Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Le jeu des échelles : un biais utile à l'historien

Jean-Pierre Rioux, inspecteur général de l'Éducation nationale


Par précaution liminaire, il faut dire une certaine réticence devant tout usage abusif du terme, ou du concept de "territoire" en histoire, et d'abord chez les historiens. Après tout, un seul grand parmi ceux-ci, Emmanuel Le Roy Ladurie, l'a utilisé en 1973 puis en 1978 pour titrer un vaste recueil d'articles qui tous référaient peu ou prou - la révolution quantitative, la nouvelle histoire rurale, la démographie historique, le climat, le corps, les champs, les systèmes sociaux, pour ne reprendre que la titulature de ce regroupement - au concept aujourd'hui si daté d'"histoire immobile" et qui ne recouvrait, de fait, que "l'économie-société" et "l'éco-démographie" d'un monde mort lentement, entre le XIVe et le XVIIIe siècle, avec son historien curieusement posté parfois "à l'arrière-garde de l'avant-garde" des sciences sociales, c'est-à-dire nulle part à usage des classes 1 .

Surtout, le mot même de "territoire" n'a jamais eu historiquement la vertu géographique ou, éventuellement, ethnographique que nous lui prêtons trop généreusement aujourd'hui. Rappelons le bon sens, via Le grand Robert : du latin classique territorium, seul le latin chrétien a pu tirer une connotation accolée à un pays ou un paysage, mais à condition que ceux-ci fussent déjà sous souveraineté ecclésiastique, c'est-à-dire spirituelle et administrative à la fois. Au vrai, le mot "territoire", inventé au XIVème siècle, fut d'usage bien rare avant les XVIIème et XVIIIème siècles et il fut dès lors toujours prioritairement appliqué à "une étendue de terrain sur laquelle s'établit une collectivité", avec une prédilection constante pour lui faire désigner d'abord une juridiction ou un bornage de l'autorité d'un État.

Ainsi s'est-il dit du droit pour un évêque d'exercer une charge épiscopale (1660), ou d'un terroir sécularisé soumis à imposition (1661). Ne disons rien, pour ne chagriner personne, de ses dérives viticoles et patoisantes du côté du "terroir", ou de son uniforme jadis si modestement guerrier du côté de la "territoriale". N'ajoutons pas même que l'éthologie, qui l'a acclimaté au XXe siècle autrement plus que la géographie et l'histoire, l'assimile carrément au chien qui lève la cuisse autour d'un espace approprié pour en interdire l'accès à ses congénères, ce qui n'incite guère, convenons-en, à la pluri-disciplinarité. Cet ultime avatar sémantique n'est pas une boutade gratuite : l'argument fut asséné, y compris en colloque, par des artistes, des créateurs, des décideurs tout droit issus de la société civile et qui se réjouissaient beaucoup de nous voir rechercher des concepts Viagra.

Le refus du déterminisme spatial

Tant et si bien que l'histoire des hommes, telle que la construisent et la récitent les historiens, ne reconnaît aucun a priori à un "jeu des échelles" qui serait entendu en un sens exclusivement géographique. Les philosophies de l'histoire, qu'elles soient lestées ou non de théologie du Salut ou, à l'inverse, d'idéologie du Progrès, qu'elles soient hégélienne ou augustinienne, qu'elles acceptent l'éternel retour des Anciens, le choix électif de la Bible, le triomphe marxiste de l'homme sur l'homme ou le scepticisme à la Burckhardt et à la Toynbee, disent toutes une vérité d'évidence, un nec plus ultra épistémologique et méthodologique : c'est l'Humanité tout entière et l'Homme, corps et âmes, avec les grands "H" d'un destin temporel mais sans espaces prédestinés, qui seront gibier d'historien. Les pratiques professionnelles de l'histoire, qu'elles soient induites ou non des philosophies précédentes, confirment l'affirmation : l'historicité d'un groupe humain se confond, comme l'a bien dit Michel de Certeau, avec son existence sociale, laquelle réemploie incessamment, pour survivre, "à d'autres fins et pour des usages nouveaux les moyens dont il dispose", et entre autres du milieu physique et humain ; l'histoire n'est ainsi que l'appropriation de contraintes sociales et mentales à transformer en liberté du sujet, la projection d'une immanence terrestre sur un avenir ou un au-delà, une chaîne sans cesse réactualisée de représentations du monde où la contrainte physique et spatiale n'est qu'un matériau de réemploi pour l'activité de l'esprit humain. Et l'historien, lui, vole aux morts muets et déjà "passés" hors espace commun des mots et des faits incompris, pour tenter de construire, d'abord, un récit du temps, entre science et fiction 2 .

Disserter sur des emboîtements spatiaux ou des étalonnages du local au mondial n'a donc pas de sens en histoire, pour peu qu'on admette que cette discipline de chroniqueurs devenue aujourd'hui science sociale majeure n'étudie pas le passé de la planète mais cette longue marche du temps que l'homme a toujours voulu mettre en cohérence entre les vivants et les morts, entre sol et sang, en mêlant, autant que faire se peut, l'intelligence du présent, le poids des héritages et l'entêtement des fins dernières.

De cette aspatialité primitive de la démarche historique on pourrait se convaincre un peu mieux, a contrario, en relisant en bon exemple les tableaux célèbres de la France, de Michelet à Frémont en passant par Vidal de la Blache : tous considèrent au mieux, à l'instar de Michelet, que la forme géographique n'est qu'un "berceau" dont le bébé doit sortir pour marcher et Vidal lui-même n'aura de cesse d'opposer à certain passéisme du local le volontarisme des constructions étatiques et les vertus du politique, sans craindre d'annoncer ainsi André Siegfried et même, d'une certaine manière, Roger Dion. Posons donc que toute histoire est non seulement un refus du déterminisme spatial mais surtout une revanche de l'acquis sur l'inné. Si l'espace, selon elle, "est alternativement, ou à la fois, le contenant et le contenu", le territoire, lui, refuse cette élasticité : il n'est que droit et exercice d'une souveraineté, "effet du pouvoir", clôture par des lois, des règles et des ambitions 3 . Colbert avait donc raison de pointer son doigt sur une carte, depuis son bureau de Versailles, pour dire au nom de son roi que l'île découverte par Mascarenhas deviendrait une authentique île Bourbon. Aucun trait spatial ne peut faire comprendre pourquoi, au fond périgourdin des choses, l'homme imagina de disposer ses morts d'une certaine façon, ni pourquoi la main du chasseur a surgi sur les parois de cavernes. Braudel lui-même n'aurait jamais pu inventer sa Méditerranée sans Philippe II. Et aujourd'hui, les identités les plus souffrantes se nourrissent d'abord d'un imaginaire territorial 4 .

Le jeu des échelles inscrit à l'ordre des territoires en histoire a donc été d'abord agencé par décret politique, économique ou culturel. Il suit toujours trois invariants, à peu près repérables chez tous les peuples et toutes les civilisations qui ont maîtrisé peu ou prou des espaces, et quelles qu'aient été les formes politiques de leur emprise sur les territoires, cités, empires, républiques, colonies, etc. : le pouvoir, le capital et la culture. Le pouvoir oscille toujours, en noir et blanc, entre guerre-désordre-Mal et paix-ordre-Bien, la priorité hélas si humaine étant donnée à son visage belliciste, aux razzias ratissant large, aux frontières-limes, aux villes passées au sel, aux plats-pays abandonnés à leurs tristes sorts de zones fiscales, au droit du sang qui subvertit le droit du sol. Le capital ensuite fluidifie et libère l'inventivité en opposant l'échange monnayable en ville à la rente foncière ; il provoque la découverte d'espaces nouveaux pour le profit, la circulation et la migration du travail humain ; il superpose l'inégalité sociale à tous les reliefs physiques. La culture enfin, sous toutes ses formes religieuses et artistiques, ses œuvres et ses élans de communication, lie intimement le Même à l'Autre et ne vit que de l'échanges de représentations, de langages croisés, d'influences, de modèles et de réseaux bousculant joyeusement les frontières physiques, politiques et mentales. N'affinons pas ce crayonnage, qui valorise il est vrai une histoire trop occidentale, trop européenne et en quelque sorte trop progressiste ou, à tout le moins, supposée toujours en mouvement, linéaire ou brownien ; qui oublie ces sociétés à combustion et histoire plus lentes dont raffolent les ethnologues et les archéologues. Mais même à propos de ces dernières, aucun Levi-Strauss, aucun Dumézil et aucun Halbwachs n'a pu nous vendre un très farouche déterminisme spatial et même territorial.

La nouvelle donne

Venons-en maintenant aux dispositions territoriales les plus communes et au jeu concret des échelles d'analyse, d'argumentation et de construction des savoirs et des enseignements d'histoire. Quatre découpages se sont imposés, au moins en France, par commodité oratoire et impératif de programmes d'enseignement plus que par prédestination méthodologique : le local devenu passablement régional, le national, l'européen et le mondial, dont l'observation pratique en classe fut un beau thème de travail de l'Inspection générale en 1997-1998 5 .

Aux deux extrêmes, on ne voit guère surgir de difficultés majeures dans les années qui viennent. Au choc de la "mondialisation" en cours, qui dénie si souvent aux espaces antérieurement découpés tout rôle moteur et par laquelle le capital financier, économique et culturel a pris le rythme de circulation que l'on sait, nous pourrons opposer victorieusement, avec le secours de la géographie et des autres sciences sociales, tantôt le bon vieil universalisme des valeurs que l'urgence d'une éducation civique a contraint d'inscrire plus attentivement dans les enseignements d'histoire, tantôt ce mixte de marché, de sciences et techniques, de communication dont l'observation attentive est honorablement inscrite dans les nouveaux programmes. De même, à l'autre extrémité de l'échelle, le local new look devrait être assez aisément majoré et même réhabilité à tous les degrés d'enseignement, pour peu qu'on prenne davantage en compte ses nouvelles dimensions affectives ou identitaires, ses décrochages du vieux "milieu" sous l'effet de la communication de masse et des stratégies de globalisation. Il y a même fort à parier que l'histoire locale-régionale sera vraisemblablement le premier domaine d'expérimentation conceptuelle et pratique du nouveau jeu d'échelles que le XXIème siècle nous impose et où la prise de conscience patrimoniale et mémorielle a pris l'essor que l'on sait pour lester ou densifier quelque peu la nouveauté du présent.

La situation est autrement complexe et indécise en revanche pour les espaces-territoires inscrits entre le local et l'universel. Ne disons que quelques mots des domaines en proie aux incertitudes et aux difficultés ambiantes des États-nations. Ici, les scientifiques, les programmeurs et les pédagogues travaillent à main nue, privés qu'ils sont d'indications claires formulées par une puissance publique inquiète et une société largement défaite. Leur tâche est du coup à la fois mal cernée et mal signalée, leur action s'aveugle à proportion des incertitudes de l'air du temps. D'où la prolifération des mimétismes rétro ou des sauts dans l'inconnu multiforme de l'ex-politiquement correct. Il est toutefois quelques pistes à explorer attentivement et que nous tenterons les uns et les autres de baliser à peu près honorablement. Deux points pourraient être de bons ancrages pour une réflexion renouvelée : l'exception française en la matière, avec il est vrai une exceptionnelle longévité et une vivacité inouïe du récit des origines fabriquée au temps de Lavisse et de Vidal de La Blache, n'est qu'une variante d'un vaste mouvement discursif européen qui a fait de la langue et de l'histoire les institutrices des nations. Partout en Europe et dans le monde que l'Europe a touché, les paroles sont diverses mais la musique est commune, le creuset commun et l'art du récit invariant. Autrement dit, il devrait être possible de refonder de l'histoire nationale au creuset du comparatisme à feu vif 6 . Dans le même esprit, et spécialement dans le cas de la France, le récit des origines a toujours été plus décliné qu'on pense par les pédagogies, les petites patries et les horizons lointains ont toujours pris leurs aises dans des programmes qui n'exaltaient pourtant que la grande patrie. Enfin, il convient de rappeler qu'aucune saga nationale n'a pu être correctement contée qu'avec le seul secours de l'histoire et que, bien au contraire, son récitatif fut toujours de lecture, d'écriture et d'argumentaire courants convoquant un nombre impressionnant de disciplines scolaires : nous aurons donc à faire vivre aussi le bel enjeu qui nous attend : construire - sans faire table rase - un récit historique renouvelé sinon ragaillardi et, à coup sûr, autrement plus multi-disciplinaire qu'auparavant, pour peu que cette ambition reçoive quelque encouragement de la collectivité.

L'incertitude est plus grande encore dès que l'on touche à l'apport éducatif et civique si mal cerné encore mais qu'on porte si volontiers et de manière très incantatoire au crédit d'une l'histoire de l'Europe désormais "incontournable" en paroles mais si peu mise en pratique en classe. Sur ce point, les avancées dans les programmes sont évidentes et les derniers programmes du lycée en apportent la preuve. Mais cette européanisation potentielle des enseignements d'histoire pèche encore, non pas par une absence de réflexion sur le dosage de la potion prescrite, mais sur sa composition même, ou sa philosophie générale. Du séminaire de Blois d'octobre 2000, la France a sorti des propositions concrètes dont l'adoption dans l'Europe élargie permettrait sans doute de préciser le cadrage 7 . Mais l'enregistrement de ces observations historiennes - grossièrement : cette histoire qui ne peut et ne doit être ni téléologique, ni identitaire, ni idéaliste - piétine et souffre ô combien des pannes de transmission intra-européennes en la matière. Toutes circonstances aggravées en version française par l'affaire des racines a-religieuses de l'Europe et, en vision plus stratégique, par celle de l'entrée de la Turquie et peut-être un jour du Maghreb. C'est donc à cette heure, n'en doutons pas, la version diplomatique et politique du propos, ou plutôt son indécision, qui nous posent question. Ce qui suffit à bloquer net les chantiers communautaires ouverts ou à tuer dans l'œuf les propositions post-incantations faites par les historiens.

Je m'en voudrais de conclure sur ce propos trop désabusé. Soyons persuadés au contraire que le jeu des échelles en histoire, si singulièrement territorialisées soient-elles, est un biais utile - mais non exclusif - et un domaine d'expérimentation grâce auxquels nous pourrons sans doute, demain, redistribuer la donne et préciser mieux encore les règles du jeu.

Échanges avec la salle

Yves Lacoste : Les échelles de temps en histoire sont incontournables dans le raisonnement du géographe. L'apport de Fernand Braudel, qui distingue temps longs et temps courts, est à cet égard considérable - même si les historiens actuels tendent à s'écarter de ses enseignements. Le temps ne dépend pas, en effet, uniquement de l'action des hommes. Le temps géologique peut ainsi avoir des conséquences importantes sur le présent lorsque deux plaques, qui se déplacent sur des millions d'années, entrent, par exemple, en friction. Certains phénomènes se mesurent en millénaires, d'autres en siècles, en décennies, en années et même en saisons. Les ordres de grandeur de l'espace se combinent avec des ordres de grandeur du temps. La croissance démographique, par exemple, a évolué selon des rythmes très lents pendant des millénaires et s'est accélérée brusquement de manière très forte à partir du XXème siècle et plus particulièrement de la seconde guerre mondiale.

Jean-Pierre Rioux : Il est vrai que les évolutions historiographiques ont rendu obsolètes les échelles de temporalité conçues par Fernand Braudel. En outre, le temps est considéré, dans le raisonnement de l'historien, comme une invention - qu'elle soit humaine ou divine. Alain Corbin a ainsi appliqué au temps géologique du rivage le désir temporel de rivage.

Alain Miossec : Il faut noter que cet historien a intitulé son ouvrage Le Territoire du vide et a donc utilisé la notion de territoire pour décrire une situation temporelle. Ceci amène à penser que le territoire n'est sans doute pas plus réductible au temps qu'à l'analyse géographique. Fernand Braudel regrettait en son temps que les disciplines d'histoire et de géographie soient séparées. Aujourd'hui, le rejet des thèses braudeliennes conduit sans doute à considérer leur association avec pessimisme.

De la salle : La pensée de Braudel a surtout été remise en cause par la découverte que le temps long était principalement le temps de l'autre - c'est-à-dire le temps du moderniste par rapport au médiéviste ou au contemporanéiste, etc. La longue durée se limite donc à une histoire difficile à observer, à la crête des évolutions qui, si elles étaient étudiées de près, se révéleraient aussi brutales que celles d'aujourd'hui. L'analyse braudelienne est cependant valorisée par l'historiographie britannique actuelle. Les historiens Orden et Purcell ont ainsi étudié la Méditerranée antique et médiévale selon une nouvelle temporalité, à partir d'isolats écologiques, sur lesquels s'observent des collectivités permanentes. Cette approche s'insère bien dans le jeu des échelles et témoigne du retour - critique - de la temporalité braudelienne.

Alain Miossec : Il est un domaine où la combinaison de l'analyse temporelle et de l'analyse spatiale s'impose avec intérêt : la biodiversité.

  1. Emmanuel LE ROY LADURIE, Le territoire de l'historien, Gallimard, Paris, 2 vol., 1973 et 1978.
  2. Cf. François DOSSE, Michel de Certeau. Le marcheur blessé, La Découverte, Paris, 2002.
  3. Cf. Daniel NORDMAN et Jacques REVEL, " La formation de l'espace français " in André BURGUIERE et Jacques REVEL (ss dir.), L'espace français, Histoire de la France, Seuil, Paris, 1989, p.31. On trouve une analyse du même ordre à propos du paysage dans Jean-Robert PITTE, Histoire du paysage français, Tallandier, Paris, 2 vol., 1983.
  4. Jean-Pierre SAEZ (ss dir.), Identités, cultures et territoires, Desclée de Brouwer, Paris, 1995.
  5. IGEN, Rapport de l'Inspection générale de l'Éducation nationale 1999, La Documentation française, Paris, 1999, p.299-312.
  6. Cf. Jean-Pierre RIOUX, " Vivacité du récit français des origines ", Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 76, octobre-décembre 2002.
  7. Ministère de l'Éducation nationale et Commission européenne, Apprendre l'histoire de l'Europe. Séminaire européen de Blois, 13-14 octobre 2000, Mission Europe et Histoire, Paris, 2001, repris de Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 71, juillet-septembre 2001.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 16 avril 2011
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