Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

Le rôle et l'action de la Fondation Le Corbusier

Michel Richard, directeur de la Fondation Le Corbusier

Nous célébrerons le 27 août, à Roquebrune-Cap-Martin, le quarantième anniversaire de la mort de Le Corbusier ; c'est sur cette plage qu'il décéda d'une crise cardiaque en se baignant. Cette année voit plusieurs commémorations pour la Fondation, puisque nous fêtons aussi deux anniversaires : celui de la Maison radieuse de Rezé, qui connaît aujourd'hui une vie très animée, et celui du cinquantième anniversaire de la consécration de la chapelle de Ronchamp. Je signale aussi le couronnement de l'église Saint-Pierre de Firminy qui aura lieu la semaine prochaine, puisque l'on y déposera le clocher au sommet du cône qui est en cours d'achèvement. C'est une situation délicate pour la Fondation : avons-nous oui ou non la volonté d'achever l'œuvre de Le Corbusier ?

La création de la Fondation

Le fondateur de la Fondation Le Corbusier, c'est lui-même qui, près de dix ans avant sa mort, conscient de ne pas avoir d'héritier, décida de créer une fondation. Son objet a été écrit très précisément dans une note de 1960 adressées aux quelques personnes mandatées pour installer la Fondation après sa mort :
"Je souhaite empêcher qu'à ma mort, cet actif multiforme ne devienne la proie d'huissiers de notaires ou de prétendants héritiers. Je n'ai plus d'héritiers directs. Ma famille, les Jeanneret, s'éteindra complètement du côté mâle lors du décès de mon frère, de moi-même et de mon cousin. Ma vie a été faite de contacts intenses avec les besoins de l'époque, de participations, et par conséquent de luttes avec des individus de haut potentiel rencontré hors du domaine familial. J'ai déposé chez maître Bayet des testaments successifs depuis plus de vingt années, se modifiant selon les circonstances. Je déclare ici léguer la totalité de ce que je possède en faveur d'un être administratif, la Fondation Le Corbusier, qui va devenir un être spirituel, c'est-à-dire une continuation de l'effort poursuivi pendant une vie."

Les statuts de la Fondation reprennent mot à mot les statuts tels qu'ils avaient été préparés et signés par le Corbusier en juin 1965 :
"L'établissement, dit Fondation Le Corbusier, a pour but de recevoir, acquérir, restaurer, conserver et faire connaître au public par tout moyen approprié (exposition, publication, conférence, colloque…) les œuvres originales, notes, manuscrits et documents, notamment ceux qui lui sont remis, légués ou cédés par Le Corbusier."

Il faut aussi ajouter l'idée que la recherche doit être encouragée par tout moyen dans l'esprit défini par l'œuvre écrite et construite de Le Corbusier. La Fondation est reconnue d'utilité publique depuis le 27 juillet 1968 grâce aux dispositions prises par Le Corbusier lui-même. Elle fonctionne aujourd'hui comme une association privée, même si certains membres de droit du Conseil d'administration sont des représentants du ministère de la Culture ; les autres membres sont cooptés par le conseil d'administration. Je signale que la Fondation vit de ses ressources propres parce que Le Corbusier a, là aussi, pris toutes les dispositions pour qu'elle puisse fonctionner le plus longtemps possible en disposant d'un capital et d'un patrimoine lui permettant de remplir ses missions.

Le Corbusier avait été très attentif à constituer ce patrimoine vers deux objectifs : permettre à la Fondation de vivre en conservant des œuvres et constituer une collection d'arts plastiques représentative de l'ensemble de son œuvre. Il a en effet toujours regretté de n'être pas connu en tant que plasticien alors qu'il consacrait la moitié de son temps à la peinture et à la sculpture. Le Corbusier a donc laissé une œuvre polymorphe extrêmement importante, d'autant plus qu'il est sans doute l'architecte ayant publié le plus grand nombre d'ouvrages. En outre, il n'a laissé que 70 à 75 bâtiments, ce qui est modeste par rapport à un certain nombre d'architectes de son temps. L'un des objectifs de la Fondation est donc de mieux faire connaître son œuvre sous tous ses aspects. Je rappelle que la Fondation est légataire universel de Le Corbusier, ce qui lui permet de vivre et de trouver des moyens de réaliser toutes ses actions.

La mise en valeur d'un patrimoine

Aujourd'hui, la Fondation essaie de mettre en valeur le patrimoine dont elle a hérité directement, représenté avant tout par les maisons La Roche et Jeanneret. Raoul La Roche a joué un rôle très important dans la vie de Le Corbusier en finançant ses activités dès les années 20. Il a ensuite commandé la maison La Roche qui, n'ayant eu qu'un seul propriétaire, est revenue à la Fondation dans un très bon état et intacte sur le plan des espaces. La collection de peintures qui s'y trouvait est aujourd'hui hébergée par le Musée des Beaux-Arts de Bâle et par le Centre Pompidou. Albert Jeanneret, le frère aîné de Le Corbusier, habita quelque temps dans la maison jumelée du square du Docteur Blanche ; il était compositeur de musique mais n'a malheureusement pas eu, en musique, la fortune qu'a eue son frère en architecture.

Ces deux maisons sont ouvertes à la visite ou aux chercheurs, d'autant plus qu'une grande partie des archives laissées par le Corbusier est numérisée, ce qui nous permet d'avoir une consultation sur place et sur des postes informatisés pour environ 400 000 documents. D'autre part, la Fondation a la charge de l'atelier-appartement de Le Corbusier qui se trouve au 24, rue Nungesser et Coli, dans l'immeuble Molitor qui allie le béton, la brique de verre et le métal. Vous pouvez imaginer les difficultés que les propriétaires peuvent connaître aujourd'hui. Le Corbusier s'était réservé les deux derniers niveaux de cet immeuble pour installer son appartement et son atelier.

Le troisième objet dont s'occupe la Fondation est la villa "Le Lac" à Corseaux, en Suisse, au bord du lac Léman. Il s'agit de l'exemple de l'habitat minimum, très compact mais très sympathique, avec une fenêtre en longueur permettant d'avoir une vue panoramique sur le lac. En outre, le mobilier des parents de Le Corbusier est resté dans cette maison.

Nous entretenons ces bâtiments, tous visitables. Les actions de la Fondation aujourd'hui relèvent principalement de la connaissance et de la promotion de l'œuvre de Le Corbusier ; dans ce sens, l'accès à ces bâtiments nous semble essentiel, puisque c'est au contact de ses œuvres que l'on comprend ce que cet homme a réalisé et le message qu'il a voulu faire passer. Nous avons plus de difficultés pour faire connaître son œuvre plastique, dans la mesure où la maison La Roche ne permet pas de présenter un grand nombre d'œuvres d'art. C'est la raison pour laquelle la Fondation mène une politique de prêt très généreuse en faveur des institutions organisant des expositions à travers le monde. Nous mettons également à la disposition des organisateurs et des musées des peintures, des sculptures et des dessins.

S'agissant des dessins d'architecture, la Fondation détient aujourd'hui 34 000 plans provenant directement de l'atelier de Le Corbusier. Ceux-ci sont aussi mis à la disposition des organisateurs d'expositions, comme cela va être le cas prochainement à Belfort. Il existe aussi un certain nombre de maquettes possédant une grande vertu pédagogique.

En ce qui concerne le centre de documentation, nous menons des actions plus spécifiques en faveur de la recherche. La première de nos actions est d'offrir chaque année des bourses à des jeunes chercheurs, qu'ils soient architectes ou historiens d'art ou sociologues. En général, ces bourses sont liées à une thématique donnée chaque année par la Fondation ; cette année, le thème retenu pour les bourses est l'œuvre plastique puisque nous estimons que, malgré un certain nombre de recherches, cette œuvre est encore mal connue. Nous aimerions avoir des candidats étudiant plus particulièrement le travail de Le Corbusier sur la tapisserie et sa pratique des expositions. Nous souhaitons aussi octroyer des bourses à des chercheurs qui nous aideraient à mettre en place le travail éditorial que nous voulons réaliser autour de l'œuvre écrite de Le Corbusier. Pour les chercheurs âgés de plus de 35 ans, nous proposons de mettre à disposition l'appartement de Le Corbusier, considérant que la meilleure façon de les aider est de les héberger gratuitement en mettant à leur disposition cet appartement.

Toutes ces aides font l'objet de la plus grande publicité possible, mais nous essayons aussi de faire passer l'information par un bulletin publié deux fois par an, dans lequel nous annonçons les différents appels à candidatures. La troisième forme de soutien à la recherche et à la promotion de l'œuvre est l'organisation de rencontres annuelles, autour de thèmes tels que la spiritualité dans l'œuvre de Le Corbusier ou l'œuvre plastique et la polychromie. Cette année, les rencontres auront un caractère particulier en raison du quarantième anniversaire de la mort de l'architecte ; elles auront lieu en Suisse à Zurich et à La Chaux-de-Fonds les 3, 4 et 5 novembre 2005. Nous avons l'ambition de publier les interventions ayant lieu lors de ces conférences afin de garantir une plus grande publicité de ces débats.

Une activité éditoriale

Nous avons également une activité éditoriale très développée relevant logiquement du statut d'ayant droit de la Fondation. La première concerne les meubles, de telle sorte que les meubles de le Corbusier et de ses éventuels collaborateurs soient édités conformément à la volonté des ayants droit. Je ne vous cacherai pas que la pratique des contrefaçons est l'une des difficultés que connaît aujourd'hui la Fondation, puisque ces meubles sont imités dans le monde entier, ce qui constitue un risque pour la Fondation de voir un jour s'épuiser une partie de ses ressources. Nous éditons aussi des luminaires, mais nous souhaiterions développer davantage ce type d'édition afin que ces objets soient mieux diffusés.

Par ailleurs, nous sommes en train d'éditer les dessins d'architecture, ce qui est fondamental pour les architectes, les étudiants en architecture, les restaurateurs et tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin aux bâtiments de Le Corbusier. Jusqu'à présent, ces plans étaient difficilement accessibles puisqu'ils étaient sur microfiches et ne pouvaient être consultés qu'à la Fondation. Nous sommes finalement parvenus à les numériser et nous venons d'en publier un premier volume sous la forme d'un premier DVD-ROM.

Enfin, en matière d'édition, nous souhaitons aujourd'hui mettre en place une publication systématique et scientifique de l'œuvre écrite, encore mal diffusée. Nous sommes de plus en plus sollicités par des éditeurs étrangers pour la publication de textes majeurs à traduire dans d'autres langues et nous regrettons de ne pas disposer d'une édition de référence de l'œuvre de Le Corbusier. Pour ma part, il me semble que ces ouvrages peuvent difficilement être appréhendés sans mode d'emploi, comme pour l'ouvrage intitulé Vers une architecture, qui est un ensemble de collages. C'est pourquoi nous avons entrepris un travail de fond qui consistera à terme à mettre à la disposition du public l'œuvre écrite de Le Corbusier ainsi que les conférences qu'il a prononcées dans le monde entier et qui ont fait de lui un homme célèbre. Nous souhaitons également publier à nouveau les articles qu'il a rédigés ainsi que la correspondance considérable qu'il a laissée derrière lui.

Un rôle de légataire universel

Enfin, notre rôle de légataire universel signifie aussi que nous devons veiller à ce que son œuvre reste la plus intègre possible et nous confère un devoir moral envers la mémoire de Le Corbusier.

Débat avec la salle

Jean-Louis Langrognet
À ce sujet, vous serait-il possible d'illustrer l'action ou la réaction de la Fondation sur un cas précis : celui de l'achèvement récent de l'église de Firminy dont le chantier avait été abandonné après la mort de Le Corbusier ? Pouvez-vous nous livrer quelques éclairages sur l'état du débat et la position de la fondation sur ce dossier ?

Michel Richard
Normalement, nous avons un avis à donner et le propriétaire est tenu de le respecter, sans quoi il y a atteinte au droit moral. Comme vous le savez, le droit moral ne s'éteint jamais et est totalement arbitraire. L'église Saint-Pierre de Firminy est restée inachevée après la mort de Le Corbusier, en raison d'un trop grand nombre de contentieux entre les différents pouvoirs locaux. Il s'agit d'un site exceptionnellement marqué par lui, puisque la commune comprend quatre bâtiments signés Le Corbusier. Ce qui fait la spécificité du cas de Firminy, et cela sera difficile à étendre à d'autres cas de figure, tient au fait que l'architecte ayant repris le chantier avait travaillé avec Le Corbusier sur ce chantier. La Fondation s'est donc trouvée en face d'un autre architecte, lui-même héritier de Le Corbusier, avec sa propre idée sur l'achèvement de l'église. En outre, Le Corbusier exprimait surtout une pensée dans ses croquis et, la plupart du temps, les plans ne correspondaient pas au bâtiment construit. Notre difficulté a donc été de respecter le projet initial et de discuter avec l'architecte sur sa propre interprétation.

Claude Loupiac
J'aimerais rebondir sur le problème de différentiel entre les plans publiés, les plans d'exécution, les plans définitifs et la réalité du projet. Je crois que ce phénomène est général et n'est pas propre à l'architecture de Le Corbusier. La pratique de l'architecture fait que c'est très souvent sur le chantier que les modifications de dernière minute sont effectuées, ce qui est problématique pour les historiens de l'architecture. En effet, si l'on se fonde uniquement sur les plans qui sont publiés et si l'on ne va pas voir sur place ce qu'il en est exactement, on risque de faire de nombreux contresens. Par ailleurs, je crois que vous envisagez d'organiser une exposition sur André Wogenscky.

Michel Richard
En effet, cette exposition débute dans une semaine. Nous essayons effectivement d'utiliser la maison La Roche, qui a été conçue pour exposer des œuvres, afin de montrer l'œuvre de Le Corbusier. Nous rendons hommage à André Wogenscky à travers cette exposition, puisqu'il est décédé l'été dernier. Il a été le collaborateur de Le Corbusier pendant vingt ans et a participé à des chantiers emblématiques. André Wogenscky a également été président de la Fondation et l'a véritablement mise sur les rails. La semaine dernière, j'ai rencontré Maurice Besset, exécuteur testamentaire de Le Corbusier, qui m'a donné sa bénédiction pour organiser cette exposition. En effet, la Fondation n'organise normalement pas d'exposition pour d'autres architectes que Le Corbusier. Cependant, compte tenu du rôle joué par André Wogenscky dans la vie de Le Corbusier et son omniprésence dans son atelier même, la Fondation avait le devoir d'organiser cette exposition. Nous allons d'ailleurs présenter essentiellement la main d'André Wogenscky dans la conception de ses projets et non pas forcément ce qu'il a réalisé.

De la salle
Pourriez-vous revenir sur les questions de classement des édifices au titre des monuments historiques ? Intervenez-vous éventuellement lorsque ces édifices sont en danger pour des raisons de spéculation immobilière ?

Michel Richard
En ce qui concerne le classement, nous sommes en train de créer un dossier afin d'obtenir le classement de l'œuvre de Le Corbusier au patrimoine de l'humanité. Ce dossier est extrêmement ambitieux et passionnant car nous voulons faire prendre en compte l'œuvre de Le Corbusier comme une entité unique et non comme une série de bâtiments. Nous travaillons donc avec un certain nombre de pays qui se sont joints à notre démarche. Cela nous a amenés à travailler avec les services d'architecture du ministère de la Culture, avec lesquels nous essayons de mieux collaborer, à la fois sur les problèmes généraux et sur les problèmes de classement. Tout cela signifie que Le Corbusier a la chance d'être l'architecte ayant le plus de bâtiments classés en France, mais on regrette tout de même, compte tenu de la lourdeur des procédures administratives, que les intérieurs n'aient pas été classés. Cela peut avoir des conséquences dramatiques puisque beaucoup de particuliers peuvent modifier l'intérieur de ces bâtiments. C'est très dommage, car le contenu et le contenant représentent un tout chez Le Corbusier. Tout l'espace est ainsi pensé et conçu dans son ensemble. Il existe heureusement des propriétaires agissant correctement, mais le risque de la revente du bâtiment subsiste.

Jean-Louis Langrognet
Permettez-moi de vous informer que la Conservation des antiquités et objets d'art de Haute-Saône prépare actuellement, avec la Drac de Franche-Comté, un dossier de présentation de classement au titre des monuments historiques des croix, tabernacles, chandeliers dessinés par Le Corbusier pour la chapelle de Ronchamp. J'aimerais enfin souligner devant tous les enseignants réunis ici la qualité de l'accueil que la Fondation sait réserver aux chercheurs dans ses locaux de la villa La Roche à Paris ainsi que l'exemplaire numérisation du fonds Le Corbusier qu'elle a réalisée et qui facilite l'accès aux différents documents conservés.

Nous allons donner maintenant la parole à François de Mazières, président de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine en voie d'installation au Palais de Chaillot. Dans le droit fil de nos préoccupations, nous pourrons ainsi bénéficier de ses éclairages sur les missions et les actions de cette nouvelle institution qui doit réunir notamment une bibliothèque, un musée et des espaces d'exposition, et qui est appelée à jouer un rôle déterminant dans la sensibilisation du grand public à l'architecture, dans sa dimension patrimoniale et son actualité immédiate.


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent