Citoyenneté

"Construction de la citoyenneté et communautarisme en France et en Grande-Bretagne"

Novembre 2003

Conférence de Mahnaz SHIRALI

Chargée de recherches à la Maison des Sciences de l'Homme à Paris, elle travaille, sous la direction de Dominique Schnapper sur le thème : "L'Islam et la citoyenneté : réflexion sur la construction de la citoyenneté chez les français de confession musulmane". À travers les témoignages des jeunes issus de l'immigration (d'origine maghrébine), leurs espoirs et leurs difficultés pour s'intégrer dans la société française, en les comparant avec les jeunes issus de familles autochtones, cette recherche propose une réflexion sur les forces et les faiblesses du modèle d'intégration français et la place de la religion dans la démocratie. Le travail de terrain se limite aux banlieues parisiennes ; les enfants d'autochtones appartiennent aux mêmes milieux sociaux que les enfants d'immigrants.

 

Il existe une contradiction même dans la culture actuelle. Si l'on regarde par exemple la facilité avec laquelle les gens se réfèrent à la laïcité. C'est étonnant. Ce sont des notions fondatrices mais comportant des contradictions internes. Même à l'époque de la Révolution, les gens avaient des opinions contradictoires à ce sujet. On fait beaucoup parler les choses à propos de la laïcité. S'agit-il de liberté de conscience ? de liberté cultuelle ?
Ce sont des notions difficiles et compliquées. Où ces contradictions commencent-elles ?
Avec la Révolution française, on est au seuil de la modernité politique : l'individu souverain devient le centre de la citoyenneté politique. La légitimité politique est désormais fondée sur l'individu souverain.

Cette souveraineté de l'individu autonome transforme la politique et constitue un renversement unique par rapport à l'ordre qui existait avant.
La légitimité de cette société repose sur le principe d'universalisation chez les Révolutionnaires. Le pouvoir n'émane pas de la Nation, il n'a aucune justification. L'individu devient donc le fondement de la modernité politique : le citoyen français doit donc oublier ses origines, son appartenance culturelle, dépasser ce particularisme pour devenir un citoyen égal aux autres. Ce qui importe c'est de dépasser les particularismes pour atteindre l'égalité civique, civile et juridique. L'individu citoyen s'arrache de ses enracinements pour entrer en communication avec les autres individus. Donc il doit cesser d'être déterminé par ses particularismes.

Ici se séparent le public et le privé. La sphère du privé, du particulier, appartient à l'individu. Dans la sphère publique, il faut oublier les particularités pour être égaux. En public ce qui compte c'est l'affirmation de l'égalité des citoyens.

Si on prend l'exemple du foulard islamique. Il est considéré comme un signe d'appartenance culturelle, ce qui est faux : ce n'est ni dans l'Islam ni culturel.
On l'attribue donc au particularisme, donc au privé.

La nouvelle légitimité politique est donc fondée sur l'individu égal aux autres. Cela conduit à la séparation de l'Eglise et du pouvoir politique. Les individus n'ont plus besoin de l'Eglise pour légitimer le pouvoir politique. Il y a donc un effacement du rôle de l'Eglise (mais pas de la pratique religieuse).On est dans des sociétés où la structuration politique est basée sur la citoyenneté sans besoin de la garantie de Dieu. Il s'agit d'une sortie des religions, pas forcément de la foi personnelle des individus.

La séparation des églises et de l'Etat correspond à une exigence de l'époque : il fallait une neutralité pour organiser la tolérance au profit de toutes les religions dans la rationalité et la paix. On sépare alors le politique du religieux pour pouvoir vivre dans la paix. Cela pose une série de problèmes. La prise en compte des problèmes religieux se pose aujourd'hui dans tous les régimes démocratiques : le politique est obligé de s'intéresser aux problèmes religieux.

Un deuxième problème se pose dès que le pouvoir politique se base sur l'individu souverain : comment unir des hommes qui ne sont plus liés par la religion ? La souveraineté du citoyen provoque toujours ce type de débats.

Comment passer de l'individu souverain à la communauté des citoyens ? Cela pose la problème de fond de toute la sociologie, celui du rapport entre les individus et les sociétés.

Comment traduire la souveraineté de l'individu citoyen en institution politique ? Comment construire le corps politique à partir des individus ?
Il y a là contradiction entre la liberté des citoyens et les croyances de la société. Rousseau donnait priorité à la société sur l'individu, l'homme vivant seulement dans la société. D'autres disent le contraire : l'homme existe avant le citoyen, les droits de l'homme sont plus importants que ceux du citoyen.
Ce sont des questions qui se posent toujours.

Il existe deux écoles, deux traditions opposées, en France et en Grande-Bretagne, mais toujours fondées sur le fait que les hommes constituent des ensembles. La tradition britannique repose sur la séparation et l'équilibre des pouvoirs, la tradition française sur la fusion de l'individu dans la société. Ce sont deux courants différents, deux citoyennetés différentes : on oppose le pluralisme et la tradition libérale anglais à une conception plus autoritaire en France.
En France, la transcendance de toutes les particularités est imposée pour permettre le respect de la diversité des appartenances.
En Grande- Bretagne, on privilégie le respect des particularismes pour créer des contre pouvoirs face au roi. Depuis 1688 on y a recherché des stratégies pour lutter contre la monarchie en s'appuyant sur les particularismes. Il y a une notion de continuité dans la révolution anglaise. Elle ne déchire pas le tissu social, mais s'inscrit dans la continuité et se démocratise peu à peu. Le roi est roi dans son Parlement, qui lui impose des limites. Il y a un transfert du pouvoir de la Chambre des Lords vers la Chambre des Communes et la société civile. Le système britannique est à la fois démocratique, aristocratique et monarchique. La démocratie anglaise repose sur la création de contre pouvoirs, dont le pluralisme est l'expression naturelle.
En Grande-Bretagne, on est citoyen par l'appartenance à une communauté particulière. C'est la diversité qui donne sa raison d'être. Il faut assurer la liberté des hommes contre le pouvoir, en respectant la diversité des hommes et des attachements particuliers. L'intérêt général est la source des intérêts particuliers, alors qu'en France pour construire la volonté générale, il faut dissoudre les individus dans l'intérêt général.
Le modèle de la Grande-Bretagne n'est pas sans poser de problèmes par rapports aux communautés. Les mêmes questions du " vivre ensemble " se posent également comme en France.

La France et la Grande-Bretagne ont donc construit la citoyenneté sur des modèles différents qui rencontrent aujourd'hui les mêmes questions et les mêmes problèmes.
Il y a des deux côtés à mener un travail de réflexion collective de la société dans son ensemble.


Publications

  • La jeunesse iranienne : une génération en crise, Paris, Le Monde/Presses Universitaires de France, novembre 2001, 250 p., quatrième édition du "Prix Le Monde de la recherche universitaire", Préface d'Alain Touraine.
  • "Quand les jeunes bousculent l'ordre moral", Croissance, numéro spécial élection présidentielle en Iran, avril-mai 2001.
  • "Chronique de la violence de l'État dans un quartier ordinaire de Téhéran", Public & Culture, septembre 2003.
  • "Clonage ou la remise en cause de l'ordre social", Revue Hayaté-No, janvier 2003.
Mis à jour le 16 novembre 2009
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