Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

L'architecture et ses tutelles,des années 50 à nos jours

Éric Lengereau, directeur du bureau de la recherche architecturale, ministère de la Culture et de la communication

Je suis à la fois architecte, historien et urbaniste, et j'assume des fonctions au ministère de la Culture et de la Communication, au sein de la direction de l'Architecture et du patrimoine dans le domaine scientifique. Je travaille à la mise en œuvre d'une politique scientifique et à la dépense adaptée de l'argent public en matière de recherche. La direction de l'Architecture et du patrimoine est la direction la plus importante du ministère de la Culture.

L'architecture est l'affaire de tous

Le titre de notre séminaire, "L'architecture comme fait culturel aujourd'hui", me fait penser que nous aurions pu également parler d' "affaire culturelle". Lorsque l'on m'a demandé de parler de l'architecture et de ses relations avec l'État, je me suis demandé s'il était pertinent d'évoquer l'architecture contemporaine en prenant cette posture particulière. En d'autres termes, ne serait-il pas plus simple de partir des édifices pour évoquer avec vous les questions complexes de la sensibilisation de l'éducation et de la culture architecturale ? De cette manière, j'aurais pu projeter devant vous des images appuyant mon propos, comme le font tous les architectes. Je crois par ailleurs qu'il est indispensable que l'enseignement de l'histoire des arts et de l'architecture soit assorti d'une immersion physique dans l'espace concerné afin de bien prendre conscience de la globalité des éléments de la dimension et du volume des choses.

Cependant, je ne me justifierai pas par la projection d'images ou par la réalisation architecturale, car j'ai la conviction que l'architecture n'est pas une affaire de spécialistes, mais celle de tout le monde. C'est pourquoi il me paraît fondamental de partir de la chose publique pour arriver à la chose construite. La chose publique appartient, au-delà de l'État, à tous : elle nous permet de mieux comprendre et d'appréhender la chose construite au sens architectural du terme.

C'est tellement fondamental qu'il faut l'inscrire dans un rapport étroit avec les autres matières enseignées traitant, de près ou de loin, du cadre de vie des citoyens. Est-il vraiment du ressort de l'État de se préoccuper de ces choses-là ? Disons-le : l'État, en France plus qu'ailleurs en Europe, se veut omniprésent et omniscient, pour le meilleur et pour le pire, et notamment en ce qui concerne l'aménagement de l'espace et l'architecture. Même avec de bons architectes, il peut exister une architecture médiocre, s'il n'y a pas de volontarisme architectural de la part de citoyens qui doivent formuler les exigences d'une maîtrise d'ouvrage éclairée, cultivée, formée à l'espace sensible, à la protection du patrimoine et à l'innovation dans la création architecturale. Sans ce volontarisme, le dynamisme architectural ne peut pas être mis en œuvre, comme c'est encore le cas, aujourd'hui : 60 % de ce qui se construit en France est construit sans architectes. Notre société n'est pas demandeuse d'architecture, par ignorance, par inculture, ou encore par défiance. Il est assez difficile d'accepter qu'un architecte puisse s'exprimer avec des termes que l'on ne comprend pas.

Cela me permet ainsi d'introduire l'histoire de l'action de l'État en matière d'architecture. L'État prétend à juste tire qu'il est de son devoir de promouvoir la qualité architecturale urbaine. Je parlerai d'abord des mutations qui ont marqué la politique publique au sein des administrations centrales de l'État. Ensuite de certains épisodes qui marquent l'aventure institutionnelle de l'architecture qui, encore une fois, est aussi l'aventure professionnelle d'hommes et de femmes qui se déplacent sur l'échiquier du pouvoir.

Les étapes de l'évolution de la politique de l'État

En premier lieu, je vais essayer de camper le paysage chronologique de la Vème République, de 1958 à nos jours. Pour les professionnels de l'architecture, de l'urbanisme et de la construction, on parle en termes de tutelle ministérielle, même si ce terme ne me convient pas. Celle-ci connaît trois dates importantes.

En 1958, la tutelle ministérielle des architectes s'exprime par le biais d'une direction de l'administration centrale, la direction de l'Architecture, qui préexiste au ministère de la Culture. Ce dernier s'est donc créé autour de la direction de l'Architecture, rattachée auparavant au ministère de l'Éducation nationale. Il s'agit par conséquent d'un domaine transversal dans l'organisation du gouvernement français.

En 1978, la direction de l'Architecture est transférée du ministère de la Culture au ministère de l'Environnement et du cadre de vie, équivalent de l'actuel ministère de l'Équipement, qui est chargé des infrastructures autoroutières, de l'urbanisme, de la politique du logement. Il s'agit donc du ministère qui a le plus à dire sur l'ensemble des dépenses de l'État, compte tenu de son caractère pluridisciplinaire et de ses multiples préoccupations. Ce transfert s'explique principalement par le mécontentement des architectes à l'égard du ministère de la Culture, qui dispose de moyens insuffisants, d'une marge de manœuvre trop faible et n'a pas assez de prise sur le réel. Cela s'est fait sous l'impulsion de Michel d'Ornano avec la bénédiction de Valéry Giscard d'Estaing, lors du remaniement gouvernemental de 1978. Cette situation s'est poursuivie jusqu'à l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, qui installe à nouveau un ministère de l'Équipement, dans lequel la direction de l'Architecture garde néanmoins sa place.

En 1995, la direction de l'Architecture revient dans le giron du ministère de la Culture, selon la conviction de Jacques Chirac que l'architecture relève essentiellement du domaine culturel. Cela a eu beaucoup de conséquences en termes de politique de la ville et d'aménagement de l'espace. 1958, 1978 et 1995 constituent donc trois dates essentielles de l'évolution de l'architecture et de sa pratique en France.

Patrimoine et architecture

Si l'on revient à l'année 1978, date à laquelle la direction de l'Architecture a quitté le ministère de la Culture, il reste le problème fondamental du patrimoine. Cela permet d'opter pour un autre angle d'attaque : celui de la direction de l'Architecture elle-même. Celle-ci était dirigée auparavant par le même homme depuis trente ans, et avait la responsabilité de la construction et de la promotion de la qualité architecturale pour chacun des édifices de l'État. Cela signifie que la direction de l'Architecture avait son mot à dire pour tout bâtiment érigé à l'initiative d'un ministère. Elle a ensuite perdu ses prérogatives avec la disparition progressive du conseil national des bâtiments de France. C'est pourquoi il est possible de dire que la direction de l'Architecture touchait essentiellement le patrimoine et la protection des monuments historiques, sans avoir par ailleurs une réelle prise sur l'architecture contemporaine.

Les pouvoirs publics se sont alors dirigés vers une politique de la création architecturale, dont l'objectif était d'aller au plus près de la transformation physique de l'espace habité. La direction de l'Architecture commence donc à se préoccuper davantage de la création contemporaine. Un projet de loi est également lancé afin d'engager l'État à garantir la qualité architecturale ; celui-ci donne d'ailleurs lieu à de vifs débats entre les tenants de la création architecturale et ceux de la construction brute. Il est finalement voté en 1977 avec l'idée que l'État et les constructions publiques doivent donner l'exemple à la liberté individuelle que constitue le droit de bâtir sa maison selon ses propres choix. Une mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques est créée et sera suivie par la naissance de l'Institut Français d'Architecture afin de sensibiliser le grand public au patrimoine et à l'architecture au sens large.

Je pourrais aussi analyser cette évolution à travers la problématique des pratiques pédagogiques et de la recherche scientifique dans les écoles d'architecture. Il en va autant en effet des médecins que des architectes : lorsque quelque chose ne fonctionne pas, la formation est toujours mise en cause. C'est pourquoi une réforme permanente des études d'architecture a été enclenchée pour que les architectes soient mieux formés, dès lors que l'on a conçu qu'il fallait une politique de la création architecturale. Cela a ainsi donné lieu à une réforme de l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, à la création des écoles d'architecture et à la mise en place de la recherche scientifique dans ces mêmes écoles.

Une évolution chronologique

Il est également possible d'étudier cette évolution chronologiquement, à travers les présidents de la République qui se sont succédé depuis 1958. Pour ce qui est du Général de Gaulle, sa principale action a consisté en la création des villes nouvelles, qui ont été un véritable laboratoire d'architecture pour les grands architectes que nous connaissons aujourd'hui. À l'inverse, Georges Pompidou a initié les premiers grands travaux, avec une vision claire de l'architecture et une prise de position dans la presse. Georges Pompidou avait une idée de l'architecture que l'on peut ne pas partager aujourd'hui, mais qui se défendait elle-même, dans la mesure où il y avait une véritable sensibilité à l'égard d'aspects tels que le paysage et le fait culturel.

Il ne faut pas forcément se poser la question de la qualité esthétique, mais aussi parfois celle de l'évolution pure de la discipline. Cela a été tout particulièrement le cas lors du septennat de Valéry Giscard d'Estaing. Tout ce qui a contribué à forger le paysage national de l'architecture et sa prise en charge par les pouvoirs publics date de cette période. La question de l'architecture, de la qualité du cadre de vie et du paysage n'a en effet jamais été autant prise en compte. Beaucoup de gens ont détesté ce type d'architecture, mais il n'empêche que l'on s'est mis à en parler et à en débattre. Il fallait une école d'élite de l'architecture afin de tendre vers une plus grande qualité architecturale. Malgré tous les efforts mis en œuvre, celle-ci n'a pas vu le jour en raison d'un trop grand nombre d'oppositions, et a laissé la place à l'Institut Français d'Architecture. Lors de l'alternance de 1981, cet Institut devient progressivement une institution de promotion de l'architecture avec l'organisation d'expositions et de séminaires et le développement de la recherche scientifique. Le septennat de Valéry Giscard d'Estaing a donc promu l'histoire de l'architecture alors que la pensée de gauche s'est davantage orientée vers l'intellectualisation de l'architecture et la mise en avant de la théorie ; la rencontre de ces deux courants a donné lieu au postmodernisme, lorsque l'histoire rencontre une architecture populaire. On constate donc que, lorsqu'un président de la République a une volonté forte, il peut pourtant trouver sur son chemin un arsenal de contradictions à cause desquelles la volonté ne devient pas réalité.

Pour ce qui est de François Mitterrand, il ne s'est pas passé grand-chose du point de vue de la politique de l'architecture lors de ses deux septennats.

Débat avec la salle

De la salle
Comment aborder du point de vue de l'œuvre architecturale les deux septennats de François Mitterrand ?

Éric Lengereau
C'est difficile d'un point de vue historique puisque la période est encore trop récente pour que nous disposions du recul nécessaire. Un colloque a eu lieu récemment sur la présidence de François Mitterrand ; il n'a pas été possible d'y inscrire les questions liées à l'architecture, l'urbanisme et l'environnement. L'Institut François Mitterrand ne nous a pas permis de consulter les archives relatives à ces sujets. Il est très difficile, étant donné le poids des acteurs encore présents sur l'échiquier politique, de faire l'histoire de cette période. Sur un plan éthique, il ne me semble pas possible de travailler sur une période récente.

Je conclurai en disant que les acteurs de la maîtrise d'ouvrage et ceux qui mettent en œuvre les politiques publiques ont plus de pouvoir sur la médiocrité et la qualité architecturale que les architectes eux-mêmes. Vous et moi transformons davantage le cadre de vie et le paysage que les professionnels de l'architecture eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle la question des politiques culturelles est de savoir ce qui doit être maintenu dans les fonctions régaliennes de l'État ou transféré dans les collectivités locales et dans les institutions. Le travail de ces deux journées est de chercher à irriguer la société française en termes de savoir par le canal des élèves ; il me semble, au-delà des lois et de la multiplication d'institutions spécialisées, qu'il s'agit du chantier le plus important.

De la salle
J'ai beaucoup apprécié l'intervention d'Éric Lengereau. Je fais partie d'un conseil d'administration de MJC, pour lequel ce type de problème s'est posé il y a une vingtaine d'années. Le principe d'un discours appuyé sur des croquis et des cas de figure me paraît très explicite et très caractéristique. Par ailleurs, je me souviens du fossé, dans les années 70, entre les élèves ingénieurs et les élèves architectes, qui avaient une approche très sociologique. Vous avez très bien décrit les oppositions qui nourrissaient alors le débat sur la qualité architecturale.

De la salle
Je voudrais revenir sur le fait que 60 % du bâti échappent à l'architecture. L'État réfléchit-il à cette question ? A-t-il des projets en la matière ?

Éric Lengereau
Beaucoup de gens pensent qu'une architecture sans architecte est possible, voire meilleure. Il existe deux visions de la politique de l'État envers l'architecture. Certains pensent qu'un politique d'architecture est une politique de promotion et de tutelle des architectes, au sens corporatiste. D'autres estiment en revanche qu'il est nécessaire de mettre en œuvre une politique d'architecture avant d'aller vers une politique des architectes. Dans ce cadre, on peut imaginer que ce n'est pas forcément en promouvant les architectes qu'il y aura une meilleure architecture. Pour ce qui est des espaces commerciaux assujettis à de nombreux frais, il faut saisir ce qui relève de l'espace sensible et ce qui relève de l'espace professionnel. La politique d'architecture est partagée entre plusieurs décideurs. Le ministère de la Culture, pour parvenir à promouvoir davantage la prise en compte de la qualité architecturale, conçoit des mécanismes interministériels et interdisciplinaires, dans la mesure où le sujet est transversal. Dans ce sens, les écoles d'architecture se réforment selon le principe que l'architecte ne sera pas forcément maître d'œuvre mais aussi conseiller technique, capable d'éveiller la conscience de la qualité architecturale, d'orienter la pensée sans forcément agir. C'est dans cette mesure que la culture architecturale que vous allez transmettre à vos élèves représentera une meilleure prise de décision dans la maîtrise d'ouvrage.

De la salle
Vous avez peu parlé des collectivités territoriales et des communes. Ce sont pourtant les maires qui délivrent aujourd'hui les permis de construire. Pour ma part, je suis assez impressionné par le manque d'intérêt dont ils font trop souvent preuve à l'égard des questions d'architecture et d'urbanisme. Il me semble indispensable de former les citoyens, mais de former également, voire prioritairement, les élus, qui sont les premiers en charge de ces préoccupations.

Jean-Louis Langrognet
Qui forme les élus ? À la base, c'est bien notre système éducatif. Lequel s'est essentiellement préoccupé jusqu'à une période récente de fournir quelques repères parmi les édifices monumentaux, sans s'attacher suffisamment à la compréhension des grandes caractéristiques du cadre bâti ou des facteurs qui éclairent la production architecturale.

Éric Lengereau
Tout cela relève de plus en plus des collectivités locales. Le grand échec de la décentralisation est de ne pas avoir engagé un dispositif accompagnant le transfert des compétences en matière de connaissances architecturales. Il est vrai qu'il existe des organismes chargés de former les élus locaux, mais uniquement en matière de finances locales. Je pense néanmoins que les élèves du lycée peuvent comprendre, avec une pratique pédagogique innovante, les liens existant entre le cadastre, l'évolution du foncier et l'espace sensible. Je milite, dans le cadre des relations entre le ministère de la Culture et le ministère de l'Éducation nationale, pour une reconnaissance des innovations pédagogiques dans ce domaine.

Jean-Louis Langrognet
Bien entendu, toutes les initiatives sont à développer et à encourager, mais une grande institution comme l'Éducation nationale ne peut se satisfaire de déléguer aux seuls militants le soin d'aborder une initiation à l'architecture. Il paraît nécessaire, sans quoi nous n'avancerons guère, de s'entendre sur les fondamentaux d'une culture architecturale et urbaine à donner aux différents stades de la scolarité, fondamentaux qui reposent sur le croissement d'une approche sensible des édifices, d'un ensemble de connaissances indispensables à la compréhension d'un programme architectural et la mise en perspective historique des évolutions de l'espace urbain. Merci à Éric Lengereau pour sa contribution à cette réflexion collective.


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
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