Devenir écolier
Extrait d'interventions sur la présentation de l'école maternelle - 2003
Viviane Bouysse, chef du bureau des écoles - direction de l'Enseignement scolaire
Le petit enfant qui fait sa première rentrée scolaire ne devient pas un écolier du seul fait qu'il franchit le seuil de l'école. C'est le temps de la maternelle qui va lui permettre de conquérir cette position, de construire ce rôle, d'en comprendre les attributs et d'en pressentir l'intérêt. En ce sens, il importe de prendre au sérieux la première phrase des programmes de l'école maternelle qui, avec simplicité, énonce une promesse essentielle : "Permettre à chaque enfant une première expérience scolaire réussie est l'objectif majeur de l'école maternelle."
Examinons ce dont l'enfant doit devenir capable pour tenir son rang, son rôle, d'écolier quand il entrera à la "grande école".
L'écolier, un être social
L'école, "un environnement inattendu qui met en défaut ses repères et auquel il va devoir s'adapter". - Programmes 2002
Pour la majorité des enfants qui n'ont connu antérieurement aucune forme d'accueil collectif, il faut d'abord faire la découverte des autres et d'un environnement particulier ; ils doivent apprendre à bien vivre des formes d'exigence dont ils font une première expérience à l'école maternelle :
- l'expérience du partage : partage des adultes, de leur attention, de leur intérêt, de leur temps ; partage des jouets, des livres et autres objets mis à la disposition de tous ; partage des territoires (les coins-jeux, la salle de repos, etc.) ; · l'expérience des pairs qui sont, tour à tour, des gêneurs, des aides, des partenaires, des meneurs, des faire-valoir, des modèles, …;
- l'expérience d'un temps réglé - même si c'est assez souplement, d'un temps qui respecte des rythmes sociaux et qui est de moins en moins celui des envies, des élans spontanés, des besoins propres ;
- l'expérience d'un adulte particulier, le maître ou la maîtresse, qui n'est pas là pour aimer chacun, pour répondre à ses désirs mais qui doit s'intéresser à tous avec équité et aider chacun dans un groupe, c'est-à-dire en prenant en compte tous les autres et avec un projet qui vaut pour tout le groupe ;
- l'expérience de droits et de devoirs identiques pour tous les élèves (il n'y a pas de statut particulier, dérogatoire), de règles qui sont à comprendre comme favorisant la vie collective et le respect mutuel.
L'écolier, un apprenant
"Ils [les apprentissages] sont premiers parce qu'ils permettent à l'enfant de découvrir que l'apprentissage est dorénavant un horizon naturel de sa vie." - Programmes 2002
Dans ce milieu collectif et grâce à lui, pour devenir un écolier accompli, le petit enfant va progressivement apprendre à :
- se prendre en charge : exprimer ses besoins (boire, aller aux toilettes, manger ou ne pas manger, se découvrir ou se couvrir, etc.), les satisfaire seul et/ou apprendre à en différer la réalisation (attendre la récréation par exemple)…parce que, pour apprendre, il faut aussi être devenu autonome sur ce plan-là ;
- se décentrer :
- abandonner ses intérêts personnels pour entrer dans l'activité que propose et/ou conduit le maître ;
- réagir aux consignes collectives en considérant les paroles que le maître adresse à tous comme des conseils, des ordres, des encouragements, etc. pour soi ;
- faire avec d'autres, selon les moments prendre appui sur eux ou les aider ;
- commencer à avoir des repères externes, objectifs, pour s'auto-évaluer (c'est ce qui était demandé, c'est conforme au modèle ou différent sur tel ou tel point, c'est fini ou pas fini, etc.) ;
- piloter son attention :
- se discipliner dans le groupe, c'est-à-dire faire silence, écouter les autres, demander et attendre son tour, rester dans la règle collective ;
- écouter, c'est-à-dire essayer de comprendre (une histoire, l'information qu'un camarade essaie de communiquer, les explications d'un autre sur ce qu'il vient de réussir, etc.), se mettre en situation d'interagir (donner un avis, apporter un complément, formuler une objection, répondre, etc.), de retenir pour "faire" (la consigne doit être gardée en mémoire un certain temps) ou pour redire exactement (une comptine, un poème). Écouter à l'école, ce n'est ni écouter de manière distante et plus ou moins distraite comme devant la télévision ou durant la conversation familiale, ni se taire et se soumettre.
- avoir compris que certaines choses seront redemandées à l'identique et que l'on s'appuie sur des acquis antérieurs pour avancer ; piloter son attention, c'est aussi un peu piloter sa mémoire ;
- se mettre en projet d'apprentissage :
- distinguer ce que l'on a fait de ce que l'on a appris ce faisant (si l'enfant ne joue pas, ne manipule pas pour apprendre, il apprend en jouant, en manipulant, en essayant, …) ;
- savoir que les questions sont bien accueillies et qu'on peut les poser ; avoir compris que l'on peut se tromper sans problème, sans dommage, sans perte d'amour ; savoir que l'on peut essayer, chercher tout seul et que cette attitude est même valorisée ;
- avoir compris que pour savoir, il faut apprendre, qu'il y a un chemin à faire qui comporte parfois des difficultés (tout n'est pas donné) et que l'école accompagne chacun sur ce chemin ;
- se mouvoir dans un univers de signes, de symboles, de conventions :
- manier le langage dans divers usages ;
- produire et lire / décoder, interpréter des dessins, des représentations graphiques, des maquettes, …
- avoir entendu des textes, des histoires ; savoir reconnaître la "langue écrite" et en produire ;
- avoir fréquenté des livres et d'autres supports d'écrits, savoir l'usage qui peut en être fait et les bénéfices que l'on en tire ;
- se souvenir des poèmes, comptines, chansons appris par cœur et pouvoir les redire, les interpréter ;
- faire des liens entre des productions culturelles (livres, chansons, danses, musiques, films, œuvres picturales, …) ;
- commencer à s'intéresser au fonctionnement du langage et avoir envie d'aller plus loin dans son exploration.
Pour aider l'enfant à devenir cet écolier, il n'y a pas à brusquer le temps. L'école maternelle part des formes spontanées de l'activité du jeune enfant : agir, jouer, pour le conduire à travailler selon des règles, selon des projets, selon un programme. Même en grande section, elle n'a pas à singer les formes du travail des grands.
"L'expérience culturelle commence avec un mode de vie créatif qui se manifeste d'abord dans le jeu." disait Winnicott. L'entrée dans la culture précède - et de beaucoup - l'entrée dans les apprentissages scolaires : c'est parce que les enfants auront goûté des jeux variés et des formes culturelles nourrissantes pour leur imaginaire et leur besoin d'agir, d'imiter ou de créer, consolantes et stimulantes, qu'ils deviendront des écoliers avides de s'approprier les moyens d'accéder seuls à ces formes culturelles, d'en découvrir d'autres réalisations, d'en produire eux-mêmes.
Direction générale de l'Enseignement scolaire - Publié le 19 décembre 2007
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