Séminaire « Du modèle américain à la superpuissance ? »

Fondements et limites de la superpuissance américaine

James Wilbur Ceaser, professeur à l'université de Virginie
François Durpaire, professeur agrégé d'histoire, lycée Marcelin-Berthelot, académie de Créteil
Cynthia Ghorra-Gobin, CNRS, directeur de recherche (professeur des universités, université Paris-I),
Hélène Harter, maître de conférences, directrice adjointe du centre de recherche d'histoire nord-américaine, université Paris-I
François Monnanteuil, inspecteur général de l'Éducation nationale, doyen du groupe Langues vivantes
Modérateur : Gérard Dorel, inspecteur général de l'Éducation nationale, groupe Histoire et géographie

Gérard Dorel : Le thème de cette table ronde, "Fondements et limites de la superpuissance américaine", est au cœur des préoccupations de tous ceux qui s'intéressent à l'Amérique et aux États-Unis en particulier. Ces sujets figurent dans nos programmes d'histoire, de géographie mais aussi dans les programmes de civilisation liés à l'enseignement de l'anglais.

Un récent numéro de La Documentation photographique, revue que les historiens connaissent bien, s'intitule "Aux origines de la démocratie américaine 1 ". Ce document composé d'une synthèse et d'études de cas est très riche. Il est utilisable pour les cours de civilisation et d'histoire-géographie. Cette collection, qui a maintenant plusieurs décennies, relève des services de documentation du Premier ministre.

Cette table ronde rassemble des historiens, géographes et politologues ainsi qu'un linguiste. Hélène Harter est directrice adjointe du centre de recherche d'histoire nord-américaine de Paris-I, qui est un des hauts lieux de l'université française en matière de recherche sur les États-Unis et le Canada. Elle est maître de conférences spécialisée dans l'histoire des villes aux États-Unis et, plus précisément, dans les dimensions techniques et industrielles de l'aménagement de ces villes.

François Durpaire est également chercheur au centre de recherche d'histoire nord-américaine. Il enseigne au lycée Marcelin-Berthelot de Pantin, dans l'académie de Créteil. Il a consacré sa thèse aux "États-Unis et la décolonisation de l'Afrique noire francophone (1945-1962) 2 ". Nous l'interrogerons sur le rôle des États-Unis dans ces pays, notamment ceux du golfe de Guinée.

James Wilbur Ceaser, professeur à l'université de Virginie, nous a décrit ce matin le fonctionnement de la démocratie et des partis politiques américains. Cynthia Ghorra-Gobin est directrice de recherche au CNRS. Elle a travaillé sur les villes américaines, notamment sur Los Angeles. Elle a réalisé l'un des meilleurs ouvrages sur la métropolisation aux États-Unis intitulé Los Angeles ou le mythe inachevé. Ce livre présente une vision très intéressante de la façon dont les Américains perçoivent la ville. François Monnanteuil exerce les fonctions de doyen des langues vivantes à l'Inspection générale. Il n'est ni historien ni politologue, mais en tant que civilisationniste, il est tout à la fois. Il a consacré sa thèse à Jefferson.

Je souhaite savoir comment chacun des intervenants perçoit la superpuissance américaine.

James Wilbur Caeser : Les anti-américains les plus fervents sont ceux qui exagèrent le plus la puissance des États-Unis. Par exemple, un article du Monde diplomatique fait état d'une Amérique qui domine le monde comme aucun autre empire de l'histoire de l'humanité. Même Donald Rumsfeld n'a jamais rêvé d'un tel pouvoir !

Les sciences politiques s'interrogent sur le but de la puissance. Dans le domaine des affaires étrangères, la puissance est davantage un moyen qu'une fin. Les États- Unis ne cherchent pas l'hégémonie en tant que telle. Ils sont le seul pays capable de projeter leur puissance militaire partout dans le monde. Aucun autre pays européen, ni la Chine, ni l'Inde, ne peut exporter son armée sur les autres continents. Il s'agit d'un atout considérable. Les guerres du Golfe et d'Afghanistan n'auraient pu être menées par d'autres pays. Cette capacité à projeter la puissance militaire fait partie de l'histoire américaine dont les ennemis ont toujours été situés sur les autres continents.

Cependant, la légalité de ces actions peut être contestée. C'est le domaine de la puissance politique. En effet, le pouvoir militaire nécessite une idée forte et attrayante pour s'exercer. Cette idée est pour les Américains la démocratie libérale. Les Européens sont plus ou moins d'accord avec cette idée qui représente le progrès. Certains, en revanche, y sont hostiles. L'expérience actuelle au Moyen-Orient sera-telle l'occasion pour cette idée de saisir l'imagination des peuples et de s'imposer ? Personnellement, je souhaite le succès de la quatrième vague démocratique qui a commencé en Irak mais aussi en Égypte et en Palestine. Du modèle américain à la superpuissance ?

Les États-Unis sont une puissance économique, mais d'autres centres de pouvoir économique émergent. L'Europe représente un poids économique important et la croissance de la Chine est extraordinaire. Dans trente années, ce pays représentera peut-être une puissance économique plus importante que les États-Unis.

Enfin, la puissance culturelle américaine est moins forte qu'on ne le pense. Évoquer l'américanisation du monde au travers de la musique ou de la restauration est très exagéré. En matière de philosophie, l'influence de l'Europe a été bien plus importante que celle des États-Unis. Le discours anti-américain fait partie de la culture européenne. Le fait que l'anti-américanisme soit aussi répandu montre d'ailleurs que les États-Unis ne contrôlent pas la pensée philosophique dans le monde. La religion séculaire à l'œuvre aujourd'hui est peut-être l'anti-américanisme.

Hélène Harter : J'orienterai ma réflexion sur le rapport à la puissance qu'entretiennent les États-Unis et sur la façon dont ce pays se perçoit par rapport au reste du monde.

L'Amérique se construit contre l'Europe à la fin du XVIIIe siècle. Elle met en avant son "exceptionnalisme". À cette époque, les alliés des États-Unis sont rares. Dans ses premières années, l'Amérique choisit l'isolationnisme et, conformément à la doctrine Monroe (1823), se refuse à intervenir dans les affaires européennes. Elle refuse réciproquement que l'Europe intervienne dans les affaires du continent américain. Cet isolationnisme politique se limite au continent européen. En effet, la politique étrangère américaine est très active en direction du reste du continent américain, notamment envers le Canada et le Mexique. Cette Amérique ne pratique pas l'isolationnisme économique, bien au contraire. Ses entrepreneurs ont des relations économiques dynamiques avec l'Europe, le Japon, la Chine. Dès la fin du XIXe siècle, la pénétration des marchés étrangers devient une priorité ainsi que la protection des marchés intérieurs.

L'isolationnisme domine jusqu'en 1898, année de la victoire surprise des États- Unis sur l'Espagne qui, si elle n'est plus la grande puissance d'antan, bénéficie encore d'un certain rayonnement international. Les Américains optent alors pour une approche plus internationaliste. Les idées des Pères fondateurs sont toujours très prégnantes. Une partie du Sénat est d'ailleurs hostile à cette rupture avec l'isolationnisme. Néanmoins, l'internationalisme domine jusqu'à la première guerre mondiale avant que les États-Unis ne renouent avec l'isolationnisme en 1919. L'acceptation réelle de l'internationalisme et de la puissance date en fait de 1945. C'est un phénomène récent si on prend en compte l'ensemble de l'histoire américaine. Elle n'a pas été générale non plus au début. Une figure comme Robert Taft (sénateur en vue dans l'après-guerre) y a été plutôt réticente.

Sur la longue durée, cette acceptation s'opère d'abord dans la sphère économique puis dans la sphère politique. L'ouverture de l'Amérique au monde s'est faite en effet par l'échange des idées, des techniques, la circulation des modèles, les expositions universelles dans lesquelles les Américains ont été très présents, et bien sûr par l'im- migration. L'Amérique est un grand pays d'immigration. Elle a accueilli des millions d'immigrants, des populations venant majoritairement d'Europe durant les premières décennies de son histoire. Cette immigration contribue au dynamisme de l'Amérique. Si les années 1921 à 1965 marquent une période de frilosité à l'égard de l'immigration, les Américains y sont historiquement largement favorables. Même après le 11 septembre 2001, cette idée n'a pas été remise en cause. Les Américains estiment que les immigrants contribuent au dynamisme de leur pays. Un immigrant sur sept doit son arrivée aux États-Unis à ses diplômes et cela constitue indéniablement une richesse. Le débat et les réticences portent sur l'immigration clandestine et pas sur l'immigration en soi.

À l'heure de la mondialisation, la puissance de l'Amérique tient à son ouverture historique aux hommes et aux échanges mais aussi à son statut de première puissance économique. Cependant, la mondialisation n'est pas unanimement saluée aux États-Unis. Certains s'y opposent car ils estiment qu'elle est dangereuse pour l'environnement et surtout pour les emplois.

Cynthia Ghorra-Gobin : La puissance économique peut être abordée par la question métropolitaine. En effet, les Américains conçoivent leur pays comme une nation métropolitaine. Ce sont les métropoles qui font la force de l'économie américaine. On constate que les Américains se donnent les moyens de conceptualiser la métropolisation. Ils inventent des termes pour montrer la puissance que revêtent les villes et les métropoles.

Mardi 17 mai 2005, les habitants de Los Angeles ont élu un maire hispanique. La redéfinition des limites et des frontières de Los Angeles - le redistricting - a-telle permis l'ascension d'un représentant d'une minorité ethnique ? Celle-ci aurait-elle été possible sans la redéfinition des limites du territoire ? Il y a vingt-cinq ans, parmi les quinze élus municipaux de la ville de Los Angeles, un seul représentait la minorité hispanique. Un quart de siècle plus tard, cinq élus sont issus de cette minorité qui constitue 45 % de la population tandis que trois autres élus représentent les minorités noires.

80, 5 % de la population américaine réside dans les métropoles. Le taux de croissance est extrêmement important. Le PNB est essentiellement produit par l'économie métropolitaine. Le recensement de 2000 montre que le taux de croissance de la population au cours de la dernière décennie a atteint 13 %, ce qui représente 32, 6 millions d'habitants.

En ce qui concerne la répartition de la population, le taux de croissance dans les États du New Sun Belt est extrêmement important. Les États-Unis reçoivent des flux migratoires en provenance de l'étranger mais connaissent aussi d'importantes migrations internes. La population étrangère représente 31 millions d'habitants, soit 11, 2 % de la population. Ce taux est important mais bien moindre que celui du début du XXe siècle, quand il s'élevait à 14 %.

Deux grandes catégories de métropoles peuvent être distinguées. Certaines attirent des flux migratoires en provenance de l'étranger. C'est le cas de New York, de Los Angeles, de San Francisco ou de Chicago. D'autres, généralement situées dans les États du New Sun Belt, attirent les migrants internes. C'est le cas d'Atlanta, de Phoenix ou de Las Vegas. Par ailleurs, nous observons que certaines villes qui reçoivent des flux migratoires perdent néanmoins de la population. C'est le cas de New York et de Los Angeles. La population américaine qui quitte ces grandes villes est composée, d'une part, de personnes qualifiées qui rejoignent les États du Sud et des villes comme Atlanta et, d'autre part, de personnes non qualifiées qui sont en concurrence sur le marché du travail et le marché du logement avec les populations issues des flux migratoires. 80, 3 % de la population américaine résident dans les métropoles et 30 % de la population est concentrée dans neuf métropoles de plus de cinq millions d'habitants. Le taux de croissance démographique de ces métropoles est important. Par exemple, celui de Dallas est de 30 %.

Les Américains prennent en compte la croissance démographique des métropoles et la comparent avec la croissance de la ville-centre. En effet, il peut y avoir une croissance démographique de la métropole concomitante à une décroissance de la ville-centre. Les chercheurs américains ont créé de nouveaux termes pour qualifier leurs métropoles. Celui d'urban sprawl fait référence à une croissance démographique et à un étalement urbain et indique une restructuration spatiale du marché du travail. Les emplois se situent dans les banlieues, les edge cities, ou dans le périurbain, les edgeless cities. De leur côté, les termes Global city et World city sont synonymes. Il s'agit des "villes globales" qui ont un poids important dans le commandement de l'économie mondialisée. L'expression World-city Region est plus riche : elle fait référence non seulement aux villes qui interviennent dans le commandement de l'économie mondiale mais aussi à la restructuration du marché du travail qui fait que l'économie n'est plus concentrée dans la ville-centre. Les chercheurs travaillent également sur le degré de connectivité des villes américaines dans le réseau de villes globales ; on parle de World-city Network.

Deux nouvelles catégories ont été récemment inventées : les Boomburbs et les aires micropolitaines. Les aires métropolitaines rassemblent 82, 6 % de la population. Les aires micropolitaines dont la population est comprise entre 10 000 et 50 000 habitants représentent 10 % de la population. Les Boomburbs sont les villes ou municipalités de plus de 100 000 habitants au sein d'une métropole et dont le taux de croissance est supérieur à 10 %. Les États-Unis en comptent 53. Ces deux nouvelles catégories sont intéressantes. En effet, le président Bush a obtenu une majorité de voix dans les villes relevant de ces deux catégories alors que les villes ont voté en faveur du candidat démocrate. La puissance économique américaine repose sur les villes-régions ou world-city regions.

François Monnanteuil : La domination américaine ne se traduit pas par le rayonnement de la langue. En effet, la langue internationale n'est pas la langue améri- caine. L'américain est toujours considéré comme une variété d'anglais. Nous pouvons d'ailleurs nous interroger sur cette extraordinaire capacité qu'ont eue les Britanniques à exporter un modèle anglais qui a suivi des variations suivant les lieux où il s'est développé.

Dans les concours de recrutement de professeur d'anglais, Capes et agrégation, les programmes de littérature et de civilisation font toujours référence aux États- Unis. Depuis 2000, par exemple, les questions mises au programme de l'agrégation sont : "la destinée manifeste des États-Unis au XIXe siècle, le crime organisé à la ville et à l'écran de 1929 à 1951, la relation spéciale entre le Royaume-Uni et les États- Unis de 1945 à 1990". Ces questions font toutes référence à des relations de pouvoir, soit à l'intérieur des États-Unis, soit avec le reste du monde. Cela illustre l'association entre États-Unis et pouvoir dans la représentation collective.

Dans l'enseignement secondaire, il y a une cinquantaine d'années, les États-Unis n'étaient abordés qu'en terminale. Aujourd'hui, les programmes font référence à ce pays dès le début du collège. Il s'agit pour les élèves d'apprendre un certain nombre de notions culturelles de base pour favoriser leur compréhension de cette nation.

La personnalité anglophone dont les élèves entendent le plus parler est Martin Luther King alors qu'il n'a pas eu beaucoup d'influence sur l'histoire de la France. On peut se demander pourquoi. La première explication est relative à l'âge des professeurs. La seconde fait référence au discours de 1963 : "I have a dream ". En effet, la recherche d'un idéal peut attirer les élèves. Ces raisons sont insuffisantes. Il me semble que la référence à Martin Luther King permet de traiter l'ensemble de la vision de la société américaine et que ce personnage permet de surmonter l'opposition entre pro-américanisme et anti-américanisme.

Les questions auxquelles la société américaine cherche à apporter des réponses sont celles que nous avons ou aurons à résoudre. Nous nous déterminons par rapport à la façon dont les problèmes y ont été (ou sont) traités : Martin Luther King symbolise le problème du racisme. La question indienne qui est souvent évoquée fait, elle aussi, référence au racisme ou au communautarisme. Les thèmes du développement des technologies ou de l'environnement dans la société américaine le sont au travers de son prisme, perçu comme grossissant ou déformant, ou considéré comme l'anticipation de ce que nous vivrons.

Cette thèse illustre la puissance des États-Unis puisqu'elle signifie que nous ne pouvons envisager notre société que par rapport à ce qui s'y est fait, que ce soit pour s'en réjouir, s'en affliger ou le dénoncer. De même que les élèves n'entendent pas parler de Winston Churchill, ils savent peu de choses sur le fonctionnement des institutions britanniques. Ils n'entendent parler de la Chambre des lords que lorsqu'il s'y produit un incident. En revanche, ils ne savent rien du processus d'évolution du pouvoir local du Pays de Galles ou en Écosse. Ces questions sont pourtant plus proches de celles qui nous préoccupent en matière de pouvoir central et de pouvoir régional que l'articulation entre Nation et States aux États- Unis.

La puissance des États-Unis ne s'opère pas sur le plan linguistique, la langue internationale n'est pas l'américain. En revanche, il me semble qu'il existe une très forte prégnance de la société dans la réflexion que les élèves du secondaire sont conduits à mener à partir de leurs références culturelles de langue anglaise.

François Durpaire : La puissance d'un pays s'explique d'abord par son territoire. La puissance américaine s'explique aussi par la capacité de la population américaine à faire vivre sa diversité. Si nos manuels insistent sur la puissance économique et militaire, j'estime que les premiers facteurs pour expliquer la puissance de ce pays sont la population et l'espace.

Dans le programme d'histoire de terminale, les États-Unis sont étudiés dans le cadre des relations internationales depuis 1945. Il est écrit : "On analysera les caractéristiques majeures de la guerre froide. On intègre dans cette étude la présentation des modèles soviétique et américain. […] Dans le cadre du nouvel ordre mondial, la disparition de l'Union soviétique met un terme à la guerre froide, les États-Unis s'imposent non sans contestation comme l'unique superpuissance."

Les manuels tendent à calquer la présentation du modèle contemporain sur celui qui prévalait pendant la guerre froide. Nous présentons le modèle américain des années 1950 et 1960 avec ses limites (la ségrégation par exemple). La présentation de la domination de la superpuissance américaine depuis 1991 entraîne une confusion dans l'esprit des élèves par rapport au modèle des États-Unis durant la guerre froide. En effet, les élèves se demandent si c'est ce modèle des années 1950 et 1960 qui s'impose aujourd'hui. Il est nécessaire d'expliquer l'évolution de ce modèle : la situation des femmes, des minorités a bien évolué depuis. Heureusement, le programme de géographie qui aborde les autres aspects de la puissance permet de comprendre les fondements actuels de la superpuissance américaine. Il n'est pas aisé d'enseigner l'histoire contemporaine du monde et des États-Unis. L'unilatéralisme et l'hégémonie, qui figurent dans tous les manuels comme des évidences, ne sont pas des notions qui vont de soi : il faut les expliciter.

Le modèle sociétal américain contemporain est aussi mal traité. L'idée que le melting pot a disparu au profit du communautarisme est répandue. Les Français ont inventé ce mot de "communautarisme" pour qualifier une dérive qui, selon eux, provient des États-Unis. Or aux États-Unis, on en est passé à l'idée d'un nouveau melting pot qui consiste à faire vivre les communautés ensemble. Tous les dix ans, on demande aux Américains leur appartenance raciale et ethnique - Blancs, Noirs, Amérindiens, Polynésiens ou Asiatiques - afin d'élaborer des statistiques et de définir des droits pour ces catégories dans le cadre de l'affirmative action. En 1990, un demi-million d'Américains ont refusé de ne cocher qu'une case et ont revendiqué plusieurs origines. En 2000, après dix ans de débat, les institutions admettent que les Américains puissent cocher plusieurs cases dans ce recensement. C'est l'émergence d'une Amérique métisse. Néanmoins, certains sont tentés de présenter la société américaine contemporaine à l'image de celle qui existait en 1968, avec les ghettos et les communautés fermées. Les couples mixtes se multiplient. J'ajoute que dès 1989, trois Noirs sur quatre affirment avoir un Blanc dans leur cercle d'amis proches. Il en est de même pour les Blancs. Les ghettos ont très nettement diminué depuis trente ans. Les Africains-Américains ont massivement investi les banlieues. La réalité de l'Amérique actuelle est la diffusion des minorités sur tout le territoire et l'émergence d'une Amérique métisse.

Gérard Dorel : Je retiens de ces interventions que vous avez peu évoqué les limites de cette superpuissance. Il semble que tout se déroule pour le mieux aux États-Unis.

François Durpaire évoquait l'Amérique métisse comme un phénomène nouveau. Quelle est la réalité effective de ce métissage ? Ce phénomène participe-t-il de la puissance comme un moyen d'influence sur le reste du monde ? Cette question n'est peut-être pas nouvelle.

Nos intervenants ont beaucoup parlé de culture. S'il est facile de compter le nombre de divisions et de porte-avions américains à l'étranger, il est plus difficile d'apprécier l'aspect culturel de la puissance. L'anglais s'américanise-t-il partout ? Les esprits sont-ils influencés par les médias qui se diffusent ? Les vagues d'immigration qu'évoquait Hélène Harter constituent-elles un avantage pour les États-Unis ? Les migrants d'Amérique latine et d'Asie ne vont-ils pas perturber la culture américaine avec leur langue ? En effet, de nombreux Hispaniques refusent de passer sous le "rouleau intégrateur" de la langue américaine. Les métropoles qu'évoquait Cynthia Ghorra Gobin sont des lieux d'exercice de la puissance, mais leur évolution interne n'est-elle pas un facteur de fragilité ? En effet, nous observons que le centre de New York ne redémarre pas suite au 11-Septembre malgré les nombreux projets. Il semble que la puissance des grandes villes, auparavant très centrées, soit en train de se dissoudre.

Hélène Harter : Depuis 1965, nous observons une ouverture massive des États- Unis à l'immigration avec une modification des zones géographiques d'origine des immigrants. L'Asie et l'Amérique latine sont devenues majoritaires. Par conséquent, l'Amérique regarde de moins en moins vers l'Europe. Ces immigrants qui vivent aux États-Unis écrivent à leurs proches restés au pays, leur envoient de l'argent et leur racontent l'Amérique, ce qui incite certains à faire à leur tour le voyage. La culture américaine s'exporte mais, dans le même temps, elle s'hybride dans un contexte de mondialisation. Elle se transforme sous l'impact des migrations. Certains parlent de latinisation de l'Amérique. En effet, certains migrants, mexicains en particulier, refusent de parler anglais. Les lois des années 1960 sur le bilinguisme leur permettent, par exemple, de passer le permis de conduire ou de suivre les cours à l'école dans leur langue. Cela contribue à la transformation rapide de l'Amérique. N'oublions pas que depuis le recensement de 2000, la première minorité américaine est la communauté hispanique et non plus les Africains-Américains.

Cynthia Ghorra-Gobin : Observe-t-on vraiment un métissage des États-Unis ? Nous constatons un phénomène de multiculturalisme qui peut se traduire parfois par du communautarisme. Le redistricting de Los Angeles l'illustre. Il existe une loi fédérale de 1982 qui stipule que, dans les grandes villes, lorsqu'une minorité ethnique a obtenu un taux de croissance important, il faut redessiner les limites des quartiers. L'objectif est de former une circonscription électorale homogène pour permettre l'accession d'un conseiller municipal de cette minorité ethnique. Ce redistricting permet-il à des minorités ou à des populations issues de l'immigration d'accéder à la scène politique ? L'accession d'Antonio Villaraigosa au poste de maire de Los Angeles, qui est vécue comme une évolution positive, a-t-elle été facilitée par le fait qu'on ait construit des quartiers ethniques ? ou bien l'abolition de la ségrégation lui aurait-elle également permis d'accéder au pouvoir ? Les chercheurs travaillent sur ces questions.

François Monnanteuil : Le terme d'Afro-Américains n'est qu'un exemple de hyphenated Americans qui signifie que le vocable décrivant l'origine d'un individu ou d'un groupe comporte un trait d'union. Cela illustre le fait que la façon dont chacun se pense est liée à la langue qu'il utilise. Nous, Français, aurions du mal à envisager le biculturalisme autrement que par le mélange. Or les hyphenated Americans sont le fruit d'une addition et non d'un mélange.

Gérard Dorel : Je suis frappé par l'évolution du poids des Latinos aux États-Unis. Il est évident qu'un vrai problème se pose. Dans les années 1970, j'enseignais à l'université de Californie où les étudiants chicanos avaient comme objectif de rentrer dans le système. L'anglais était le véhicule de la réussite. Aujourd'hui, j'observe que le nombre des étudiants hispaniques a crû et que la majorité d'entre eux refuse l'influence de l'anglais. Ils le parlent, mais leurs thèses sont consacrées à la langue ou à la culture hispanique et les masters d'histoire précolombienne foisonnent. Nous avons beaucoup parlé de l'anti-américanisme français mais l'anti-américanisme hispanique existe aussi. Le Mexique rappelle constamment le traité inique de Guadalupe de 1848 qui lui a arraché le territoire qui constitue le sud-ouest des États- Unis actuels. L'afflux important de Mexicains aux États-Unis ne va-t-il pas inscrire ce goût de la revanche aux États-Unis ? Ce phénomène est probablement moins net dans le Nord-Est où les Hispaniques, s'ils sont relativement nombreux, ne sont pas d'origine mexicaine. En revanche, au Texas, en Arizona, en Californie, il me semble que ce sentiment est prégnant.

Fançois Durpaire : L'idée derrière le concept d'hyphenated American [Américains à trait d'union] était d'accoler l'origine culturelle ou religieuse à la nationalité : Italianamerican, Jewish-american, etc. La citoyenneté est un élément politique, détaché du culturel, de l'origine et du religieux. Cette conception a pour origine le multiculturalisme et le multi-ethnisme issus des contestations des années 1960 : Black Power, etc.

Aujourd'hui, le métissage ne consiste plus à accoler une origine à une nationalité. Il s'agit, par exemple, de dire : "Je suis Noir et Blanc." Cela ne va pas de soi. Il existe des résistances au métissage. En 2000, seuls 2, 4 % des Américains disent être métis. Le multiculturalisme a " ségrégué " l'Amérique mais a aussi permis de donner des droits aux minorités. De nombreux Africains-Américains, de nombreux Amérindiens y sont donc attachés. Au contraire, les républicains sont favorables au concept de métis pour supprimer les revendications raciales et mettre un terme à l'affirmative action.

Est-ce parce que l'Amérique s'hybride qu'elle est puissante ? La culture américaine qui s'exporte est celle des minorités. Dans les années 1940, la musique qui s'exporte n'est pas la country mais le jazz, la musique des Noirs américains. Il en est de même aujourd'hui avec le hip-hop ou le rap. Le guacamole ou les tacos que nous consommons sont une mode qui vient de la minorité hispanique des États-Unis. C'est parce que l'Amérique accepte son caractère hybride qu'elle exporte sa culture.

Je parlais récemment à un collègue américain qui travaille en Alaska. Il s'émouvait d'avoir été recalé il y a quelques années à un entretien d'embauche chez Mac Donald's en Californie car il ne parlait pas espagnol couramment. Quel Français accepterait qu'on lui demande s'il maîtrise l'arabe pour travailler dans un fast-food ? C'est parce que la culture américaine accepte de se diversifier qu'elle s'exporte dans le monde.

De la salle : Les gated communities ne sont-elles pas une limite au modèle américain ?

Cynthia Ghorra-Gobin : Cette notion fait référence aux communautés fermées en Californie du Sud. Ce phénomène a émergé il y a trente ans. Ces communautés comptent un nombre d'habitants compris entre une centaine et plusieurs milliers. En Californie du Sud, certaines gated communities sont devenues des municipalités. Ces lotissements créés par des promoteurs sont gérés par des associations de propriétaires. Si leur population dépasse plusieurs milliers d'habitants, ces communautés peuvent se constituer en municipalités.

La fragmentation spatiale est un vaste sujet. Le terme de urban sprawl est péjoratif par rapport à celui de suburbia. Cette nouvelle échelle urbaine s'accompagne d'une nouvelle échelle spatiale du marché du travail et nous observons une fragmentation municipale. La conséquence la plus importante de ce phénomène est que ces métropoles américaines ne sont pas gérées politiquement. Ces catégories utilisées par les chercheurs américains n'ont aucune réalité politique. Le pouvoir appartient aux différentes municipalités qui composent ces métropoles.

Les communautés fermées sont entourées d'une clôture, visible ou pas. Elles répondent à une recherche de "l'entre-soi". Certaines catégories sociales veulent se retrouver entre elles. Les gated communities ne concernent pas que les classes très aisées. La middle class est également demandeuse. Ces communautés sont essentiellement composées de Blancs, mais, en Californie du Sud, elles incluent un pourcentage important d'hispaniques. Elles sont gérées par des associations qui peuvent avoir un poids conséquent sur la vie politique locale. Lorsqu'elles ne sont pas constituées en municipalités, elles peuvent faire pression sur la municipalité pour obtenir des services publics de qualité. Elles peuvent également se doter de services urbains. Cela signifie que ces associations négocient avec le pouvoir politique local, notamment sur le plan de fiscalité des services urbains. La conséquence directe est la fragmentation de ces entités urbaines.

Ce phénomène des gated communities est perçu de façon très ambiguë. Certains chercheurs estiment qu'il manque un pouvoir politique pour gérer l'entité métropolitaine. Ces chercheurs prônent l'intercommunalité avec l'invention d'un pouvoir politique fort à l'échelle de la métropole pour gérer l'ensemble des questions sociales mais aussi économiques. L'économie globale repose sur un certain nombre de métropoles qui sont en compétition. Une des limites soulevées par M. Dorel est la fragmentation à l'échelle métropolitaine. En effet, les territoires riches habités par des populations aisées côtoient les zones fragiles où la population est essentiellement composée de minorités sans emploi. C'est la raison pour laquelle les chercheurs qui travaillent sur la notion de metropolitics considèrent qu'il existe un besoin de pouvoir politique fort à l'échelle métropolitaine. En effet, cette catégorie, les métropoles, n'existe que pour les chercheurs et le bureau de recensement. Les constituencies n'existent qu'aux niveaux de l'État, du comté ou de la municipalité. Le phénomène de la métropolisation existe également en France et il est intéressant d'observer ce qui se passe aux États-Unis, non pas pour copier leur modèle, mais pour nous inciter à réfléchir à d'autres pistes. Par exemple, je ne considère pas que nous devions opter pour le redistricting afin de permettre aux minorités ethniques d'accéder au pouvoir politique.

De la salle : Existe-t-il des quotas d'immigration pour les Européens, pour les Français en particulier ? J'observe en effet que de nombreux Européens sont désireux d'émigrer aux États-Unis mais aussi au Canada, en Nouvelle-Zélande ou en Australie.

James Wilbur Ceaser : Il est plus difficile pour les Européens que pour les Asiatiques, les Africains ou les Latinos d'émigrer aux États-Unis. Je précise que, néanmoins, un tiers des immigrés latinos sont des clandestins qui ont immigré illégalement. Certains craignent que les États-Unis n'évoluent à l'image du Canada avec deux pays et deux langues. Cette immigration pose la question de la cohérence nationale.

L'égalité peut faire référence à l'égalité entre communautés ou à l'égalité entre individus, indépendamment de la question de race ou d'ethnie. Je suggère d'observer les faits et l'évolution des mœurs plutôt que de s'attacher aux discours sur ces sujets. Les rapports sexuels et les mariages entre Asiatiques et Blancs sont devenus très communs. Dans deux générations, le métissage entre ces races sera total. Le même phénomène peut être observé entre les Blancs et les Hispaniques dans les régions où ces derniers ne sont pas majoritaires. En revanche, les Afro-Américains se " mélangent " moins. J'observe deux tendances chez les étudiants. Il y a ceux pour qui la race n'a aucune importance et ceux qui considèrent qu'elle est le fondement de leur communauté. Je pense que cette dernière perception disparaîtra dans quelques générations.

François Durpaire : Une enquête réalisée il y a deux ans, montrait que 57 % des adolescents américains avaient eu une relation sexuelle avec une personne d'un autre groupe ethnique. Parmi les autres, 30 % considéraient que si l'opportunité ne s'était pas présentée à eux, cette situation ne posait aucun problème. Les chiffres sont sensiblement différents selon les communautés, les niveaux socio-économiques et les régions. La communauté qui se métisse le moins est la communauté afro-américaine, mais le taux d'exogamie des Noirs est plus important dans le Nord-Est que dans d'autres régions. Il faut rappeler que jusqu'en 1967, les rapports interraciaux étaient interdits dans les États du Sud. Il a fallu une décision de la Cour suprême pour déclarer cette loi non conforme à la Constitution. Les États-Unis accueillent un million d'immigrants légaux par an depuis les attentats de septembre 2001. Dans les années 1990, ce contingent s'est élevé à deux millions par an. Pour l'immigration européenne qui a été évoquée, la Bosnie et l'Ukraine se situent au neuvième et dixième rang. Le premier pays d'origine des immigrants est le Mexique suivi de l'Inde.

Échanges avec la salle

De la salle : L'anti-américanisme que nous observons, de la part de nos élèves surtout, n'est-il pas lié à un certain agacement devant le fait que les Américains s'emparent de problèmes de société qui se posent à nous ? Je pense en particulier au communautarisme rampant auquel la République a du mal a apporter une réponse. Nous nous faisons peut-être, de part et d'autre de l'Atlantique, une idée différente des valeurs d'égalité et de liberté auxquelles nous sommes attachés.

François Monnanteuil : Je pense que cette question est celle du rapport à l'universel. La culture française a une forte propension à se percevoir comme universelle. Les États-Unis ont également une aspiration à l'universel. Cependant, l'universel vu du côté français est probablement différent de l'universel vu du côté américain. En France, nous avons tendance à considérer que l'universel passe par le rayonnement de l'action de notre pays. Aux États-Unis, l'universel passe par l'accueil des étrangers. La terre américaine s'est voulue d'emblée une terre d'accueil. Mme Ghorra Gobin rappelait que le groupe urban sprawl est péjoratif alors que le mot suburbia est neutre. Je note que ce terme a une origine latine. Il y a, certes, davantage de mots d'origine latine en américain qu'en anglais car l'américain s'est construit à partir de l'anglais du XVIIe siècle qui comptait lui-même davantage de termes latins que l'anglais actuel, mais c'est aussi, me semble-t-il, un choix de considérer que ce qui est d'origine latine ou grecque - c'est vrai pour les mots mais aussi pour l'architecture - est universel. C'est une façon de faire accepter les références américaines à tous les immigrants, quel que soit leur pays d'origine. Si les États-Unis ont choisi une architecture de type palladien pour les bâtiments publics, c'est parce que c'est une référence acceptable pour tous les immigrants. Il en est de même pour suburbia, terme considéré comme neutre par rapport à urban sprawl. L'agacement que vous évoquez - le terme me paraît tout à fait juste - a pour cause la confrontation entre deux façons de percevoir l'universel. Pour les Français, l'universel renvoie au rayonnement et à la diffusion de ce qui a été fait dans un pays. Pour les États-Unis, il s'agit de créer et développer une société dont les références suprêmes peuvent être admises par tous. J'insiste sur cet aspect car l'utilisation des termes, urban sprawl ou suburbia en l'espèce, n'est pas un préjugé intellectuel mais un choix de références universelles.

De la salle : Pourquoi n'employez-vous jamais l'adjectif étasunien ? Est-ce par anti-américanisme ?

Gérard Dorel : Cet adjectif a été utilisé pour la première fois par Jacqueline Beaujeu-Garnier dans son ouvrage Traité de géographie urbaine, paru dans les années 1960 chez Armand Colin, qui fut pendant longtemps l'ouvrage de référence sur la géographie des États-Unis.

Hélène Harter : Quand j'enseigne l'histoire des États-Unis et du Canada, je l'emploie quand il s'agit de faire la différence entre les Canadiens et les États-Uniens. Les États-Unis sont un pays sans nom. L'appellation "États-Unis d'Amérique" nous rappelle qu'il s'agit d'un État décentralisé, d'une union de colonies devenue union d'États, dont la construction politique est différente de celle de la France. Cela a des conséquences sur le vocabulaire.

Gérard Dorel : Il existe une géographie des États mais pas de géographie régionale aux États-Unis. Notre approche de la géographie comme outil de compréhension d'un espace national à travers ses régions n'a pas d'équivalent aux États-Unis.

Hélène Harter : Les Canadiens réfléchissent à leur américanité alors que les Américains, compte tenu de leur identité forte, ne se posent pas cette question. De la salle : La superpuissance américaine n'est-elle pas essentiellement morale et religieuse ?

Hélène Harter : Le wilsonisme (qui tire son nom de Woodrow Wilson, président des États-Unis pendant la première guerre mondiale) s'appuie sur l'idée qu'il existe une obligation morale d'exporter les idées américaines. Certains spécialistes des relations internationales parlent d'un "wilsonisme botté" pour définir la politique étrangère de George W. Bush. Ils font référence à un mélange entre le pragmatisme et l'inspiration politique liée à une vision du monde. La politique étrangère américaine fait intervenir de nombreux partenaires : le président, le Congrès, les lobbies et autres groupes d'influence, etc. Même au sein de la Maison Blanche, les acteurs sont de sensibilités différentes. Il y a les pragmatiques et d'autres, plus proches de la droite religieuse, qui ont une vision particulière du rôle des États-Unis dans le monde, notamment au Moyen-Orient.

François Durpaire : J'ajoute qu'en 2000, George W. Bush n'a pas été élu sur son programme de politique étrangère. Il représentait l'aile des républicains qui souhaitaient un recentrage sur les intérêts américains alors que Bill Clinton défendait une idée de la mission américaine dans le monde. Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont modifié la donne. La politique étrangère est le fruit de compromis entre les différents organes politiques. À l'intérieur même de ces organes, les responsables ont des opinions différentes. Ce sont les circonstances historiques qui permettent à l'un ou l'autre de ces courants de s'exprimer pendant une période donnée.

De la salle : La conception de l'unité nationale américaine dérange les Français qui ont du mal à comprendre qu'il puisse y avoir unité entre des courants aussi contradictoires. J'observe que certains États ont pris des options différentes de celles de l'État fédéral par rapport au protocole de Kyoto.

Hélène Harter : Les États disposent de marges de manœuvre et bénéficient constitutionnellement de pouvoirs étendus. Les États importants comme la Californie prennent des décisions qui peuvent servir de modèles aux autres : par exemple, dans le passé, elle a pris des mesures pour lutter contre la pollution automobile qui ont eu une influence sur d'autres États mais aussi sur les modèles de voitures produits. Par ailleurs, certaines zones métropolitaines sont ouvertes vers l'étranger au travers des flux économiques et de populations alors que d'autres s'inscrivent davantage dans une dimension continentale. Ces États et ces villes ouverts vers l'extérieur partent à la recherche d'investisseurs étrangers. Ils cherchent à s'insérer dans une économie mondialisée. Par exemple, le gouverneur Schwarzenegger s'est récemment rendu au Japon pour "vendre" la Californie. La décentralisation ne concerne pas que le domaine politique. Les initiatives locales sont nombreuses au plan économique. Par exemple, villes et États considèrent la population comme une richesse. Ils cherchent à attirer des personnes éduquées alors qu'un septième des immigrants accueillis aux États-Unis le sont au titre de leurs diplômes. Cela ne signifie pas d'ailleurs que les six autres septièmes sont incultes. Certaines personnes qui arrivent aux États-Unis au titre du regroupement familial disposent d'un bon niveau de formation. La puissance américaine relève en fait d'une dynamique qui associe le politique, l'économique et les hommes, l'échelle nationale mais aussi locale.

Cynthia Ghorra-Gobin : En ce qui concerne le protocole de Kyoto, on assimile la position des Américains à celle de l'État fédéral. Or tous les Américains ne partagent pas ce refus du protocole. Par exemple, il existe un lobby des environnementalistes qui est relativement puissant, en Californie notamment. Il milite pour que les fonds d'investissement prennent en compte la dimension environnementale dans leurs décisions. La question environnementale est au cœur des réflexions d'un certain nombre d'États qui ont une démarche complètement différente de celle de l'État fédéral.

De la salle : M. Dorel, vous définissez la puissance d'un État par sa capacité à imposer sa vision au monde. Que pensez-vous de l'attitude des États-Unis par rapport à l'Onu ? Le cas de l'Afrique n'illustre-t-il pas les limites de la puissance américaine ?

James Wilbur Ceaser : Je crois que l'enjeu, dans la conjoncture actuelle, est de créer un monde dans lequel la civilisation, la paix et le progrès soient possibles et d'éviter tout retour en arrière vers la tyrannie et l'obscurantisme. Il n'est pas important pour le système politique américain que le monde entier parle anglais ou fredonne des chansons américaines. Je ne crois pas que les États-Unis envisagent la démocratie comme une mission civilisatrice. La nouveauté en matière de politique étrangère est de considérer que, dans le monde actuel, le seul principe de légitimité qui puisse fonctionner est la démocratie. À part quelques pays où certaines monarchies fonctionnent assez bien, il n'y a pas d'alternative à la démocratie. Le choix s'opère entre la tyrannie et le despotisme d'une part et la démocratie d'autre part.

Cette politique de la démocratie est une nécessité qui naît de la situation actuelle d'insécurité. Il faut que les pays soient stables car le rapport entre l'offensive et la défensive a basculé. Les attentats du 11 septembre 2001 nous ont enseigné qu'un pays qui dépense des milliards de dollars pour sa défense n'est pas à l'abri d'attaques terroristes. Des personnes qui disposent de peu de moyens peuvent détruire la civilisation et aucun moyen militaire ne peut les en empêcher. Notre arsenal de missiles et de porte-avions ne garantit pas notre sécurité. Le seul moyen d'assurer cette sécurité est que la politique interne des pays hostiles évolue. Nous avons adapté notre doctrine militaire. Il ne s'agit plus de dissuasion mais de guerre préventive dans certains États depuis le 11-Septembre. Les autres pays, notamment ceux représentés à l'Onu, n'y sont pas favorables. Cette doctrine sera probablement peu utilisée mais elle participe de notre politique pour éviter le chaos qui nous menace.

François Durpaire : Je considère que nous exagérons la capacité de contrôle des grandes puissances en Afrique. Il existe un autre fantasme sur l'Afrique selon lequel les États-Unis n'interviendraient que pour des raisons de rapacité économique. Or cela fait plus d'un siècle que les gouvernements africains tentent d'attirer les investisseurs américains sur leur continent.

Les interventions américaines en Afrique ont été essentiellement politiques. Au Congo, ex-Zaire, les États-Unis ne sont jamais intervenus à l'époque où ils importaient de l'uranium de ce pays. Ils sont intervenus à une période où ils importaient leur uranium d'Afrique du Sud, c'est-à-dire à partir du moment où le Congo ne représentait plus un intérêt stratégique et économique. Ils sont intervenus pour éviter que le Congo n'explose et que les Soviétiques ne s'implantent en plein cœur de l'Afrique.

En ce qui concerne la rivalité franco-américaine en Afrique, les Américains refusent de se substituer aux Français, même si ces derniers ont été tentés à une période de laisser la place à d'autres puissances. En Afrique, les États-Unis défendent une position multilatérale qui associe les anciennes puissances coloniales, l'Onu et eux-mêmes. Cette question du multilatéralisme se pose aujourd'hui en Afrique. En effet, certains Africains considèrent que la France qui donne des leçons aux États-Unis agit de manière unilatérale sur leur continent. Les États-Unis sont, aux yeux de certains Africains, comme un recours après les anciennes puissances coloniales. Cela a été le cas à Madagascar ou encore en Côte-d'Ivoire où Laurent Gbagbo a appelé les Américains à la rescousse.

Le fantasme existe aussi du côté des Américains. Pendant très longtemps les Africains-Américains ont eu la vision d'une Afrique mythologique et d'un retour sur cette terre. Cette idée perdure dans une partie de l'élite africaine américaine.

De la salle : En ce qui concerne le protocole de Kyoto, nous voyons les États- Unis comme une puissance dangereuse et monolithique. Or il existe des divergences dans les institutions et dans l'opinion américaine sur ce sujet. De la même manière, certains entrepreneurs américains étaient hostiles à la guerre en Irak. Dans certains domaines, l'Amérique est favorable à une démarche multilatérale et à l'intervention de l'Onu. Compte tenu de cette diversité et des contre-pouvoirs à l'œuvre, il me semble qu'il ne faut pas avoir peur des États-Unis.

Beaucoup considèrent que la démocratie américaine n'est pas réellement une démocratie mais une ploutocratie et craignent que sa diffusion dans le monde ne soit que le prétexte à un expansionnisme économique.

Il existe un anti-américanisme politique. Certains responsables politiques mettent en avant "l'ennemi américain" pour fédérer les énergies de leur pays ou de leur continent et excuser leurs échecs. Je m'interroge sur l'anti-américanisme français dont je ne sais s'il est aussi important et constant qu'on le dit et dont j'estime qu'il cache peut-être un opportunisme politique ponctuel.

Enfin, je considère que les dirigeants, qu'ils soient africains ou européens, cherchent tous à promouvoir leurs propres intérêts que ce soit dans un cadre multilatéral, unilatéral ou en jouant la rivalité franco-américaine.

François Durpaire : En 1994, un génocide a causé un million de morts au Rwanda. Pour un Tutsi, il importait peu que l'intervention militaire soit multilatérale ou unilatérale, qu'elle soit américaine, française ou belge. L'important aurait été d'arrêter les massacres. Les interventions internationales réclament du temps et, dans des situations d'urgence comme celle du Darfour aujourd'hui, certains pays peuvent être amenés à intervenir unilatéralement.

  1. ROSSIGNOL M. J., "Aux origines de la démocratie américaine", La Documentation photographique, n°8038, 2004.
  2. Les travaux de cette thèse ont été publiés. DURPAIRE F., Les États-Unis ont-ils décolonisé l'Afrique noire francophone ?, L'Harmattan, 2005.


Mis à jour le 15 avril 2011
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