Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

Les patrimoines de l'architecturedu XXe siècle en France

Bernard Toulier, conservateur du Patrimoine, direction de l'Architecture et du patrimoine

Un parcours au sein de l'inventaire

L'entrée à l'inventaire

En réalité, je suis d'abord un praticien et un archéologue. J'étais donc très loin, au départ, des questions liées au patrimoine du XXe siècle. Comme il n'y avait pas de poste d'archéologie dans la région du Centre, j'ai été conduit à entrer dans le service de l'inventaire. L'administration crée parfois des vocations…

J'ai toujours considéré mon environnement avec les yeux d'un archéologue. Quand j'ai commencé à travailler, il y a 35 ans, on m'a dit de ne prendre en compte que la période 1800-1900. Les services de l'inventaire s'intéressaient en effet aux périodes ultérieures à celles étudiées par les archéologues. J'avais néanmoins suffisamment à faire, d'autant plus que je travaillais dans le Centre, qui est le pays des Châteaux de la Loire. J'ai notamment prospecté 15 000 fermes de la Sologne et 500 châteaux.

L'expérience de la Villa Médicis

Le travail sur le terrain ne favorise pas une dimension réflexive, mais j'ai eu la chance, après un concours, d'entrer à la Villa Médicis. Là, artistes et plasticiens m'ont fait découvrir un nouveau domaine : celui de la création en direct. À travers l'archéologie, j'avais déjà essayé de saisir une partie des processus mentaux en jeu dans la création. En côtoyant ces artistes, j'ai pu aller beaucoup plus loin : il m'a été donné de voir les recettes, les aspirations et les sensibilités à l'œuvre dans la création. Avec une équipe internationale, j'ai été amené à analyser et à relire le bâtiment de la Villa Médicis et à comprendre jusqu'à la conception des artistes qui en ont dessiné tel ou tel élément.

Cette expérience m'a considérablement éclairé, ressourcé et m'a aidé dans la poursuite de mon travail une fois en France. Elle m'a notamment permis d'être beaucoup plus sensible à la période du XIXe et du XXe siècles, celle qui est la plus proche de la création. Je me suis alors intéressé à tout ce qui ne devait pas être vu en France, avec un certain sentiment de culpabilité. On m'avait demandé de travailler à un livre sur l'architecture de Sologne. Aux yeux de tous, la Sologne en architecture était celle des constructions en bois. Pour ma part, ce qui m'intéressait surtout, c'était la Sologne en briques, celle des châteaux et des rendez-vous de chasse, qui était en dehors du domaine visé. J'ai écrit ce livre en visant à comprendre le système de relations qui a fait éclore l'architecture du XIXe et du XXe siècles et qui a produit non seulement des bâtiments, mais aussi l'environnement complet (paysages, relations sociales…) d'une région.

La mission relative au patrimoine du XXe siècle

À partir des années 1990, on m'a demandé de m'occuper du secteur du XIXe et du XXe siècles. Celui-ci commençait à s'ouvrir au sein de la direction du Patrimoine. Je devais commencer à initier des démarches dans ce que l'on appelait alors les "nouveaux domaines" du patrimoine. Je faisais donc de la "patrimonialisation", même si le mot n'existait pas encore à l'époque. Mon objectif était de voir comment il était possible, pour les périodes récentes, de construire des concepts susceptibles de produire des consensus sociaux suffisamment larges pour parler de "patrimoine". Cela nécessitait d'abord de passer de l'histoire de l'architecture à l'histoire sociale et d'analyser ensuite les modes de transmission, dans le monde contemporain, du patrimoine ainsi identifié.

La première des tâches consistait à rassembler les éléments de connaissance. En ce qui concerne le XXe siècle, il a d'abord fallu répertorier les 1 000 monuments qui ont été protégés au cours de ce siècle. Nous avons édité un petit ouvrage sur ces 1 000 monuments, qui en donne un premier aperçu. Aujourd'hui épuisé, il est consultable sur le site : www.patrimoine-xx.culture.gouv.fr. Ce travail ne s'apparente nullement à une anthologie de type scientifique des plus beaux édifices du XXe siècle. Même si les Commissions régionales du patrimoine et des sites consultent des spécialistes, le patrimoine n'est pas seulement une question de connaissance. Il s'agit d'une connaissance partagée, qui n'existe donc pas sans lien social. C'est d'ailleurs ce qui différencie les arts et l'architecture du patrimoine. Ce dernier constitue simplement un carrefour, qui permet socialement de vivre en songeant aux éléments à transmettre pour demain.

Les patrimoines de l'architecture du XXe siècle en France

Il convient de parler de "patrimoines" du XXe siècle au pluriel car il s'agit d'une réalité très hétéroclite. Le Moniteur a publié en 2000 le livre intitulé Un siècle de constructeurs. À travers cet ouvrage, il s'agissait, en saisissant l'occasion offerte par "l'effet millenium", de mieux comprendre l'architecture du XXe siècle et de susciter des consensus dans ce domaine pour instituer du patrimoine.

Les bâtiments ont toujours suscité des questionnements. Le général de Gaulle et Pierre Sudreau, ministre de la Reconstruction, s'interrogeaient dès le départ sur les voies de la reconstruction et sur la pertinence des grands ensembles. Ces bâtiments ont posé problème dès le début. Ils devaient répondre à une préoccupation nouvelle en France : loger rapidement, en toute économie, les populations nombreuses issues du baby-boom.

Quelques caractéristiques de l'architecture du XXe siècle

L'architecture du XXe siècle est essentiellement urbaine. Le basculement d'une France rurale à une France urbaine se produit dans les années 1930. En 1870,70 % des Français vivaient dans les campagnes ; la réalité s'inverse un siècle plus tard. La nostalgie du rural est donc globalement exclue dès lors qu'il s'agit du patrimoine du XXe siècle.

La densité de construction au XXe siècle est sans commune mesure avec celles des époques précédentes : plus de bâtiments ont été construits pendant ce siècle que lors de la totalité de la période antérieure. Cette accélération de la construction concerne surtout la seconde partie du siècle, en particulier les années 1970 : jusqu'à 500 000 logements par an étaient construits dans ces années-là, soit dix fois plus que ce que l'on parvient à faire, péniblement, aujourd'hui.

Des mutations sociales accompagnent cette évolution. Les classes moyennes sont en plein essor. Le pouvoir religieux s'affaiblit, phénomène tout à fait nouveau qui se traduit notamment dans l'architecture. Malgré une recrudescence actuelle, les églises sont vides aujourd'hui et le resteront très probablement. Une désaffection par rapport aux grands ensembles s'exprime également. Il est demandé aux DRAC d'accompagner leur destruction, grâce à des animations destinées à amoindrir les traumatismes des populations qui y ont vécu. L'ensemble de la communauté s'accorde sur la nécessité de détruire ces bâtiments, alors qu'ils n'ont même pas 50 ans d'existence. Cela implique d'accepter de détruire un certain passé et de ne pas accorder de reconnaissance aux liens sociaux que ces bâtiments ont tissés. C'est la première fois en France que des constructions sont aussi brutalement détruites pour des raisons internes (et non suite à une guerre). Nous avons conduit des études sociologiques, dans les quartiers qui ont vu disparaître ces grands ensembles, par exemple à Dijon. Les résultats de ces études sont consultables sur le site que je vous ai cité. Ces études montrent qu'il existe des traumatismes forts parmi les populations concernées. En même temps, c'est peut-être là que se situe le plus grand espoir : la seule issue à ces conflits est la création de consensus, qui à leur tour génèrent du patrimoine.

La notion de patrimoine : un concept récent, en pleine évolution aujourd'hui

Le concept de patrimoine est récent : il a émergé depuis une dizaine d'années, remplaçant la notion de "monument". Depuis l'an dernier, malgré les réticences de la France, l'Unesco a décidé de reconnaître dans le monde entier le patrimoine immatériel. Cela constitue une évolution considérable, notamment pour la civilisation occidentale qui se reconnaît avant tout dans son patrimoine matériel. Le patrimoine immatériel est donc à redécouvrir dans notre civilisation, ce qui nous permettra de mieux accompagner la valorisation de celui des autres civilisations.

Le nouveau regard qui doit être porté sur notre environnement est porteur d'enjeux culturels et sociaux importants. La tâche n'est pas facile pour vous, enseignants. Mais que vous soyez réunis aujourd'hui dans cette salle montre déjà que vous vous interrogez sur ce sujet.

Le label "Patrimoine du XXe siècle"

Le patrimoine du XXe siècle ne constitue qu'une part très faible du patrimoine protégé (soit 43 000 édifices et sites au total) : 2, 5 % en 1998 et 4 % aujourd'hui. Un important travail reste donc à mener dans ce domaine. Le patrimoine du XXe siècle occupe également une place restreinte dans le parc des espaces protégés, malgré la multiplication récente des zones de protection du patrimoine architectural et urbain et du paysage (ZPPAUP). Dans des villes comme Biarritz, Le Touquet, Deauville, ou encore Avoriaz et La Grande-Motte, des ZPPAUP ont été établies ou sont en train de l'être. Les ZPPAUP constituent un des outils utilisés par les acteurs administratifs pour traiter le patrimoine du XIXe et du XXe siècles, à côté de la loi de 1913 et de la protection des sites.

Nous avons créé un label "Patrimoine du XXe siècle" parce que nous avons pris conscience des limites de la protection. En effet, ce qui importe n'est pas tant l'augmentation de la protection et des subventions, que la reconnaissance sociale attachée aux bâtiments et la façon d'en parler. Il s'agit donc de désigner des édifices par des plaques de façon que les passants les identifient immédiatement comme des éléments de patrimoine. Pour nous, le plus important est de donner à voir ce qui doit être transmis pour demain. Le label concerne les édifices protégés, bien entendu, mais au-delà, tout ce qui est important au XXe siècle. J'espère que ce label provoquera d'autres développements ; je songe déjà à un label pour le XIXe siècle et à des labels européens.

La notion de label est très importante à notre époque : nous vivons dans une société de consommation, qui a besoin de points de référence et d'indicateurs de qualité. Le label "Patrimoine du XXe siècle" peut donc représenter un élément de reconnaissance intellectuelle très utile. Il peut aussi générer des gains économiques à travers le développement d'activités touristiques. Pour l'instant, l'administration n'a même pas les moyens d'attribuer les plaques (qui coûtent pourtant moins de 15 euros). Peut-être ces plaques seront-elles un jour sponsorisées par de grandes entreprises. Je préfèrerais que mon pays ait les moyens de poser ces plaques sans avoir à recourir à des sociétés privées ; mais ce qui importe avant tout est de parler du patrimoine.

La transmission de l'héritage : la cohérence de la chaîne patrimoniale

Pour transmettre l'héritage du XXe siècle, il convient d'abord d'identifier et d'inventorier. Depuis le 1er janvier 2005, l'inventaire est entièrement délégué aux régions. Il faut ensuite sauvegarder et protéger. La protection relève encore du domaine de l'État. Elle est réalisée par l'intermédiaire des COREFAE et des CRPS, qui examinent les dossiers et décident des inscriptions. C'est sur la demande de ces commissions régionales que la Commission Supérieure des Monuments Historiques décide de la protection totale, c'est-à-dire du classement du bâtiment.

L'entretien et la restauration constituent un autre élément, qui commence à relever des institutions locales, sauf pour les bâtiments classés qui sont traités par les architectes en chef des Monuments Historiques. Ces architectes font la noblesse du système patrimonial français. Il s'agit de personnes reconnues pour leur compétence, y compris pour l'architecture du XXe siècle. Nous avons la chance en France de disposer d'un tel corps d'architectes. Avec la Suisse et, dans une moindre mesure, l'Autriche, la France se situe parmi les meilleurs en Europe dans ce domaine. Les places au Centre des hautes études de Chaillot, qui forme les architectes en chef des Monuments Historiques, sont très demandées au niveau mondial. Les architectes japonais, américains et argentins nous envient cette école. Certains attendent deux ou trois ans avant de suivre le cursus de deux ans du Centre de Chaillot.

Le dernier élément, le plus important, est la valorisation et la sensibilisation du public au patrimoine afin que celui-ci s'inscrive véritablement dans la société. L'origine de l'engouement pour le patrimoine du XIXe et du XXe siècle est sans doute à situer dans la disparition des halles : les Parisiens et au-delà, les Français, ont perdu un élément important de leur patrimoine récent. La création du Musée d'Orsay constitue en quelque sorte le pendant de cette disparition. Le public a voulu éviter une autre perte et a fait pression sur la décision politique. L'ancienne gare a donc été transformée en musée, mais en utilisant déjà le goût de l'époque. Le bâtiment a été très bien conçu pour la muséographie, mais moins pour lire la construction telle qu'elle était. Orsay a pendant longtemps été béni par la critique. Aujourd'hui, cela commence à évoluer : certains regrettent que la restauration n'ait pas permis de conserver le souvenir des rails et des quais. J'espère que le musée sera conservé tel qu'il est. S'il fallait le protéger, il faudrait préserver l'orientation qui a présidé à sa construction parce qu'il est déjà un morceau d'histoire.


Quelques exemples des patrimoines du XXe siècle

Des espaces urbains

L'architecture du XXe siècle est avant tout constituée d'espaces urbains. On est bien loin des châteaux et des églises des milieux ruraux.

Il y a d'abord les villes nouvelles. Vous avez peut-être lu les conclusions portant sur les villes nouvelles du colloque qui s'est terminé hier. Les deux guerres mondiales, qui ont entraîné destructions et reconstructions, ont profondément transformé le paysage urbain. Le Nord de la France a connu beaucoup de destructions. À Paris et en région parisienne, les destructions ont été limitées, mais l'environnement a été métamorphosé par la construction de grands ensembles.
Les lotissements, les cités-jardins et les villes nouvelles constituent une part importante du patrimoine du XXe siècle. De nouveaux programmes, notamment de réhabilitation, vont être lancés. L'expérimentation est très répandue en ce qui concerne les espaces urbains car il existe une forte volonté de toujours correspondre au développement des idées sociales, des matériaux et des techniques de mise en œuvre.

La conservation du patrimoine que représentent les villes nouvelles nécessite de nouveaux outils. Elle ne peut plus s'appuyer sur la procédure des Monuments Historiques car il ne s'agit pas d'une addition de bâtiments. La mise en place de ZPPAUP peut constituer un de ces outils. Par ailleurs, la loi sur la solidarité et le renouvellement urbain peut conduire à revoir le patrimoine et l'environnement, notamment à travers la gestion par les documents d'urbanisme. Je vous invite à être très vigilants, en tant qu'enseignants, dans ce domaine car vous vous situez à la charnière de ces évolutions. Je ne comprends pas que les révisions du plan local d'urbanisme ne donnent pas lieu à des adaptations dans les différentes disciplines scolaires. Elles constituent en effet un renouvellement du regard très important sur l'ensemble d'une commune. Vous devez accompagner, par votre action d'enseignants, ces moments privilégiés. L'enjeu est de mieux gérer une commune en la regardant différemment. Maintenant, les expositions sont obligatoires. Je vous invite à vous y rendre avec vos élèves. De telles visites permettent de préparer une redécouverte du milieu et d'apprendre à comparer les éléments qui ont été reconnus ou non par la commune. Se forge ainsi une véritable école du regard.

Les exemples du Havre et de Royan

Dans les années 1970, on se demandait au Havre quels bâtiments devaient être protégés. Les départs de populations et de commerce étaient alors importants. L'atelier d'urbanisme et de petites équipes ont commencé à travailler sur la mise en place d'une ZPPAUP. C'est seulement après deux mandats municipaux que le projet a pu être mis en œuvre : une nouvelle équipe municipale a poursuivi cette action. Aujourd'hui les habitants sont très fiers de leur ville. Quand vous arrivez à la gare du Havre, le personnel des taxis vous donnent des prospectus et peuvent vous faire faire une véritable visite guidée de la ville. Les personnes qui accueillent ont déjà une formation pédagogique qui leur permet de voir leur ville ; mais c'est aussi le cas des habitants en général. On comprend donc bien pourquoi ils souhaitent que le Havre soit reconnu comme patrimoine mondial. Dans les années 1980 la visite du Havre par les touristes japonais et les étudiants en architecture surprenait beaucoup, y compris les professeurs d'architecture de Paris. La situation a beaucoup évolué depuis.

La ville de Royan a fait l'objet d'une autre redécouverte, grâce notamment au travail de Gilles Ragot, qui a revisité son histoire et qui a bien montré les liens entre l'architecture de la ville et le renouveau architectural au Brésil. C'est d'ailleurs ce qui est intéressant concernant l'architecture du XXe siècle : les techniques, les relations sociales, la stylistique se situent à l'échelle internationale. Même l'architecture régionaliste s'inscrit dans un cadre mondial. L'architecture du XXe siècle vous permet d'ouvrir vos élèves au monde entier. Les jeunes sont souvent plus sensibles que nous à ce type de pénétration culturelle.

Les cités-jardins de Strasbourg et de Pessac

La cité-jardin de Strasbourg est un autre exemple de pénétration culturelle. Même si on refuse de le reconnaître, ce sont bien les urbanistes allemands qui ont inspiré les premières cités-jardins françaises, par l'intermédiaire des exemples anglais. Le patrimoine peut donc nous aider à revisiter certaines parties de notre histoire.

L'exemple de la cité de Pessac est également intéressant si l'on considère la façon dont la population a vécu sa patrimonialisation. À l'origine, un enseignant, qui devait bien connaître Le Corbusier, a demandé la protection de sa maison. Les autres habitants de la cité n'y étaient pas particulièrement favorables. Cela a entraîné des conflits. Le diktat des intellectuels et des personnes de la culture était mis en cause. Il a fallu dix ans pour que se crée le lien social nécessaire et que se mette ainsi en place une ZPPAUP.

Le même processus a eu lieu à Lège. Là encore, ce sont des enseignants qui ont demandé la protection des bâtiments. À Rezé-lès-Nantes, on a même vu agir un véritable lobby de l'Éducation nationale : entre 30 et 40 % des habitants de la commune appartenaient en effet à l'Éducation nationale.

Globalement, j'ai remarqué que ce sont très souvent des enseignants qui sont à l'origine des demandes de patrimonialisation. Cela entraîne toutefois des difficultés car ils se retrouvent souvent isolés dans leur action.

Les réseaux et les infrastructures

L'univers, très technique, des réseaux et des infrastructures est en France victime d'un rejet. C'est pourquoi ponts, barrages, réseaux, usines etc. sont très difficilement pris en compte comme éléments de patrimoine. Le monde des lettres dédaigne cet univers technique.

Dans le cas du métro, ce qui a été réellement protégé n'est pas le métro lui-même, mais l'œuvre de Guimard et l'Art Nouveau. Une campagne de communication très intéressante a été lancée par la RATP. Malheureusement, elle n'a pas été accompagnée par l'administration. Certes, la RATP vise aussi, par cette action, à décourager les tags et les graffiti sur les murs des stations. L'impact de cette opération en matière de patrimoine est toutefois important. Des panneaux présentent l'environnement et font voir l'architecture des stations des années 1920 et 1950 ; des campagnes d'explication sont lancées. Il existe également une grande station dédiée au patrimoine qui retrace l'histoire de France mais aussi celle du métro.

L'intérêt des réseaux d'un point de vue architectural et urbain n'est pas bien pris en compte. Par exemple, le pont Bir Hakeim et quelques maisons vont peut-être être protégés au titre des Monuments Historiques. Pourtant, c'est l'ensemble du réseau qui importe : l'arrivée du flux dans la ville et dans l'îlot transforme l'espace urbain. Cette réalité n'est pas considérée parce que le regard qui est porté est fondé sur des catégories. Or la typologie ne fonctionne pas pour les réseaux. La vision en continu ne parvient pas à s'imposer en France. Cela signifie là encore que la culture cinématographique et intégrée est insuffisante.

Les éléments monumentaux des réseaux ne sont pas toujours non plus bien pris en compte. Seulement 22 aéroports sont protégés, alors qu'il existe plus de 800 plates-formes aéronautiques en France. Les plates-formes des années 1920 et 1930 ne sont pas protégées. Avec nos collègues européens, nous avons mis en place un Collège Européen des conservateurs du patrimoine afin de promouvoir l'architecture aéronautique. La dimension militaire est certes encore importante aujourd'hui. Toutefois, sur les 70 aéroports militaires, seulement dix seront maintenus, dont trois porteurs du vecteur nucléaire. Les innovations remarquables que contiennent les plates-formes aéroportuaires vont être vendues ; le label "Monuments Historiques" constitue un élément bloquant pour ces ventes.

La gare maritime de Cherbourg représente également un élément patrimonial intéressant. Il en va de même des phares et des châteaux d'eau ; une magnifique exposition portant sur ces derniers a lieu actuellement.

Les maisons et les villas

L'habitation représente un élément important dans le patrimoine du XXe siècle, avec les maisons et villas individuelles. L'art nouveau est à redécouvrir ; il n'a pas été totalement investi par la connaissance. On trouve par exemple de l'art nouveau bruxellois en plein cœur de l'Auvergne.

La cabane Le Corbusier pose un réel problème de conservation du patrimoine. Il s'agit d'une construction fragile, bâtie avec des matériaux économiques et non destinés à durer plus de trente ans. Elle a été victime de son succès touristique. Le plancher est déjà abîmé. Elle risque d'être fermée dans l'avenir. Cela deviendra-t-il alors un patrimoine virtuel, à la manière de la grotte de Lascaux ? Où construira-t-on une seconde cabane Le Corbusier ?

La maison de Charron représente un autre élément incontournable. Elle pose également des problèmes de restauration. Une association tente actuellement de la faire ouvrir et joue un rôle de relais très important. Globalement, les associations sont des relais indispensables dans le champ patrimonial. La maison fabriquée à partir de panneaux d'usine par Prouvé à Nancy constitue également un élément patrimonial reconnu. En général, les consensus autour de la protection des maisons ne sont pas difficiles à trouver.

Les immeubles et les tours

La protection des immeubles est beaucoup plus difficile à obtenir. Cela nécessite en effet de créer une volonté collective dans un lieu où s'additionnent des consciences individuelles. Les immeubles sont divisés en de multiples propriétés ; l'ensemble des propriétaires ne s'accorde pas toujours sur l'avenir du bâti. C'est pourquoi peu d'immeubles sont protégés.

En outre, les habitants de ces immeubles ne peuvent pas tous devenir des gardiens de musée. Si l'extérieur de l'immeuble peut être conservé plus facilement, l'intérieur évoluera en revanche nécessairement. La seule solution consiste alors à mettre en place un ou deux appartements témoins.

S'exprime également aujourd'hui un véritable rejet à l'encontre des grands ensembles, considérés comme facteurs de problèmes sociaux. La vision négative de cette architecture empêche la patrimonialisation de tels immeubles. Avec l'ANRU, nous essayons de retisser des liens sociaux autour de cette architecture et de développer une approche qualitative dans ces milieux où la priorité est de détruire et de recycler ces bâtiments.

Certains immeubles sont en revanche bien reconnus, comme l'immeuble de Perret, avenue Franklin, et l'immeuble de Sauvage à gradins. La protection de la Tour Albert pose quelques difficultés car l'ensemble des habitants vit en dehors des normes thermiques et de sécurité. Du fait des normes actuelles, les murs-rideaux ne peuvent plus être conservés tels quels. Or ils constituent la substance même du bâtiment. Dans la Cité Radieuse, une cuisine contenant des éléments de Charlotte Perriand a été protégée.

Les jardins et les paysages

Les jardins et les paysages du XXe siècle sont également redécouverts, par le biais des différentes législations et des Chartes de l'environnement, comme celle de Florence sur les jardins. Là encore se pose la question de la conservation de ce patrimoine dans son état originel. En réalité, on ne souhaite plus conserver les jardins tels qu'ils ont été à l'origine. C'est le cas par exemple du "Jardin Méditerranéen". Il n'avait pas été dessiné comme il se présente actuellement. Comme il a été mal entretenu pendant plusieurs générations, la végétation méditerranéenne s'y est implantée. Aujourd'hui, personne ne songe à couper cette végétation pour revenir à l'état antérieur du jardin. Des interrogations existent sur l'état des jardins qui doit être préservé : faut-il conserver l'état originel, à grands renforts d'investissements, ou l'état intermédiaire ?

La question de la transmission de l'héritage se pose donc de façon quotidienne pour le jardinier. L'entretien d'un jardin est déjà un geste de création : il est réalisé à partir d'un concept de plus en plus éloigné du concept originel. Il en est de même pour tout geste patrimonial : la volonté de simplement conserver est d'abord une démarche créative car l'on recrée ce que l'on souhaite transmettre à la société de demain.
Le milieu industriel

Le patrimoine industriel du XXe siècle est en partie issu du XIXe siècle. Au XXe siècle, une révolution industrielle s'est également produite. Des friches industrielles doivent également être entretenues. Ce sont de grands symboles qui sont conservés dans ces friches. La soufflerie de l'ONERA, par exemple, était le symbole de l'aéronautique. Celle-ci avait permis, en particulier après la guerre, de conduire les essais en grandeur modèle de l'aérodynamisme d'avions comme la Caravelle.

Le commerce et le tourisme

Le commerce et le tourisme constituent des éléments de patrimoine importants pour le XXe siècle.

Dans certains lieux, totalement recréés, les éléments d'origine sont pratiquement absents. C'est notamment le cas du café parisien protégé qui est situé aux Halles. Ce café a été l'objet d'une véritable surenchère patrimoniale, à tel point qu'il ne contient plus aucun élément d'origine, à part une des céramiques au fond à droite. Une autre céramique, venue d'un autre café, a été installée. Le zinc a été refait. Un crachoir a été introduit. Les tables ne sont pas d'origine : il s'agit de tables de métro. Ce type d'opération montre les limites de la démarche patrimoniale : faudrait-il une protection du type Monuments Historiques pour pouvoir conserver le plus possible la physionomie originelle du café ?

Les grands marchés couverts, comme celui de Reims, font également partie du patrimoine architectural du XXe siècle.

Le garage de Léon Citroën a pu conserver la même organisation car le gabarit des voitures comme les techniques ont peu évolué. En revanche, dans les grandes banques, les aménagements intérieurs ont changé, s'adaptant à l'évolution du métier.

Certains hôtels ont été bien conservés car ils ont très peu servi. L'hôtel de Cerbère, par exemple, n'a été exploité que quatre ans. C'est le responsable du buffet de la gare qui avait eu l'idée de construire cet hôtel pour accueillir la nuit les passagers de la ligne France-Espagne qui étaient en attente. La ligne de chemin de fer a cependant évolué rapidement, ce qui explique la faible exploitation de l'hôtel. L'hôtel construit par Breuer à Flaine a été transformé, dix ou quinze ans après sa création, en immeuble d'appartements. Le magnifique mobilier de l'hôtel a alors été vendu très rapidement. Pourtant, le mobilier avait également été protégé. Il existe cependant une législation différente entre la protection du mobilier et celle du bâti en France. À la fin des années 1990, une législation commune pour les deux domaines devait être établie, mais sans aboutir.

Les équipements de la ville

Les sanatoriums ont été exploités entre les années 1920 et les années 1960. Ils ont donc parfois été réutilisés. Celui de Sabourin va être transformé en école d'architecture.

Le lieu de refuge construit par Le Corbusier pour l'Armée du Salut pose des problèmes de transmission. Aujourd'hui, les sans-abri acceptent mal d'être accueillis dans des dortoirs. L'Armée du Salut met en valeur cette évolution, tandis que la Fondation Le Corbusier souhaite garantir les droits sur ce bâtiment. La situation sociale ayant évolué, il est devenu très difficile de restaurer le lieu à l'identique.

Les écoles posent parfois des problèmes similaires. Par exemple, on s'interroge sur la possibilité d'utiliser l'école de Plein Air à Suresnes pour faire la classe aujourd'hui. D'autres exemples d'équipements publics qui font partie du patrimoine du XXe siècle peuvent également être évoqués : la bibliothèque de Clamart, le Musée des Colonies (qui deviendra celui de l'immigration), le cinéma Le Rex. On peut évoquer le cas d'une piscine qui n'a également plus rien à voir avec celle d'origine. Du flocage a été fait. Avant, il s'agissait du ciment décoffré gris ; aujourd'hui, des couleurs sont utilisées. Pour avoir plus de lumière, des ouvertures ont été créées. Des carreaux de céramique ont également été ajoutés. Enfin, le bassin a été rétréci conformément aux normes en vigueur.

Dans chaque opération patrimoniale, un équilibre est à trouver entre l'authenticité, l'originel, le vécu et les moyens économiques.

Les édifices religieux

La crypte du couvent de l'Arbresle correspond à mon sens au lieu le plus fort de toute l'architecture française. Je l'ai choisie pour illustrer la couverture de mon livre. C'est une œuvre d'arts plastiques avant même d'être une œuvre d'architecture, qui joue sur la couleur, les lumières et le décoffrage.

Le pluralisme de la République est aussi en jeu dans le patrimoine du XXe siècle. La Mosquée de Paris a été subventionnée par l'État. Un inspecteur des Monuments Historiques, qui travaillait au Maroc avec Lyautey, est revenu en France avec les plans d'une mosquée marocaine. Une équipe d'ouvriers marocains a travaillé à l'édification de cette mosquée au cœur de Paris. Celle-ci est actuellement en cours de restauration.

Les lieux de mémoire

Le patrimoine ne concerne pas uniquement l'architecture, mais aussi des lieux de mémoire tels que les lieux de bataille. Il s'agit d'un patrimoine immatériel qu'on ne veut souvent plus entretenir. En revanche, des associations et des habitants continuent de le faire. Les tranchées française et allemande dans la zone rouge à Vauquois sont entretenues chaque année par des enfants. C'est par cette pédagogie-là que peut se faire comprendre le patrimoine.
Les patrimoines de la dernière guerre demeurent souvent non reconnus. La CRPS a déclaré à trois reprises que le port d'Arromanches ne faisait pas partie du patrimoine français, car il appartiendrait aux Anglais. Ce qui a permis la victoire continue donc à être ignoré par ceux qui ont été libérés !

Les éléments plus médiatiques sont plus facilement protégés car le patrimoine a une dimension sentimentale. Il manque encore une réflexion profonde sur ces enjeux. Une pédagogie qui permette des remises en question est à mettre en œuvre, afin de mieux définir ce qui doit être transmis à la société de demain.


Débat avec la salle

Claude Loupiac
Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter après l'exposé brillant de Bernard Toulier. Pour aller dans le sens de ce qu'il soutenait, j'insisterai sur le rôle de la demande, à côté de celui des services de l'inventaire : émanant du public ou d'associations, elle alerte l'inventaire en soulignant l'intérêt de bâtiments et la nécessité de leur protection. J'aurai deux questions à poser à Monsieur Toulier. À partir de quand l'intérêt pour l'architecture du XXe siècle, notamment celle postérieure à 1950, se manifeste-t-il véritablement parmi les personnels de l'inventaire ? Par ailleurs quelle est la position actuelle des services de l'inventaire sur l'inscription d'édifices réalisés par des architectes encore vivants ? Différents points de vue s'expriment sur le sujet : certains la refusent catégoriquement, d'autres l'acceptent.

Bernard Toulier
La prise de conscience de l'importance patrimoniale de l'architecture du XXe siècle date des années 1980. De "nouveaux patrimoines", dont les patrimoines industriel et ethnographique font aussi partie, ont été revisités à partir de cette époque. Notre action n'était pas particulièrement novatrice : elle n'a fait qu'accompagner un mouvement plus général de redécouverte au sein de la société française. Dans un contexte de ralentissement économique et d'affaiblissement des croyances dans l'idée de progrès, une logique de revisite du passé s'est en effet affirmée dans le monde intellectuel français. Si la France s'est lancée dans cette démarche de redécouverte du patrimoine du XXe siècle bien après les Anglo-saxons, elle s'est toutefois située à la tête des pays européens dans ce domaine. Le processus suivi est classique dans l'administration. Une première réunion s'est tenue à l'Arbresle pour lancer le mouvement français. Comme il a bien fonctionné, une Commission a ensuite été nommée pour étudier la question.

Pour répondre à votre seconde question, je dirai que je suis toujours un peu gêné par la confusion entre le prix de l'architecture et l'inscription au titre des Monuments Historiques. Je souhaiterais que les actions d'accompagnement soient plus développées et que le prix de l'architecture ait tout son sens et ne se confonde pas avec la reconnaissance patrimoniale. Si, dès sa mise en œuvre, on donne une dimension patrimoniale au projet, on ne fait que nuire aux conditions mêmes d'apparition d'un véritable patrimoine.

Claude Loupiac
En posant cette question, je songeais à la protection des bâtiments construits par exemple dans les années 1970 et dont les architectes sont encore vivants aujourd'hui.

Bernard Toulier
Une génération suffit. Si l'architecte est plutôt en fin de carrière et que le bâtiment date d'environ trente ans, je ne vois pas de raison de ne pas étudier la protection éventuelle de l'édifice. Ce qui importe, c'est que les architectes n'utilisent pas la protection au titre des Monuments Historiques comme une opération de promotion ou une façon de défendre leurs droits d'architecte. N'ayant pas réussi à convaincre le commanditaire ou en tout cas le légataire de l'intérêt de leur œuvre, les architectes peuvent être tentés de se servir de la procédure comme un moyen d'imposer aux usagers la conservation du bâtiment dans son état originel. À mon sens, ce type d'utilisation relève de la malversation. Le délai choisi par les Anglo-saxons, d'une durée de trente ans, me semble pertinent. Nous nous sommes d'ailleurs mis d'accord pour retenir en général ce délai. J'ai été très gêné, récemment, de protéger un bâtiment datant de 1998.

Jean-Louis Langrognet
Comme le temps manquera sans doute pour répondre à toutes les questions, je vous invite à prendre en note l'adresse du site Internet : www.patrimoine-xx.culture.gouv.fr.

Claude Loupiac
Vous pourrez y consulter en ligne la revue In situ, qui est tout à fait remarquable.

De la salle
La protection de l'architecture comme élément de patrimoine me semble tout à fait légitime. En revanche, celle des intérieurs - le classement d'une cuisine - me choque quelque peu. Cela me paraît davantage relever des musées ethnographiques ou des musées des Arts et Traditions Populaires. On ne peut pas obliger les habitants d'une habitation de conserver celle-ci telle qu'à l'origine.

Bernard Toulier
Les éléments de mobilier ont souvent été conçus comme des éléments d'architecture. C'est le cas du mobilier de Charlotte Perriand qui est indissociable du bâti ; celle-ci a d'ailleurs travaillé directement dans le cabinet de l'architecte qui a construit le bâtiment. De même, la maison de Breuer à Flaine constitue une œuvre d'architecture dans son ensemble : les fauteuils ont été conçus expressément pour s'intégrer dans le décor intérieur près de la cheminée. Dans la maison de Gray, actuellement en cours de restauration, le mobilier n'est plus présent. Il a été exposé au Musée d'Art Moderne qui n'envisage pas aujourd'hui de le replacer dans la maison. Les deux éléments - architecture et mobilier - sont donc dissociés, alors qu'ils avaient été conçus comme un tout.

Nous devons revoir nos divisions patrimoniales : pourquoi ne pas prendre en compte, dans un même élan patrimonial, l'architecture et le mobilier, lorsqu'ils ont été conçus en même temps ? Certes, la protection du mobilier dans le bâtiment d'origine est parfois contraignante. Mais celle du bâti ne l'est pas moins. Je reste persuadé que les ensembles clos (dans le sens archéologique du terme) qui comprennent un paysage, un extérieur et un intérieur, sont éminemment pédagogiques. En dissociant ce qui forme une globalité, on crée des réalités désincarnées. La Villa Cavrois constitue un exemple de ce type d'erreur. La protection aurait aussi pu concerner le mobilier, qui était encore en place quand le bâtiment a été protégé. Les personnes de la cellule de protection des antiquités et des objets d'art préféraient toutefois l'architecture religieuse à l'architecture civile et l'architecture romane à celle du XXe siècle. Le mobilier n'a donc pas été protégé. La Villa Cavois risque donc de ne plus pouvoir être lue. On est en train de songer à faire des faux, alors que le vrai mobilier existait et pouvait être conservé.

C'est justement tout l'intérêt du XXe siècle : nous avons la chance, pour cette époque, de disposer d'œuvres architecturales complètes, qui comprennent aussi des éléments mobilier. Ceux de Firminy, par exemple, ont été conservés. Il est donc possible de restituer des appartements et des édifices (la maison de la culture, la piscine, etc.) avec leur mobilier d'origine. André Wogenscky et Charlotte Perriand ont continué à travailler à Firminy pour achever d'en recréer l'univers dans beaucoup de domaines. Créer un musée du mobilier à Firminy, dissocié de l'architecture, me paraît totalement inconcevable. Il convient d'intégrer ce mobilier à la vie humaine et éventuellement de créer des appartements témoins. L'architecture ne doit pas être séparée du mobilier. À mon sens, le cas des maisons de Nancy est un véritable non-sens : ces maisons sont totalement vides ; on est obligé de visiter le musée pour découvrir leur mobilier.

De la salle
Je vous remercie d'avoir bien fait comprendre, à travers ces exemples, les paradoxes de la démarche patrimoniale, qui peut osciller entre surenchère conservatrice et recyclage.

À Firminy, plus de la moitié des habitations ne peuvent pas être habitées, notamment du fait de l'impossibilité de les chauffer. Que doit-on faire dans ce cas ? Doit-on conserver l'unité des habitations telle qu'elle existe aujourd'hui ? À l'inverse, c'est la logique du recyclage qui a été choisie pour les abattoirs de Toulouse. La magnifique halle ne possède plus rien aujourd'hui de ce qu'elle était il y a quelques années avant les travaux.

Vous avez également cité différents exemples de patrimoine industriel. Que doit devenir, par exemple, l'installation automobile de Montlhéry ? En effet, il n'existe pas réellement de perspectives pour ce bâtiment, ni dans son utilité première ni dans son recyclage. Comment donc trouver une frontière ? Cela nous implique tous car s'exprime là une quête identitaire, sur laquelle pèsent en même temps des contraintes économiques ordinaires.

Bernard Toulier
À mon sens, le recyclage constitue une réelle chance pour le patrimoine car il est inséparable d'une remise en question et d'un acte créatif. Il serait bien regrettable de ne jamais repenser le cadre de vie et notre propre rapport à notre environnement.

La solution trouvée à Toulouse pour les abattoirs permet au bâtiment de continuer à vivre, contrairement à celle utilisée pour les abattoirs de Lyon quelques dizaines d'années auparavant. Deux conceptions différentes du recyclage s'expriment ainsi. Dans un cas, seule la grande halle des abattoirs a été conservée, pour en faire un lieu de concert ; tout le reste est désert. Dans l'autre, la majorité des bâtiments et des aménagements intérieurs ont été préservés grâce au musée.

Il en est de même pour la piscine de Roubaix : si de nouveaux usages sont apparus, l'esprit général du bâtiment a été conservé. Né à Roubaix, je suis un fervent défenseur de la démarche patrimoniale qui y a été entreprise. Il y a quelques années, jamais on n'aurait pu penser que le renouveau de cette ville pourrait passer par le patrimoine. C'est pourtant le cas aujourd'hui : l'investissement dans le patrimoine a été un geste politique et a également contribué au renouvellement économique de Roubaix. Le geste patrimonial doit toujours être un acte de recréation.

Le site de Firminy revit aujourd'hui, grâce à des investissements considérables. Il sera inscrit sur la liste du patrimoine mondial d'ici deux ans. Il existe actuellement une liste d'attente pour vivre dans cette ville : des jeunes couples avec enfants veulent s'y installer alors même que l'école est encore fermée. Je vous signale d'ailleurs qu'une exposition remarquable se tiendra dans cette école du 21 mai prochain au mois d'octobre. Certains militent pour que l'école soit transformée en crèche. Le bâtiment ne peut plus être utilisé comme une école maternelle, pour des raisons de sécurité et de coût. Mais il est possible qu'il devienne une crèche d'ici trois ans.

Claude Loupiac
Il n'est effectivement pas possible de geler définitivement l'usage des édifices. Une réflexion importante a été entamée sur ce sujet ; des chartes ont été rédigées. Les édifices du XXe siècle peuvent très bien être adaptés aux nouveaux usages. Il convient toutefois de trouver un savant équilibre : les opérations de réhabilitation ne doivent pas être irréversibles et modifier trop fortement la physionomie originelle du bâti.

Jean-Louis Langrognet
Merci à Bernard Toulier pour son brillant exposé et la générosité de sa réflexion. Je ne saurais trop vous recommander la lecture de son ouvrage consacré à Architecture et patrimoine du XXe siècle en France, lequel mérite de se trouver en bonne place dans tous les CDI.


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
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