Une nouvelle lecture des banquets littéraires en Grèce ancienne Les apports des travaux de Yannick Scolan


« La table et le vin révèlent l’homme tel qu’il est, philosophe ou ignorant, non seulement dans ses paroles mais aussi dans ses actes :
bon convive est le vrai savant. »
Yannick Scolan, Le Convive et le Savant

Dans une thèse intitulée « Les banquets littéraires de Platon à Athénée », préparée à l’université Paris-Sorbonne sous la direction de Dominique Arnould, Yannick Scolan livre les résultats d’une enquête méthodique et approfondie réalisée, à nouveaux frais, sur un corpus de textes célèbres, regroupant le Banquet de Platon et l’œuvre homonyme de Xénophon, le Banquet des Sept Sages et les Propos de table de Plutarque, le Banquet de Lucien et les Deipnosophistes d’Athénée. Son travail va à contre-courant d’un ensemble de lectures critiques qui présupposent l’existence d’un genre littéraire établi par des textes fondateurs (avant tout Platon), qui fixeraient les normes à partir desquelles évaluer les Banquets postérieurs, selon les critères de proximité, d’écart ou de dévaluation. Yannick Scolan part du constat qu’il est impossible, en fait, de donner une définition unifiant les Banquets, dont le point commun minimal est la présence d’un deipnon et d’un sumposion et que, si l’on veut les étudier ensemble, « la notion de genre est inopérante ».

La nouvelle lecture qu’il propose de ces œuvres part précisément de leur point commun : quelle est la place et la fonction du banquet lui-même dans les Banquets littéraires ? Ce qui se joue autour d’un repas et de vin pris en commun « implique-t-il une intention littéraire particulière et des modalités d’écritures spécifiques » ? C’est du reste ce que suggère, à l’extrémité de la chaîne, l’abréviateur d’Athénée lorsqu’il écrit : « La composition de l’ouvrage reproduit la magnificence du repas et l’ordonnancement du livre la succession des discussions ».

L’analyse que conduit Yannick Scolan, fondée sur des critères de lecture strictement internes, s’organise en trois temps.

La première partie examine la nature et les modalités des récits de banquet. Le banquet non seulement sert de cadre à la narration, mais il en donne la manière, avant tout sous les espèces de l’amitié et de la concorde. Ce qu’on peut désigner par le terme de philanthrôpia caractérise les rapports entre les convives et forme en même temps l’objet de leur discussion – véritable voie vers la philosophie, comme l’illustrent les textes jusqu’à en faire, à l’instar de Lucien dans le Banquet ou les Lapithes, la démonstration négative. Qu’il s’agisse d’une conversion à la philosophie (Platon, Xénophon) ou d’un rapport d’identité entre la philanthrôpia et la philosophie (Plutarque, Athénée), c’est bien le contexte symposiaque qui génère cette possibilité et permet de promouvoir ou de mettre en cause le « naturel philosophe » des personnages.

C’est précisément cette relation entre banquet et philosophie qu’explore le deuxième temps de l’étude : la paidia (les plaisanteries, le mode plaisant) est, écrit l’auteur, « constitutive d’un étonnement […] qui permet le surgissement de la parole philosophique » – le contexte du banquet incite à s’étonner de sujets que la proximité ou l’évidence soustraient au champ habituel du questionnement philosophique. La réponse prend la forme d’une « explication personnelle », qui se substitue à la recherche d’une vérité définitive, comme l’illustre notamment le Socrate d u Banquet de Platon, sophistès d’un nouveau genre qui se défie de la connaissance et ne revendique que le « désir d’un savoir toujours renouvelé et jamais assouvi » qui maintient la pensée en mouvement. Plutarque s’inscrit en quelque sorte dans cette perspective propédeutique : les problèmata, issus pour la plupart du contexte immédiat du banquet, donnent aux convives l’occasion de « s’exercer à la recherche spéculative », par une recherche (zètèsis) qui se forme, en quelque sorte, par des exercices d’école. Avec Athénée, la perspective se renverse : il s’agit toujours, dans le banquet, de se livrer à des discussions sur des sujets précis, mais ce sont désormais les grammairiens et les rhéteurs qui ont le pouvoir.

La troisième partie examine plus précisément la fonction du contexte symposiaque dans cette entreprise philosophique. Yannick Scolan se propose d’étudier la façon dont le banquet, à travers les bons et les piètres convives, montre « les savants tels qu’ils sont et dévoile la nature philosophique de chacun ». Contrairement à une image souvent donnée, Socrate accepte les plaisirs du symposion et se conforme aux règles qui régissent la boisson et les divertissements. C’est en fait son attitude de convive qui révèle son naturel philosophe et qui, au-delà, fait de lui une figure archétypique qui court de Platon jusqu’à Athénée.

L’approche de Yannick Scolan est incontestablement nouvelle, et ses conclusions tout à fait convaincantes et particulièrement stimulantes. Si, à l’origine du travail de l’auteur, il y a une insatisfaction face à la doxa qui régit ces œuvres, le plus souvent lues comme des réduplications du Banquet platonicien, c’est une vraie démonstration qui se construit et s’étoffe au fur et à mesure de l’exposé – une démonstration qui ne s’éloigne jamais des textes, prend le temps de les contextualiser avec justesse et les analyse avec une rigueur et une finesse remarquables. On signalera, à titre d’exemple, les excellentes pages consacrées au rôle de la concorde, à la fois gage d’un accord permettant le banquet lui-même, objet de discussion et problématisée comme enjeu. Cette analyse induit une réflexion sous-jacente sur le bon moment de la discussion au cours du banquet, pour qu’elle soit fructueuse (excellente analyse du Banquet de Xénophon) et qu’elle reste dans les règles de l’urbanité, entre plaisanteries et invectives.

Ces analyses ont ceci de remarquable que, sans jamais s’éloigner de la précision du texte, elles engagent le plus souvent le sens de l’œuvre entière. Signalons à titre d’exemple l’étude du mouvement de la discussion dans le Banquet de Xénophon (pages consacrées à « Xénophon et l’odeur de la vertu ») : Yannick Scolan place comme point de départ de la discussion les propos de Socrate sur l’odeur de la vertu, et analyse remarquablement la progression du débat à travers le grand discours de Socrate et le spectacle final. On pourra peut-être objecter qu’il s’agit là moins de la résolution d’une énigme à proprement parler que de la proposition par le Socrate de Xénophon d’une voie autre que la voie dialectique pour répondre à une question de type platonicien (la vertu peut-elle s’enseigner ?), mais cette remarque ne contredit nullement la lecture et les conclusions que propose ici l’auteur. Ces pages sont suivies d’une analyse tout aussi enthousiasmante sur le Banquet de Platon (Aristodème comme figure dédoublée de Socrate ; Érôs figure d’un nouveau type de sophistès, « toujours mû par l’incomplétude dans sa quête du savoir »). Au terme de l’analyse, la démonstration est faite que c’est bien en tant que convive que s’impose la figure de Socrate au banquet, un sage qui peut tenir toutes les conduites, « boire sans soif ni ivresse », « symbolisant sa capacité à sans cesse se tourner vers des savoirs nouveaux ».

Un autre mérite du travail de Yannick Scolan est d’avoir abordé avec tout autant de rigueur et d’intelligence littéraire les œuvres postérieures, d’une longueur imposante et d’une facture parfois déroutante comme les Deipnosophistes, pour en dégager l’originalité profonde. Il serait trop long de tout détailler ; nous nous contenterons de signaler l’analyse du « proche et de l’étrange » qui fait naître la discussion dans les Propos de Table (« Plutarque, écrit l’auteur, joue des attentes de son lecteur au prix d’un habile renversement entre la réalité et la merveille »), le rapprochement pertinent avec les exercices d’école, et plus généralement l’ensemble du chapitre intitulé « Bas les masques : hypocrites et imposteurs au banquet » – où la démonstration trouve son point d’orgue : les Banquets littéraires ont en commun, de Platon à Athénée, de mettre les savants à l’épreuve des codes du banquet pour étalonner leur véritable sagesse dans des ouvrages qui, désormais, privilégient les comportements.

Au-delà des analyses textuelles, c’est une réflexion générale qui s’engage sur la notion de genre littéraire – à travers le corpus des banquets.

Selon Yannick Scolan, on aurait abouti à une double mécompréhension : on a occulté tout le propos sur le banquet jusqu’à développer l’hypothèse d’un plaisir du logos incompatible avec le plaisir de la pratique conviviale et, par ailleurs, en faisant du Banquet de Platon le texte-référence, on a voulu unifier des œuvres qui, en réalité, ne se laissent pas résorber en une définition unique. Toutefois, en affirmant des différences entre elles, voire des oppositions (ainsi, le Banquet ou les Lapithes de Lucien répond à la situation initiale du Banquet des Sept Sages, ou encore les Propos de Table sont sans doute en Athénée un « modèle non assumé »), les œuvres en viennent à élaborer elles-mêmes progressivement un cadre générique : dans les Propos de Table, Plutarque, réfléchissant à l’équilibre entre les convives, associe explicitement les deux œuvres de Platon et de Xénophon, qui mettent en scène une majorité de philologoi, et oppose à ces banquets de savants des banquets de profanes ; Athénée est présenté comme un « continuateur et correcteur de Plutarque », relié à lui par une continuité générique fondée non tant sur la teneur des questions traitées (problèmata) que sur la mise en fiction du savoir à laquelle ils se livrent l’un et l’autre. Enfin, Athénée lui-même, par le choix du catalogue en lieu et place d’un récit, concourt, écrit l’auteur, « à une réflexion sur les codes propres aux banquets ». Bref, au fur et à mesure qu’on avance dans le temps, les références à un genre du banquet semblent se multiplier mais, comme l’établit parfaitement l’auteur, chacun a sa référence ou son archétype propre.

Un autre grand mérite du travail de Yannick Scolan est de montrer les mutations, voire les ruptures qui apparaissent à l’époque impériale : de la conversion à la philosophie, on passe aux banquets des ‘questions diverses’, de l’érudition. Le contenu des échanges signale une autre époque, fondée sur la mémoire, le goût de l’exégèse, l’importance de la rhétorique dans la forme donnée aux réponses. Et les mutations se poursuivent avec Athénée qui impose un second tournant : le problèma n’est plus là pour faire naître l’étonnement philosophique, susciter la recherche et l’enquête ; il devient objet d’un divertissement.

Nous ne saurions achever cette présentation sans souligner la qualité des traductions. Émaillées de vraies trouvailles, elles sont un bonheur de lecture.

On l’aura compris, il s’agit là d’une étude exemplaire : fermeté de la démonstration, précision et intelligence des analyses conduites, le tout rédigé dans une économie et une élégance de style remarquables. C’est une vraie thèse qui sous-tend le propos, forte et nuancée : à l’évidence l’aboutissement d’une longue maturation. Publié en 2017 aux éditions des Belles Lettres, sous le titre Le Convive et le Savant. Sophistes, rhéteurs, grammairiens et philosophes au banquet de Platon à Athénée (Collection des Études Anciennes), l'ouvrage de Yannick Scolan s’inscrit durablement au nombre des études qui portent à l’objet littéraire un intérêt conceptuel.

Yannick Scolan nous a quittés, en pleine jeunesse, le 18 avril 2020.

Humaniste convaincu, il pilotait sur Odysseum les pages de langue grecque qu’il a d’emblée créées et pensées pour l’enseignement à distance et considérablement développées durant la période de confinement de 2020.
Professeur et savant passionné, tout en faisant lire et découvrir les auteurs grecs, il inventait et multipliait les exercices à destination des élèves et des étudiants, en jouant notamment sur les quiz pour que ces derniers apprennent à progresser et à s’évaluer en autonomie.
Il faut dire que le savant et le linguiste érudit qu’était Yannick était doublé d’un spécialiste agile du numérique : sa rigueur, sa maîtrise de la langue ainsi que la chaleur de sa lumineuse amitié avaient la faculté de résoudre les problèmes les plus complexes, tout en gardant le secret de nous unir tous. Il porta toujours plus haut la flamme de sa passion en amenant chaque membre de l’équipe à partager son enthousiasme et à éprouver ce qui animait sa vie, car seule comptait pour lui l’humanité des gestes et des mots.

Le comité éditorial d’Odysseum-Eduscol

Yannick Scolan, Le Convive et le Savant. Sophistes, rhéteurs, grammairiens et philosophes du banquet de Platon à Athénée, Les Belles Lettres, Collection des Études Anciennes, Paris, 2017.

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