Citoyenneté

Que peuvent les enseignements dans la prévention des dérives communautaristes ?

Novembre 2003

Table ronde organisée en 2003
Animation : Dominique BORNE, doyen de l'Inspection générale de l'Éducation nationale

Intervenants :
- Laurence CORBEL, professeur de philosophie à l'IUFM de Versailles
- Benoît FALAIZE, professeur d'histoire à l'IUFM de Versailles
- Philippe Le GUILLOU, IGEN de Lettres
- Michèle METOUDI, IGEN d'éducation physique et sportive (EPS)
- Hubert TISON, Secrétaire général de l'Association des professeurs d'histoire-géographie (APHG)

Grandes lignes des interventions

Michèle Métoudi

L'EPS est régulièrement interpellée sur ces questions : parce qu'elle concerne le corps, la tenue (les maillots de piscine), le régime alimentaire (peut-on faire une course d'endurance quand on fait le ramadan ? ), parce qu'elle a des dates d'examen (au moins 6 dans l'année en contrôle continu) et qu'elles peuvent inévitablement tomber sur un jour où c'est un interdit, dans une communauté ou une autre...C'est pourquoi on est régulièrement interpellés, et que pour l'instant on essaie de réagir contre les particularismes par une collecte des exemples, par la constitution d'une grille pour recueillir les incidents, en les contextualisant le plus possible.

Il est banal de dire que l'EPS a aussi pour but de former le citoyen, mais lorsque l'on interroge les futurs professeurs à la fin du CAPEPS, tous répondent que oui, mais sans arriver à dire comment. Il faut donc se poser la question par rapport aux enseignements d'EPS.

Il y a une deuxième chose : que doit-on former chez le professeur d'EPS pour qu'il réagisse bien face à un incident ? Comment faut-il former les professeurs d'EPS pour qu'ils transmettent bien la citoyenneté aux élèves ?

Hubert Tison

L'APHG a fait une enquête sur les incidents ayant perturbé les classes d'histoire et de géographie pendant l'année scolaire 2002-2003 : 629 établissements soit 1 100 classes de troisième et plus de 2300 classes de terminales ont répondu. Parmi eux 16% des établissements avaient connu des perturbations plus ou moins graves.

Les incidents concernent d'abord l'enseignement de l'histoire des religions en classe de 6ème, 5ème, 4ème, 3ème et 2nde et traduisent une attitude communautariste : contestation de certains points du cours ou de sa totalité, refus de visiter tel ou tel édifice religieux. Ensuite les perturbations touchent à l'enseignement de la Seconde Guerre mondiale, notamment à propos de la Shoah et les cours du Proche-Orient de 1945 à nos jours et expriment souvent un antisémitisme. Enfin d'autres incidents éclatent lors de cours sur la géographie de la France (immigration..) sur la Guerre d'Algérie ou les Etats-Unis (ex : le 11 septembre est l'oeuvre du Mossad israélien) et reflètent des sentiments identitaitres.

Quelles réponses peut-on apporter ? Rappeler la loi et le droit dans les cas les plus provocateurs, lors de paroles sexistes ou racistes ; l'école n'est pas un sanctuaire ignorant de la loi contre le racisme ; ne pas laisser sans réplique de fausses informations. Il est important aussi de travailler en interdisciplinarité sur la citoyenneté, d'être solidaire au sein de l'équipe pédagogique en cas de difficulté.

Le contenu des programmes d'histoire et géographie et la manière d'enseigner sont des atouts essentiels pour lutter contre l'obscurantisme et l'ignorance. Des questions comme l'histoire de la colonisation, de la décolonisation, la géographie du développement et de l'immigration, permettent aux élèves d'élargir leurs horizons, d'établir des comparaisons, d'acquérir des connaissances et de forger leur esprit critique.

L'étude de la Méditerranée au XIIème siècle en classe de 2nde leur montre trois civilisations, trois expressions de la religion, leurs convergences, leurs conflits. Pour lutter contre les dérives communautaristes, il faut des conditions : une formation scientifique initiale très solide des professeurs, une formation pédagogique sur le terrain, une formation continue, une bonne connaissance des élèves de la classe et du temps pour enseigner et faire comprendre la complexité du monde.

Philippe Le Guillou

Les lettres interviennent en connexion avec d'autres disciplines, avec deux lignes de travail : d'une part ce qui relève de l'argumentation, du raisonnement, du débat, d'autre part la lecture des œuvres, d'un ensemble de textes fondateurs jusqu'à tous les grands jalons de la littérature.

Certains élèves récusent certaines œuvres, refusent de lire tel ou tel auteur, mais le travail du professeur de lettres est un travail sur la forme littéraire, autant que sur le contenu. Dans la formation des élèves futurs citoyens critiques, ces œuvres sont le lieu d'une critique et d'une mise à distance. C'est un point important pour lutter par exemple contre le fanatisme. Il faut par exemple amener les élèves à comprendre les textes, au-delà des particularismes. Les textes s'enracinent dans un contexte, fait de moyens littéraires, de formes, d'écritures.

C'est par exemple Lévi- Strauss qui parle de la tolérance, qui doit être dynamique et active : c'est cette tolérance qu'il faut arriver à prendre en compte, comme une vertu pas seulement contemplative, mais dynamique.

Laurence Corbel et Benoît Falaize

Nous avons participé à une recherche de Institut national de recherche pédagogique (INRP) qui vient de donner lieu à un rapport sur l'enseignement de la Shoah et des guerres de décolonisation.

Cette recherche a duré trois ans, et avait pour objectif de voir en quoi les enseignements de la Shoah et des guerres de décolonisation posaient problème par rapport à l'articulation entre la dimension mémorielle et celle des connaissances, au rapport entre l'émotion et le discours rationnel.

L'enquête a été menée avec des enseignants de nombreuses disciplines, puisque pour une éducation aux valeurs citoyennes il est important de rencontrer les enseignants de toutes les disciplines. À l'issue de la recherche, ce sont les enseignants de lettres qui s'en sortent le mieux par rapport à cette question. Leur approche mémorielle aide à la confrontation des mémoires des enfants en fonction de leur appartenance. Le professeur de lettres assume plus facilement la présence de l'émotion dans les classes, ce qui permet d'avoir un climat plus serein qu'en histoire ou en philosophie.

On peut relever quelques points de la conclusion du rapport :

  • Il faudrait une enquête plus précise sur les problèmes de communautarisme : quels problèmes ? à quel moment ? Cela peut également être le cas lorsqu'une future institutrice conteste le droit à un professeur d'IUFM de dire que Bagdad a été une capitale culturelle.
  • Il y a un programme : sur les enseignements au programme, on ne lâche rien.
  • Il faut donner du sens à l'histoire : rendre urgentes les questions du passé, ne pas renvoyer à quelque chose de scandaleux, ne pas accepter les propos antisémites, comprendre ce qui se passe chez l'enfant.
  • La question de la formation professionnelle des enseignants est essentielle. La question de la Méditerranée au XII ème siècle est très difficile pour les enseignants, de même, historiciser la naissance du christianisme est très difficile à faire. Il y a un réel problème de dénuement intellectuel des professeurs et des instituteurs face à ces questions.
  • Il faudrait assumer scolairement la colonisation et la place de la colonisation dans notre société. Montrer par exemple comment l'Islam irrigue la société du Moyen- âge.
  • Comment parle-t-on de ces enfants ? Il faut combattre le flou lexical actuel, qui fait que l'on parle d'enfants musulmans pour des enfants de 4 ans en petite section de maternelle. Où est le communautarisme ?
  • Aujourd'hui le voile nous sert à redéfinir notre histoire, notre laïcité, notre conception des enfants qui nous sont confiés.

Dominique Borne

Bien souvent nous avons affaire à des crises d'identité dans nos classes. Or le savoir soigne les maux de l'identité (Ricoeur).

L'école ne connaît que des citoyens, mais les personnes ont des identités particulières. Les élèves sont tous des citoyens mais aussi des personnes qui ont le droit à la différence. Si on refoule les identités, on arrive aux réactions que nous connaissons mais néanmoins il n'est pas question de débattre sur les valeurs qui fondent la communauté nationale.

Sur un autre point, l'introduction de l'enseignement du fait religieux à l'école a créé une certaine confusion. Il y a un effort de clarification à faire : l'enseignement du fait religieux n'est pas là pour donner des connaissances religieuses. Tout le monde n'a pas compris comment faire, les professeurs non plus. Ce qui aboutit à ce que l'enseignement du fait religieux se télescope avec le reste. C'est un problème, et les manuels ne nous aident pas sur ce sujet.

En ce qui concerne le Proche Orient : il faut parler du conflit et trouver les mots pour cela. On ne peut pas ne pas en parler, mais il y a beaucoup de risques de dérives, qui vont de la condamnation de l'Etat d'Israël à des formes d'antisémitisme. Il faut en parler et réagir très vite.

Le débat argumenté, est quelque chose qui doit pouvoir nous aider. Tout le monde dit que l'école apprend l'argumentation, à travers l'ensemble des disciplines : on apprend l'argumentation partout, même en mathématiques, même en EPS. Ce n'est pas réservé à l'ECJS. Par le débat argumenté, on apprend à faire des citoyens, on doit montrer qu'on ne peut pas toujours être tous du même avis

Mais il faut faire attention, il n'est pas question de débattre sur des valeurs, mais seulement sur des opinions.

Michèle Métoudi

En EPS on aborde la même chose, mais sur le versant de la pratique. Dans ce cas, il s'agit de l'identité personnelle, il y a des différences, et elles sont visibles : chacun doit comprendre son rôle dans l'équipe en fonction de ses capacités, de ses performances (exemple du barreur de " 8 avec barreur "). En EPS l'enfant est aussi en situation de réussite par ses idées. C'est par exemple le mini-débat qui a lieu dans chaque équipe avant chaque match : comment va-t-on faire pour gagner le match : on connaît les points forts et les points faibles de son équipe, de l'équipe adverse, on a les règles du jeu, qui donnent le cadre réglementaire, et avec toutes ces données, il faut débattre et prendre la décision. Le tout en un temps restreint, et avec une sanction immédiate : on gagne ou on perd le match. Il faut un encadrement extrêmement rigoureux à ce débat et savoir comment on prend la décision. On donne aux élèves des structures, à partir de pratiques, qui participent à l'éducation depuis le début, silencieusement mais de façon très structurée. Il faudrait que l'on en parle plus dans les établissements.

Philippe Le Guillou

La particularité de la littérature, c'est d'être une interprétation, une vision du monde enracinée dans une histoire, une culture, on revient au contenu émotionnel qui passe plus facilement qu'une mise à distance critique.

Laurence Corbel

C'est ce que l'on a également constaté lors de l'intervention de témoins dans la classe. C'est une parole vive, à mettre à distance, mais qui permet aux élèves de se projeter et de s'identifier.

Hubert Tison

Lorsque l'on fait venir des témoins de la déportation dans des classes, la première surprise est la qualité de l'écoute. Lorsque l'on étudie la Seconde Guerre mondiale, ou la guerre d'Algérie, il faut intégrer la mémoire des élèves à une histoire nationale et mondiale. Il faut absolument parler de toutes les victimes et de tous ceux qui ont lutté contre, leur montrer que leur histoire fait partie de notre histoire.

Débat

Questions de la salle

La formation des enseignants est un point faible de notre système. C'est un grand problème lorsqu'un enseignant de lycée est remis en cause par un élève sur le fait religieux, et que le professeur ne sait pas quoi répondre.

Lors d'une visite dans une classe du premier degré, on constate que les filles ont été placées d'un côté et les garçons de l'autre, sous la pression des familles.

Il y a beaucoup de questions qui se posent sur le terrain, mais les professeurs ne savent pas trop quoi faire remonter, ni comment.

Dominique Borne

On a accepté plus facilement les différences il n'y a pas si longtemps, aujourd'hui, il ne faut pas aller non plus à l'autre inverse et ne plus reconnaître le droit aux différences. Il faut comprendre d'où viennent les enfants dans les classes, mais aucune formation initiale ne peut armer suffisamment pour cela. Il faut donner aux professeurs les moyens de s'informer et de suivre une formation continue.

Marie Lazaridis

Il peut effectivement y avoir des positions contradictoires sur un texte littéraire. C'est plus facile qu'en histoire où il s'agit d'acquérir face au texte de la distance et un esprit critique, de se départir de l'émotion qu'il peut susciter pour en faire une lecture raisonnée. Enseignante d'histoire-géographie, j'ai toujours eu le souci de ne pas répondre mot pour mot à la situation. Trouver comment enseigner l'immigration à des enfants d'immigrés sans passer forcément par leurs représentations, sans entrer dans le particularisme : en leur faisant comprendre par exemple qu'il y a eu en France, sur les questions de langue maternelle, de distance sociale et culturelle entre les familles et l'école des situations proches de ce qu'ils vivent, en leur faisant connaître une oeuvre comme le " Cheval d'orgueil " de Pierre Jakez Elias.Cela ne passe pas forcément par la lecture d'un écrivain de l'immigration. Il faut éviter d'enfermer les élèves dans ce qu'ils veulent entendre, les ouvrir sur l'altérité, les inclure dans une histoire qui transcende celle de leur propre famille.

Mis à jour le 16 novembre 2009
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