Citoyenneté

"Enseigner les valeurs républicaines aujourd'hui"

Novembre 2003

Conférence de Claude Nicolet
Le 18 novembre 2003 au lycée Victor Duruy
Journée de coordination interacadémique des correspondants
"prévention des dérives communautaristes"

 

Agrégé d'histoire, Directeur d'études émérite à L'École Pratique des Hautes Etudes (IVème section), ancien directeur de l'École française de Rome, Membre de l'Institut (académie des inscriptions et Belles Lettres)
Historien de la Rome antique, des institutions et des idées politiques il est considéré comme un spécialiste de la pensée républicaine avec la publication de l'Idée républicaine en France, essai d'histoire critique (1789-1924)
Il a été chargé d'une mission sur l'éducation civique au ministère de l'Éducation nationale en 1984 et 1995.
Il est membre du Conseil d'administration des Cercles Condorcet de Paris.


Avant de commencer je voudrais insister sur deux points. Ce que je vais vous dire n'engage que moi. C'est ce que je pense, d'abord au titre d'une réflexion de soixante ans consacrée à la chose publique en France, abordée de la manière la plus sérieuse qui soit, et ensuite, comme historien. Je reste persuadé que la formation historique compte. Grâce à elle on peut donner son avis sur les affaires communes, à condition de respecter certains critères, certaines règles : on ne peut pas dire n'importe quoi.

Je suis un historien, mais j'ai été fortement engagé dans la vie publique. En effet je suis pour une participation politique la plus directe possible.

Dans le principe, à partir du moment où il y a le suffrage universel, toute personne qui jouit des droits politiques doit pouvoir participer directement à la vie politique. Au début, cela ne concernait que les hommes adultes, mais dès 1790 des gens comme Condorcet ont pensé que les femmes devaient participer à la vie politique. A partir du moment où l'on a dit qu'il n'y a pas d'autre souverain que les citoyens qui composent la cité (la cité entendue au sens de la polis, la cité grecque, le modèle de l'Antiquité gréco-romaine), à partir de ce moment, chaque citoyen est à la fois sujet et souverain (Rousseau) : sujet, en tant qu'il obéit aux lois et souverain, parce qu'il fait la loi avec les autres. Tout le monde pourrait donc être ministre, mais avec 40 millions d'électeurs, cela poserait problème. Il faut donc accepter le régime représentatif qui nous vient de l'histoire et qui constitue la grande découverte des libéraux, modèle qu'ils ont défendu depuis Montesquieu. Les citoyens désignent les gens appelés à prendre des décisions à leur place.

Par ailleurs, il faut connaître ce qui nous vient de l'histoire et savoir que toute notre vie collective s'est construite à partir des législations et des jurisprudences. Nous sommes les héritiers de l'histoire et c'est la première chose à reconnaître pour améliorer le fonctionnement de nos institutions. Nous sommes également co-souverains en tant qu'électeurs et nous exerçons en cela une responsabilité.

Que pouvons nous faire pour rappeler les valeurs républicaines chacun, là où nous sommes ? Que pouvons-nous faire pour corriger les dérives qui touchent une société qui s'est complexifiée avec l'émergence des "communautés" ?

Pour ma part, j'ai essayé de faire quelques petites choses. D'abord mon métier de professeur et d'historien. En 1984, le ministre Jean-Pierre Chevènement m'a confié une mission pour la refondation de l'éducation civique. Je venais d'écrire " L'idée républicaine en France ", la commande était de réorganiser l'éducation civique, j'ai rédigé un rapport, dont une partie a été intégrée dans les programmes de 1985. Mais des propositions nouvelles et importantes n'y ont pas été retenues en particulier la réhabilitation, la restauration dans les programmes d'Éducation Civique du Droit, des données juridiques : les principes du droit tels qu'ils ont été adoptés au cours d'une sédimentation séculaire élaborée par la République française, les principes du droit sur lesquels est réellement fondée la vie collective d'un pays comme la France. C'était une des grandes idées du rapport, mais qui a été refusée, face aux difficultés qu'elle soulevait notamment en matière linguistique puisqu'il était nécessaire pour cela de permettre que la langue juridique, qui a connu une évolution sémantique importante, soit compréhensible par tous et notamment par les élèves. La langue du droit, aujourd'hui n'est plus comprise par les citoyens.

Je reste persuadé qu'il faut trouver le moyen pédagogique de faire entrer des concepts du droit dans le bagage scolaire des élèves. Si l'on prend par exemple la définition de la nationalité et de la citoyenneté en France. Les nombreuses commissions qui ont travaillé sur le sujet ont mené une importante réflexion mais on continue à penser que celle-ci s'établit d'abord sur le droit du sang et le droit du sol. En fait la situation est plus complexe que cela. L'état réel de la législation est un mélange de décisions contradictoires et parfois mal reliées entre elles. Une simple analyse des fondements de notre droit public, qui résulte de l'histoire, nous amène à nous apercevoir que ni le droit du sang ni celui de sol ne sont les fondements réels de notre nationalité. Le droit de sang renvoie à l'idée de race et de filiation. Ce n'est pas recevable en termes républicains, même si nos législations le reconnaisse. Le droit du sol renvoie, quant à lui à la féodalité. C'est la trace de l'esprit féodal : ce qui naît à tel endroit appartient à celui qui règne sur ce sol, tu appartiens au seigneur du lieu où tu es né. Rousseau dit déjà que philosophiquement ce n'est pas recevable.

Alors quel est le fondement de cette nationalité-citoyenneté ? Les grands auteurs de la fin du XIX ème siècle (notamment Renan et sa génération) en donnent la définition : ce qui fait la nationalité, c'est le consentement, le fait d'accepter de faire partie de la Nation. C'est le symbole du 14 juillet, non pas celui de 1789 mais celui de la Fête de la Fédération en 1790.
Le jour de la Fête de la Fédération, un an après la prise de la Bastille, les délégués de toutes les anciennes provinces prêtent serment pour dire qu'ils acceptent la qualité de Français, en abandonnant leurs qualités antérieures de provençaux, de bretons, etc. C'est là l'origine de la Nation française : le serment fédérateur du 14 juillet 1790. Cela ne veut pas dire qu'ils rejettent les autres appartenances ; mais ce qui compte c'est le consentement. Par la suite, on va supposer ce consentement donné, en y posant des conditions qui constituent la loi. Certains peuvent le refuser. En fait il faut que les gens aient une volonté manifeste d'être Français et d'en accepter la loi. En réalité toute notre philosophie juridique est fondée sur ce premier acte volontaire : vouloir vivre ensemble (Renan).

Pour créer cette condition, malgré toutes les difficultés qu'elle pose, l'éducation et l'instruction jouent un rôle fondamental. Pour former les citoyens, l'école joue un rôle essentiel. Mais les professeurs d'aujourd'hui ne sont plus ceux de la III ème République, convaincus du rôle qu'ils avaient à jouer. Cela pose la question de la formation des enseignants. Il faut former les formateurs si l'on veut que l'école joue ce rôle central dans la vie sociale et politique : redonner confiance, informer, et notamment dans les IUFM. Il faut que les professeurs connaissent davantage le Droit, aient lu les constitutions, les grands textes de la République et soient eux-mêmes convaincus des valeurs dont ils sont porteurs pour pouvoir transmettre ces valeurs aux élèves. Car sur le plan des valeurs transmises aux élèves, les dérives ne sont pas moins grandes dans les classes préparatoires que dans les cités.

Dans tout cela, les sciences humaines ont une valeur intellectuelle irremplaçable et doivent jouer un rôle central. Il faut lutter sans relâche contre l'ignorance et la méconnaissance des valeurs de la République et de la loi par une instruction et une éducation solides, et ce à tous les niveaux de l'enseignement. C'est là la première mission de l'école de la République.

Publications

  • Le métier de citoyen dans la Rome républicaine. Gallimard, 1976
  • L'idée républicaine en France, Essai d'histoire critique (1789-1924), Gallimard, 1982
  • L'inventaire du monde, Géographie et politique aux origines de l'Empire romain, Fayard, 1988
  • La laïcité en mémoire, Paris Edilig, 1987 (en collaboration avec Guy Gauthier)
  • La République en France, Etat des lieux, Seuil, 1992
  • Histoire, Nation, République, Odile Jacob, 2000

 

Mis à jour le 16 novembre 2009
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