Séminaire « Du modèle américain à la superpuissance ? »

Les États-Unis d'aujourd'hui : mal connus, mal aimés, mal compris

André KASPI, professeur des universités, université Paris I

L'antiaméricanisme, une longue histoire

Mes chers collègues, je suis très heureux d'être devant vous pour vous parler des États-Unis et de la vision qu'en ont les Français. Il est significatif que cette journée commence par un exposé sur l'antiaméricanisme. On constate en effet dans notre pays une hostilité à l'égard des États-Unis depuis leur création. Dans son excellent ouvrage L'Ennemi américain 1 , Philippe Roger explique que, dès la fin du XVIIIe siècle, il existe en France un parti favorable et un parti hostile aux États-Unis. Cette dichotomie a perduré au XIXe siècle. Ensuite, au XXe siècle, l'antiaméricanisme a pris de nouvelles formes et perdure aujourd'hui. Il a, d'ailleurs, de fortes chances de survivre au XXIe siècle.

Pour définir l'antiaméricanisme, je m'appuierai sur une phrase d'Henri Hauser. Au retour d'un voyage dans les années 1920, il déclare : "On peut détester le Ku Klux Klan sans détester les États-Unis". Cependant, le mot d'antiaméricanisme n'a été introduit dans le dictionnaire Le Robert qu'en 1968. Auparavant, pour désigner l'hostilité à la culture et à la société américaine, on utilisait le terme d'américanisme. C'est d'ailleurs le mot qu'utilisait déjà Renan.

Il n'est pas étonnant que ce terme ait été introduit en 1968 dans le dictionnaire. Cette année marque l'opposition américaine et non américaine à la guerre du Vietnam et à la politique étrangère des États-Unis. Toutefois, l'antiaméricanisme ne vise pas uniquement leur politique étrangère. Il marque également une attitude de refus envers les Américains, auxquels on reproche de donner le mauvais exemple.

Le terme antiaméricanisme présente une originalité. En effet, si nos phobies sont innombrables, le seul pays qui fasse l'objet de ce préfixe anti est l'Amérique. Aujourd'hui, seuls quelques amateurs de rugby détestent encore l'Angleterre qui fut longtemps honnie des Français. L'Allemagne qui était jadis notre ennemi héréditaire est devenu notre partenaire.

L'anti-socialisme ou l'anti-communisme ont marqué une hostilité à un système et non à un pays. Cet antiaméricanisme existe dans toutes les familles politiques. En revanche, celles-ci comptent également toutes des admirateurs des États-Unis.

Trois "camps" peuvent être distingués parmi les Français : ceux qui détestent les États-Unis, ceux qui les admirent et ceux qui s'accrochent, coûte que coûte, à leurs préjugés.

L'antiaméricanisme contemporain

Depuis 1989, l'hostilité aux États-Unis repose notamment sur l'idée que nous nous faisons de l'économie américaine. Nous estimons que la société américaine est caractérisée par une marchandisation qui s'appliquerait à tous les domaines de la vie économique mais aussi de la vie culturelle, sociale, religieuse ou sportive. Nous considérons que les Américains sont uniquement matérialistes et obsédés par le dollar. Dans le même temps, les États-Unis sont dénoncés comme une société profondément religieuse. Toutefois, ce paradoxe ne semble pas gêner les partisans de l'antiaméricanisme.

Cette marchandisation aboutirait à créer un système libéral, c'est-à-dire un système sans régulation où la concurrence sans limite permettrait aux riches de s'enrichir et condamnerait les pauvres à s'appauvrir. De leur côté, les fonds de pensions américains seraient utilisés pour envahir le marché financier, contrôler nos entreprises et les fermer lorsqu'elles ne sont pas assez rentables. Les Américains seraient donc responsables du chômage qui règne en Europe. Par ailleurs, on leur reproche de ne pas se rallier au protocole de Kyoto et l'on voit dans cette attitude la preuve de leur attachement au principe qui pose que "le business est roi".

Toutes ces accusations sont largement fausses. Cependant, elles comportent une part de vérité et une part de fantasme. Notre responsabilité d'enseignant est de distinguer l'une de l'autre. L'antiaméricanisme n'opère pas cette distinction. C'est pourquoi il est particulièrement dangereux.

L'antiaméricanisme ne se limite pas au domaine économique. En matière de relations internationales et de politique étrangère, ses partisans évoquent l'unilatéralisme des Américains, leur incapacité à écouter leurs alliés, la volonté des U.S.A. de manifester leur force sans tenir compte de ce que pensent les peuples, etc.

Enfin, l'antiaméricanisme fait référence aux maux de la société américaine. Ces maux sont dénoncés avec vigueur par des individus convaincus que ces problèmes ne concernent pas notre société. Par exemple, les Américains seraient tous racistes. Preuve en serait le génocide contre les Indiens, comparable aux génocides du XXe siècle. Ils maltraitent et oppriment les Noirs, dit-on. La société américaine pratique l'apartheid. La pauvreté et la violence des gangs et des autorités publiques règnent en maîtresses.

Le système politique fait également l'objet de critiques. Il ferait élire des hommes et des femmes riches et ne serait pas en fait démocratique. Il repose sur des manifestations "ahurissantes" que nous assimilons à un cirque politique.

Toutes ces affirmations constituent les principaux éléments de l'anti-américanisme. Enfin, il suffit de parcourir les rayons de librairie pour s'apercevoir que les ouvrages qui ont du succès sont ceux qui critiquent les États-Unis et non ceux qui présentent les États-Unis sous un éclairage impartial et objectif.

Les raisons de cet anti-américanisme

L'ignorance

Je suggère trois pistes de réflexion pour comprendre cette attitude. La première conclut que, si les Français ne comprennent pas les États-Unis c'est en raison de leur ignorance. Il suffirait de les informer pour qu'un déclic se produise. De ce point de vue, on peut identifier en France trois groupes. Les uns connaissent bien les États-Unis, les avantages et les inconvénients de la société américaine. D'autres ne savent rien mais éprouvent une forte curiosité à son égard. Enfin, la grande majorité croit connaître les États-Unis et véhicule des idées reçues. Je suggère d'ailleurs la création d'un dictionnaire des idées reçues sur les États-Unis.

Nous disposons d'une masse considérable d'informations en provenance de là-bas. 70 % des nouvelles diffusées en France émanent des agences de presse américaines. Or ces informations nous sont livrées sans analyse et sans réflexion. Par exemple, le 20 janvier 2005, George W. Bush a prêté serment sur la Bible. Les journalistes français qui ont présenté cette cérémonie ont évoqué, de manière plus ou moins implicite, la bigoterie du président. Or cette pratique n'est ni constitutionnelle, ni anticonstitutionnelle. Elle fait partie de la tradition et tous les présidents américains l'ont respectée. Ainsi, le premier George qui ait prêté serment sur la Bible est George Washington en 1789. De même, John Kennedy a prêté serment sur une Bible catholique. Il conviendrait donc d'expliquer cette tradition aux Français.

La bataille de l'universel

L'ignorance n'est pas seule en cause ici et il existe une seconde interprétation de l'anti-américanisme français.

Depuis plus de deux siècles, la France se donne une mission universaliste. La Révolution a été porteuse de ces principes universels avec la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen. Les États-Unis ont, eux aussi, une mission universaliste qui s'exprime dans leur Déclaration d'indépendance (antérieure à la Révolution française). Ces principes universels sont également repris dans la Constitution. On notera que celle-ci est la plus ancienne constitution démocratique du monde puisqu'elle date de 1787. Enfin, ces principes sont précisés par la Déclaration des droits adoptée en 1790 et 1791.

Les deux puissances qui défendent les mêmes valeurs universelles entrent en conflit car chacune revendique la primauté dans la défense de ces valeurs. Ce conflit a été latent au XIXe siècle et jusqu'en 1919, c'est-à-dire tant que l'influence de la France dans le monde était supérieure à celle des États-Unis. Depuis 1919, l'influence de la France n'a cessé de décliner et les États-Unis ont repris l'avantage sur nous, et nous nous trouvons dans une situation d'infériorité.

Cette interprétation n'est pas totalement fausse mais je ne suis pas certain qu'il s'agisse de l'explication la plus satisfaisante Je suggère donc une troisième hypothèse.

L'américanisation de la France

En parcourant les rues de nos villes, en lisant les journaux, en écoutant la radio, nous constatons que la France est l'un des pays les plus américanisés du monde. Cette américanisation se manifeste dans le vocabulaire, dans la vie des entreprises, dans nos activités culturelles, dans notre mode de vie. Nous subissons l'influence des États-Unis et je crois que c'est ce qui provoque une réaction agressive à leur encontre.

Aujourd'hui, la société française a du mal à trouver son identité et s'interroge sur ses références. C'est en réaction à cette présence prégnante des États-Unis que certains d'entre nous cherchent une forme d'identité nouvelle. J'évoquais le référendum sur lequel nous devrons nous prononcer dimanche [NDE : 29 mai 2005]. Les partisans du "oui" comme ceux du "non" évoquent la position de l'Europe par rapport à l'Amérique. Selon certains de nos compatriotes, l'Europe doit se construire pour lui résister. Pour d'autres, ce traité favorise la mainmise américaine sur l'Europe.

Cependant, la construction européenne n'est pas la préoccupation essentielle des États-Unis. Le gouvernement américain s'est prononcé en faveur du traité mais l'Europe a cessé d'être à ses yeux une zone prioritaire. Nous avons mis les États-Unis au centre de nos réflexions alors que nous, Français et Européens, avons cessé d'être au centre des préoccupations américaines. Ce constat explique peut-être notre ressentiment.

Echanges avec la salle

Laurent Wirth : Je rappelle que 1968 est l'année de la manifestation de Chicago où, à l'occasion de la convention démocrate, les étudiants américains qui s'exprimaient sur campus étaient anti-américains.

André Kaspi : Oui, l'anti-américanisme prend aussi sa source aux États-Unis.

Laurent Wirth : Dans le domaine de la viticulture, nous nous sentons également menacés. C'est ce qu'illustre le documentaire Mondovino dans lequel un critique américain impose au monde ses goûts en matière de vin, y compris en France.

André Kaspi : selon José Bové, les Mac Donald's favorisent l'invasion de la culture américaine. Cependant, personne n'est obligé de fréquenter ces restaurants.

De la salle : les États-Unis sont-ils encore une démocratie ? Certains historiens posent cette question en raison de l'adoption du Patriot Act.

André Kaspi : le Patriot Act est né au lendemain de l'attentat du 11 septembre 2001 afin de renforcer la surveillance du territoire américain. Il a débouché un peu plus tard sur la création d'un département de sécurité intérieure qui existe toujours aujourd'hui. Selon certains, les libertés individuelles sont menacées par cette nouvelle surveillance.

Néanmoins, il ne faut pas oublier que les États-Unis ont une forte tradition en matière de liberté individuelle. La carte d'identité n'y existe pas. Les cartes de sécurité sociale qui sont souvent fabriquées de manière frauduleuse ne présentent pas de garantie. Les contrôles de police ne s'exercent qu'en cas de faute probable. Il n'y a pas d'arrestation préventive.

Ces nouveaux dispositifs qui ont pour but de renforcer la sécurité restreignent la liberté. Cependant, dans un pays menacé par les attentats terroristes, j'estime qu'il est nécessaire de prendre un minimum de mesures. Reste à déterminer ce minimum ainsi que les modalités de contrôle du pouvoir judiciaire.

De la salle : Je perçois l'anti-américanisme comme du racisme qui repose sur la peur de l'autre. Je l'associe à l'antisémitisme qui s'appuie sur les mêmes craintes. Par ailleurs, je constate qu'Israël est l'autre État rejeté par la majorité des pays de la planète.

André Kaspi : En effet, l'État d'Israël fait lui aussi l'objet d'attaques systématiques. Cependant, cette hostilité s'applique non pas à la société israélienne mais à l'existence de l'État d'Israël.

Vous évoquez les "Américains" sans distinction. Or, les Américains sont 300 millions. Je rappelle qu'il existe de profondes divisions au sein de ce pays. Si l'Ohio avait voté Kerry, George W. Bush ne serait pas président aujourd'hui. Un quart des Américains est évangéliste mais les trois quarts ne le sont pas. La société américaine est diverse, hétérogène et en perpétuelle évolution. Quant au fait que les Américains défendent leurs intérêts, je considère qu'il s'agit de l'attitude normale d'un gouvernement.

De la salle : Cette relation d'amour/haine que nous entretenons avec les États-Unis n'est-elle pas le fruit du transfert de la relation que nous entretenions avec les Anglais ? Les États-Unis ne représentent-ils pas aujourd'hui une sorte d'"Angleterre aux bras musclés" ?

André Kaspi : Je remarque que l'hostilité contre les Allemands a également été très forte et qu'elle l'est encore aujourd'hui chez certains Français. Nous utilisons souvent, à l'instar du Général de Gaulle, le terme Anglo-Saxons pour désigner les Américains. Or les Américains présentent des origines extrêmement diverses. Sur cinq émigrants qui entrent aux États-Unis, deux viennent d'Amérique latine, deux sont originaires d'Asie et un vient d'Europe. Peut-être les Américains sont-ils pour nous de "nouveaux Anglais" mais je pense qu'il existe une spécificité de l'anti-américanisme qui le distingue de l'anglophobie.

De la salle : Pourquoi, selon vous, la France, dont l'anti-américanisme est plus fort que celui de ses voisins, serait-elle davantage américanisée que d'autres pays européens ?

André Kaspi : En effet, si l'anti-américanisme allemand se porte bien, il est moins violent que l'anti-américanisme français. J'ajoute qu'il existe aussi un anti-américanisme anglais. Ce sentiment est largement répandu sur la planète. Dans les pays arabo-musulmans, ce phénomène prend une ampleur considérable qui ne saurait être sous-évaluée.

Nous sommes davantage anti-américains que les Allemands car nous refusons la suprématie américaine alors que ces derniers ont accepté d'être soumis à cette influence. Qui plus est, cette dernière leur était indispensable pendant la guerre froide. J'ignore pourquoi, alors que nous avons refusé cette influence, elle s'est, dans le même temps, imposée plus rapidement chez nous que chez nos voisins. Peut-être avons-nous perdu notre identité nationale plus rapidement que les Allemands ou les Anglais. Je n'en suis pas certain.

De la salle : Pourquoi les Français sont-ils culturellement américanisés alors que les migrants français sont peu nombreux aux États-Unis ?

André Kaspi : Les États-Unis représentent traditionnellement la modernité. Les modes viennent des États-Unis et cela fascine. Même si la colonie française aux États-Unis est réduite, les voyages transatlantiques sont devenus faciles.

De la salle : Je remarque que la langue italienne est de plus en plus envahie par des anglicismes. M. Kaspi ne pense-t-il pas que nous sommes en pleine crise d'identité européenne ? Les Français sont déchirés entre la nation et cette entité supranationale à laquelle ils aspirent sans y être prêts. Il semblerait que l'histoire américaine ait mis des années à fabriquer un melting-pot et il faudra du temps pour que les peuples d'Europe se sentent Européens. J'observe d'ailleurs que les Américains commencent à revendiquer leurs origines.

André Kaspi : Jean Monnet a créé le Comité d'action pour les États-Unis d'Europe dans les années 1950. Il souhaitait ainsi créer une unité qui ressemble aux États-Unis d'Amérique. Il savait que ce n'était pas tout à fait possible. En effet, les États-Unis se sont créés à partir de l'immigration. Il a fallu un certain temps pour que l'ensemble de ces composantes se constitue en une véritable nation. En 1776, on utilisait le terme the United States. Depuis la fin de la guerre civile en 1865, le terme est devenu the United State, au singulier. Cette évolution indique la formation d'une nation qui a mis près de cent ans pour se constituer. En Europe, les nations existent depuis très longtemps. La Révolution française a contribué à renforcer ce sentiment national. L'Union européenne a vocation à constituer un rassemblement de vieilles nations. Cependant, celles-ci résistent et ont du mal à entrer dans le moule unificateur.

De la salle : Peut-on avoir un œil critique sur les États-Unis sans être anti-américain ? Il me semble que votre exposé a occulté certains aspects de la société américaine : la peine de mort, les inégalités sociales, la violence, etc. J'ai eu l'impression que vous étiez un pro-américain, un défenseur de cette société. Par ailleurs, je souhaiterais votre opinion sur l'ouvrage d'Howard Zinn au sujet de l'histoire des peuples aux États-Unis.

André Kaspi : Cet ouvrage a paru à la fin des années 1960. Les éditeurs français ont traduit cet ouvrage trente ans après sa parution. Dans cet ouvrage contestataire, Howard Zinn, qui fait partie de la gauche américaine, détruit un certain nombre de mythes sur les États-Unis. Ce faisant, il en construit d'autres.

Il existe une part de vérité dans les critiques adressées aux États-Unis. Notre tâche d'enseignants ne consiste pas à se prononcer contre ou pour l'Amérique. Pour ma part, j'essaie de montrer les divers aspects de la question. Par exemple, si vous me demandiez de parler des fonds de pension, je vous montrerais en quoi ces fonds sont utiles et en quoi ils sont dangereux. Je n'estime pas qu'il faille procéder à un éloge systématique des États-Unis. Le rôle d'un enseignant consiste en réalité à faire la part des choses.

Laurent Wirth : Je souscris à ce qui vient d'être dit. Notre rôle d'enseignant n'est pas de penser pour les élèves mais de les aider à penser par eux-mêmes.

De la salle : La relance des relations culturelles et amicales entre nos deux pays est-elle envisageable ?

André Kaspi : Ces relations existent et sont multiples. En tant que professeurs français, nous sommes très bien accueillis dans les universités américaines et la réciproque est également vraie.

Laurent Wirth : Il existe une commission qui organise les rapports universitaires franco-américains.

André Kaspi : J'y ai siégé lors de sa dernière session. J'y ai rencontré nombre de candidats français qui souhaitaient partir étudier aux États-Unis. Les relations franco-américaines ne sont pas à l'image des relations entre Jacques Chirac et George Bush.

Adrien Lherm : J'ajoute qu'en 2003, au plus fort des tensions entre la France et les États-Unis, des musées se sont unis de part et d'autre de l'Atlantique pour constituer une sorte de contrepoids en matière culturelle.

  1. Roger.P, L'ennemi américain-Généalogie de l'anti-américanisme français, Seuil, 2002


Mis à jour le 15 avril 2011
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