Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Le fait religieux dans l'enseignement de l'histoire et de la géographie


Ghislaine Desbuissons, inspectrice d'académie-inspectrice pédagogique régionale
Bernard Hourcade, directeur de recherches au CNRS


Élément essentiel des civilisations, la religion permet de les appréhender et de les comprendre mieux. Depuis plusieurs années, de nombreux intellectuels ont ainsi insisté sur la nécessité d'enseigner le fait religieux à l'école. En 1989, le recteur Joutard préconisait que les programmes scolaires puissent aborder la dimension religieuse, en particulier dans l'enseignement de l'histoire et de la géographie. À la suite du rapport Joutard, l'histoire du fait religieux fut introduite dans les programmes du collège, des lycées généraux et professionnels. Comme le précise Dominique Borne à propos des programmes en classe de collège : "Ces programmes expriment aussi la volonté d'ouvrir l'enseignement à des champs qui étaient jusque-là peu abordés, par exemple la dimension religieuse de l'histoire 1 ." Cet enseignement ne se confond évidemment pas avec une forme nouvelle de catéchèse.

Comment se recomposent aujourd'hui des phénomènes religieux anciens qui relèvent de l'enseignement de l'histoire et de la géographie ? Comment trouver l'équilibre entre le temps long et l'histoire immédiate ? Dimension essentielle de l'histoire des idées, l'étude du fait religieux permet d'analyser non seulement les échanges entre cultures, mais également les modes d'occupation de l'espace, l'influence des partages et conflits de pouvoirs sur l'espace.

Les religions sont des objets d'étude

Étymologiquement, la religion relie les hommes entre eux et les hommes à la terre, ce qui présuppose une organisation socio-spatiale 2 . Elle est une composante essentielle de l'identité culturelle des populations et des paysages. En effet, tout paysage est religieux, culturel ou idéologique, car il est rempli de symboles qui régissent la vie quotidienne des sociétés. L'analyse géographique du religieux repose ainsi sur les modes de gestion de l'espace : centres, directions, haut-lieux, hiérarchies, marges, mobilité spatiale, diffusion, flux financiers, géopolitique…On fait une géographie de la diffusion des grandes religions mais il serait utile d'intégrer cet objet, plus ou moins négligé jusqu'à présent, dans le tableau géographique des peuples et des espaces, comme on le fait de l'économie, de la nature ou de la politique.

Comme le dit Dominique Borne, "le fait religieux est, c'est une évidence, une composante naturelle de l'histoire" 3 . La diffusion, les migrations et les recompositions des religions dans l'histoire constituent un processus très ancien. L'une des originalités des religions est en effet de se diffuser et de se déplacer, d'être mobiles : prosélytisme chrétien, recherche de sécurité face aux persécutions des protestants ou des Juifs, déportation (partition des Indes en 1947). Cette diffusion peut être individuelle, pacifique (bouddhisme, manichéisme) ou liée à une force politique expansionniste (islam, colonisation). Les processus de recomposition et de conflit ne sont pas nouveaux. Mais nous enseignons les guerres de religions ou le ghetto, et non pas le système ottoman du millet qui organisait la coexistence des religions. La gestion collective des religions est une question récurrente (cujus regio ejus religio), comme l'instrumentalisation par les pouvoirs (Gott mit uns) mais elle est également un facteur de stabilité. Aujourd'hui les progrès de la laïcité, de la multiplicité religieuse de type américain, de l'individualisme (depuis la Réforme) induisent de nouveaux types de comportement religieux et requièrent de ce fait une nouvelle approche géographique.

Les villes sont par ailleurs le nouveau territoire de la géographie des religions. De manière générale, le développement des villes constitue le principal fait géographique contemporain. Qu'elles soient individuelles ou se fassent par petits groupes, les migrations ne sont certes pas religieuses mais s'assimilent à une quête du bonheur individuel. Il n'en reste pas moins que le système territorial traditionnel des religions a été bouleversé et qu'il leur est nécessaire de trouver de nouvelles formes d'organisation. Se pose également la question de la nouvelle proximité géographique de religions jusqu'ici séparées par la distance. Cela entraîne-t-il un syncrétisme unificateur de la ville ou l'exacerbation des différences, voire des conflits ? Dans le territoire d'accueil, une nouvelle identité est reconstruite, une identité où la religion - recomposée - tient une fonction nouvelle, néo-communautaire. De manière paradoxale, c'est au moment où le contenu proprement religieux décline que la dimension identitaire de la religion se renforce. Les migrations internationales, la mondialisation de la communication offrent ainsi des vecteurs nouveaux et provoquent des contacts inédits. Les religions ne sont plus instrumentalisées par les États qui ne les contrôlent plus, mais elles sont réinterprétées par des groupes de pression, des communautés ou des idéologies politiques. Il y a changement d'échelle. D'où la nécessité de repenser la place des religions dans les recompositions géographiques actuelles.

En géopolitique, la question des religions n'est pas nouvelle (croisades, Shoah…), mais certaines configurations prennent de l'importance (islam/chrétienté avec la question des islams européens), de nouvelles configurations religieuses apparaissent (en Afrique, par exemple), le mélange ou la co-existence des communautés posent aujourd'hui problème. De nouvelles formes d'instrumentalisation du fait religieux existent (rôle de la médiatisation), de nouvelles échelles géographiques : les Droits de l'homme, le statut individuel (femmes, parias), l'utilisation de l'espace public, l'articulation des espaces privés ou sacrés et publics, les quartiers, le communautarisme, etc.

L'étude des manifestations des faits religieux ne saurait néanmoins éluder le débat portant sur le contenu proprement théologique et philosophique des religions, l'histoire des idées, la construction de nouveaux systèmes de pensée et leur impact (ou non) sur l'organisation de l'espace ou des sociétés.

Fait religieux et laïcité

L'enseignement du fait religieux se situe dans le cadre d'une école laïque et, comme l'écrit Jean Delumeau, l'un des premiers intellectuels à avoir apporté sa contribution à cet enseignement par la réalisation de quarante-six émissions intitulées Les religions et les hommes : "Une laïcité éclairée ne peut pas être fondée sur l'ignorance religieuse globale." 4 De même, selon Régis Debray, "une laïcité qui s'interdirait ce champ de savoir se condamnerait à une frilosité certaine." 5

La laïcité est l'un des fondements de notre République et elle est inscrite dans le préambule de la Constitution ; elle est également l'un des piliers de l'École publique mise en place par les républicains à partir des années mille huit cent quatre-vingt. Elle signifie neutralité et objectivité scientifique mais non pas indifférence. Elle doit permettre de susciter la réflexion des élèves. La question qui se pose alors est la suivante : comment parvenir à faire travailler les élèves sur cette question ? Est-il nécessaire de rappeler aux élèves les différentes étapes de la sécularisation des sociétés européennes au XIXème siècle ? 6

Il convient de faire une distinction entre "savoir" et "croyance" et de placer l'enseignement du fait religieux au sein des différentes disciplines. Il doit être abordé par des maîtres compétents et capables de saisir ou de créer les conditions pour expliquer la laïcité. Il ne s'agit pas d'enseigner ni une "histoire religieuse", ni une "histoire des religions", ni non plus un "enseignement religieux" ou même une "culture religieuse" : selon Régis Debray, la connaissance du religieux fait partie de la culture tout court. L'expression "fait religieux" qui s'est imposée depuis quelques années dissipe plusieurs confusions : le fait se constate, s'impose à tous (patrimoine, fêtes religieuses, calendrier…). Il est englobant, pluraliste et ne privilégie aucune religion particulière. Le but de l'étude n'est donc pas de valoriser ou de dévaloriser le religieux mais d'éclairer ses incidences sur l'évolution de l'humanité. Il ne s'agit pas d'enseigner le "vrai" ou le "faux", le "bon" ou le "mauvais". Le fait religieux ne fait donc pas l'objet d'une discipline particulière, il est une dimension qui affecte nombre de phénomènes.

Le fait religieux est associé à des croyances et à des manifestations qu'il s'agit de repérer et auxquelles il faut apporter des éléments de connaissance scientifique. Mais comment aborder de façon rationnelle ce qui échappe à une certaine rationalité, puisque foi et savoir ne relèvent pas du même domaine ? Dominique Borne estime qu'il faut identifier deux éléments majeurs : connaître les structures essentielles des trois grands monothéismes (limitation due aux contraintes horaires) et savoir reconnaître les signes du religieux parmi d'autres éléments dans un texte, une œuvre iconographique, musicale, architecturale…

L'approche pédagogique doit s'appuyer sur des matériaux. La notion de "fait" nous oriente vers la vie concrète des hommes, les traces laissées, c'est-à-dire toujours un donné. Il peut s'agir de textes, d'œuvres, de monuments, de bâtiments, etc. L'historien-géographe entre dans la question religieuse à travers les événements et les territoires ; il est légitimement amené à se poser les questions suivantes : où trouver les documents utiles, doit-on estimer que les manuels sont suffisants ? Comment les aborder ? Existe-t-il une méthodologie particulière ? On ne peut appliquer aux textes "sacrés" la démarche critique habituelle aux historiens, puisqu'il ne s'agit ni d'exégèse ni de textes à valeur historique. Comme l'écrit Dominique Borne, "chercher les lieux sur une carte pour identifier les étapes d'Ulysse n'a pas de sens, pas plus que de chercher la date du Déluge". Les textes sont à prendre "comme ils sont et comme ils disent". Mais on doit montrer aux élèves le processus d'élaboration de la version canonique (ou l'une des versions) du texte étudié. S'interroger sur la formation de l'orthodoxie, aboutissement et non origine, ne peut qu'être formateur. D'autres matériaux sont encore nécessaires (architecture, iconographie, film…), mais ils exigent de solides connaissances scientifiques des professeurs et donc une formation pour les acquérir.

Y aurait-il une pédagogie spécifique s'agissant d'un domaine à la fois très concret - car imprégnant la vie quotidienne - et très abstrait et donc difficile à saisir pour les élèves ? Il faut également tenir compte de l'âge des élèves. Si l'ensemble des programmes de collège et de lycée permettent d'aborder le fait religieux, c'est surtout en sixième et cinquième que sont explicitement étudiés les trois grands monothéismes. Se pose alors la question des progressions, tout au long du collège et du collège au lycée. Se pose aussi la question de l'indispensables association avec les autres disciplines.

Comment concilier enfin une démarche scientifique de connaissance, une approche résolument laïque et tolérante avec les intolérances passionnelles suscitées par tel ou tel événement ? Comment faire face à la mise en cause du professeur comme détenteur d'un savoir aussi objectif que possible à qui l'on dénie la légitimité de parler du fait religieux ? La question n'est plus celle que se posaient certains professeurs à l'intérieur de l'institution elle-même : "Doit-on enseigner dans l'école laïque le fait religieux ? " mais bien celle qui est posée, à l'intérieur et à l'extérieur de l'institution, par des élèves, des parents ou des associations : "Le professeur qui est un laïc est il fondé à parler de religion ? " Le fait religieux est objet de connaissance et, en tant que tel, doit être abordé à l'École.



  1. Dominique BORNE, in le Débat, n°110, mai-août 2000.
  2. Cf. Henri CHAMUSSY, " Religions dans le monde ", in Encyclopédie de géographie, p. 859-873, Economica, Paris, 1995.
  3. " L'enseignement du fait religieux à l'école ", in L'enseignement du fait religieux, Actes de la DESCO, n°28, CRDP de l'académie de Versailles, 2003, p. 141.
  4. Jean DELUMEAU, " L'école et le fait religieux ", in L'enseignement du fait religieux, op. cit., p. 36.
  5. Régis DEBRAY, " Le fait religieux : définitions et problèmes ", in L'enseignement du fait religieux, op. cit., p. 18.
  6. Cf. René REMOND, Religion et société en Europe. La sécularisation aux XIXème et XXème siècles. 1780-2000, Seuil, Paris, 2001.


Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 15 avril 2011
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