres imprimés pour adultes d'au moins 250 000 volumes, proposer plusieurs supports documentaires, avoir un projet de réseau…


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
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