Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

L'histoire et la géographie saisies par le genre


Chantal Février, inspectrice d'académie-inspectrice pédagogique régionale
Michèle Zancarini-Fournel, professeur à l'IUFM de Lyon


L'histoire des femmes a longtemps été le terme générique employé en France pour désigner le champ historique qui met en œuvre une analyse sexuée des phénomènes historiques. La tendance aujourd'hui est de parler plutôt de "l'histoire du genre" ou de "l'histoire des rapports sociaux de sexe" que de "l'histoire des femmes", expression qui paraît trop réductrice. Toutefois, certaines historiennes comme Anne-Marie Sohn demeurent attachées à l'ancienne dénomination ; avec Françoise Thébaud, elle note que l'histoire ouvrière ne s'est pas appelée "histoire de la classe".

L'histoire du genre a longtemps été le parent pauvre de l'historiographie française. Les pionnières de cette histoire des femmes ont souvent été soit volontairement ignorées car jugées comme des ancêtres peu présentables (elles n'étaient pas forcément féministes alors que l'histoire des femmes contemporaines est motivée par le féminisme ; on trouvait parmi elles de nombreuses autodidactes 1 ), soit involontairement occultées comme femmes - parce que leur mémoire s'est perdue.

La prise en compte de l'histoire du genre date véritablement du dernier quart du XXème siècle et demeure confrontée à des incompréhensions et des résistances. L'histoire du genre témoigne néanmoins de l'ampleur des enjeux contemporains du renouvellement de l'histoire sociale. Malgré cette évolution, on remarque encore la faible visibilité des femmes dans l'histoire et la géographie enseignées.

Le poids du silence

Dans l'historiographie française, on constate qu'il existe de nombreux oublis : l'histoire des pauvres, des sans familles, des peuples vaincus, etc. Cependant, l'oubli des femmes est spécifique car il est l'expression de leur place en ce monde et révèle la considération qu'on leur accorde. Cet oubli s'explique pour différentes raisons. Premièrement, on remarque non seulement l'invisibilité des femmes dans l'espace public mais aussi la faiblesse des traces laissées par les femmes, notamment au niveau des archives publiques. À titre d'exemple, les statistiques sont la plupart du temps des agrégats dont le neutre contribue à dissimuler les femmes : le "ils" cache "elles", la vie des femmes étant souvent perçue à travers un prisme masculin.

Deuxièmement, on note les silences d'un récit qui a longtemps privilégié l'espace publique en mettant en avant les événements politiques, militaires, religieux, l'histoire des "grands hommes". Dans la culture occidentale, les femmes ont longtemps été mises hors-jeu, rejetées hors de la cité et de l'histoire, la construction de l'image de la femme se faisant à travers une dichotomie homme/femme qui assimile les femmes à la nature, à la sensibilité et à la passivité et les hommes à la culture, à l'action et à la création. Ainsi rejetées vers la reproduction, les femmes sont hors de la création, du changement et de l'histoire : la femme devient anhistorique et n'est donc pas susceptible d'événement ou de récit.

Au XVIIIème siècle, les écrivains féminins avaient insisté sur le fait que les femmes étaient le produit d'une éducation imparfaite : leurs facultés de raisonnement et leurs réalisations historiques ne pouvaient être comparées à celles des hommes car elles avaient été privées d'instruction et conditionnées pour tenir un rôle secondaire et subordonné - en un mot, elles avaient été rendues insignifiantes 2 . Au XIXème siècle, alors que l'histoire se constitue comme science, le courant méthodique est fondé sur l'exclusion des femmes. Les historiens manifestent une grande méfiance à l'égard des femmes qu'à l'image de Lavisse ils jugent indignes de partager leurs préoccupations intellectuelles et, s'intéressant à la nation, les laissent à l'écart de l'histoire qu'ils écrivent. Cette méfiance fut néanmoins moins grande du côté des Annales : aussi Lucien Febvre et Marc Bloch ont-ils recouru aux services de collaboratrices 3 et se sont-ils intéressés à des sujets féminins 4 .

L'avènement d'une histoire des femmes

Trois ordres de raisons président à ces évolutions récentes.

Premièrement, des facteurs théoriques : la crise des grands paradigmes explicatifs (marxisme, structuralisme) a contribué au cours des années soixante-dix à favoriser un renouvellement théorique. On assiste à une diversification des objets d'étude de l'histoire, notamment avec Michel Foucault qui étudie la folie, la prison, la sexualité, ou encore avec Georges Duby qui écrit Le chevalier, la femme et le prêtre en 1980 et les Dames du XIIème siècle en 1996. Dans le sillage de Jacques Le Goff, la "nouvelle histoire" entend réhabiliter les questions concernant la vie quotidienne et veut aborder la question des sensibilités - en témoignent par exemple les travaux d'Alain Corbin. L'histoire des femmes trouve donc toute sa place dans un contexte de renouvellement des approches historiques.

Deuxièmement, des facteurs sociologiques : l'évolution de la société française entraîne une présence plus importante des femmes à l'université comme enseignantes et étudiantes, puisqu'elles représentent aujourd'hui 56 % des effectifs des universités françaises. Cependant leur représentation dans le corps professoral de l'université est encore relativement faible : on compte 33 % d'enseignantes et seulement 13 % de professeurs femmes.

Troisièmement, des facteurs politiques : le mouvement de libération des femmes a exercé une influence importante tout au long des années soixante-dix. En effet, la quête des traces, dans le désir de trouver des ancêtres ou d'établir la généalogie des luttes des femmes en les faisant sortir de l'invisibilité, a entraîné de nouvelles réflexions sur la place des femmes dans l'histoire. L'historiographie anglo-saxonne a eu notamment une influence très importante en s'attachant à démontrer que la différence des sexes est liée non pas à la nature mais construite par la culture et l'histoire qu'il convient de déconstruire. En 1995, la création de la revue Clio, Histoire, femmes et société se donne ainsi comme objectif de diffuser les nouvelles recherches et les discussions en cours en France et à l'étranger.

Une prise en compte institutionnelle

Cette évolution de la recherche historique et l'évolution de la société française ont eu pour corollaire une certaine prise en compte institutionnelle. Le 25 février 2000 5 , la Convention pour la promotion de l'égalité des chances entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif a été signée par les ministre de l'Emploi et de la Solidarité, de l'Éducation nationale et de la Recherche, de l'Agriculture et de la Pêche et par le ministre délégué chargé de l'Enseignement scolaire. Elle rappelle que la loi d'orientation du 10 juillet 1989 stipule que le service public de l'Éducation doit contribuer à favoriser l'égalité entre les hommes et les femmes.

Les signataires de la convention insistent sur la nécessité de mettre un terme à une orientation stéréotypée et déclarent que l'éducation doit favoriser un meilleur équilibre entre les filles et les garçons dans le choix des filières et des métiers. Elle rappelle à ce titre la nécessité de "relancer la réflexion et mener une campagne d'information sur les femmes et les sciences, afin de développer l'accès des filles aux filières scientifiques (classes préparatoires, écoles d'ingénieurs, études doctorales…)". Elle incite également à privilégier les approches pédagogiques dès le primaire sur le rôle des femmes et à "rappeler l'apport des femmes dans tous les champs du savoir et dans les matières enseignées et introduire des contenus relatifs à la construction des rôles sociaux". Les chefs d'établissement sont invités à modifier le règlement intérieur des établissements afin de rappeler que les attitudes sexistes sont prohibées au sein de la vie scolaire.





  1. Cf. Françoise THEBAUD, Écrire l'Histoire des femmes, ENS Editions, 1998.
  2. Olwen HUFTON, " Femmes, hommes : une question subversive " in Autrement, " Passés composés. Champs et chantiers de l'histoire, 1995.
  3. Natalie ZEMON DAVIES, " Women and the world of Annales ".
  4. Lucien FEBVRE, Autour de l'Heptameron. Amour sacré, amour profane, Gallimard, Paris, 1944.
  5. Cf. BOEN n°10 du 9 mars 2000.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 15 avril 2011
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