Tout Homère

C’est  un Homère « dieu pluriel », « sans ratures », comme l’aurait dit le poète René Char1 que nous offre cet opus monumental, dont la lecture pourrait  s’avérer intimidante, voire dissuasive, n’était-ce la formidable séduction que revêt la nouvelle parure de ce « moment Homère » pour le dire avec les mots de la directrice de l’ouvrage, dans sa belle Introduction à l’ensemble du volume.

Et c’est d’abord la complétude de ce moment qui impressionne, car outre les Œuvres, traditionnellement ou communément  attribuées à Homère dans l’Antiquité, dont une nouvelle traduction de l’Iliade par Pierre Judet de La Combe, ce Tout Homère fait sa place dans une Deuxième partie aux Fragments et Légendes du cycle troyen, soit l’ample poème de la guerre de Troie, « patrimoine irremplaçable pour la reconstruction de l’histoire de la poésie épique », riche en  récits et anecdotes relatant les Retours des « rescapés », grecs ou troyens ;  avec de belles curiosités comme le duel Achille/Penthésilée, «  le premier exemple dans la littérature occidentale d’un duel entre un homme et une femme ».  Enfin, dans une Troisième partie,  Les vies d’Homère, en  relançant et dépassant audacieusement la fameuse « question homérique », donnent à méditer à nouveaux frais un « De quoi Homère est-il le nom ? ». Certes, il s’agit d’un ouvrage savant, auquel se sont attelés d’éminents spécialistes, et le lecteur pourra se faire une idée ambitieuse de ce que recouvre le travail d’édition et de traduction de ces textes antiques, à travers scolies et commentaires, index divers ; il pourra également mesurer la difficulté qu’a pu représenter, par exemple, « la difficile reconstruction des Hymnes homériques . Mais l’intérêt essentiel de cette somme reste à nos yeux qu’elle redonne aujourd’hui à  la lecture d’Homère, sa pleine charge d’énergie poétique, de « poésie au carré », pour reprendre l’heureuse expression de Heinz Wismann, dans sa Postface de l’ouvrage. C’est  l’accent mis sur cette inaltérable jeunesse de la poésie d’Homère qu’il convient avant tout de saluer, car s’imposant comme « le principe d’unité «  de ce Tout Homère, elle  secoue la poussière accumulée par les approches académiques d’une œuvre longtemps confinée, abusivement, dans un paysage scolaire lui-même paresseusement figé dans une réception « obligée ».

   Ce Tout Homère, c’est d’abord  la grandeur du monde d’Achille qui le subsume, « un au-delà du monde actuel », pour la célébration duquel Judet de La Combe retrouve, dans son Introduction, l’enthousiasme d’un Claudel s’émerveillant devant tant de force et de beauté : «  Comme c’est jeune, ce récit d’Homère, et comme c’est bien fait (…), comme c’est beau, comme c’est innocent !2 ». Et nulle trace suspecte pourtant d’un héroïsme viril  guerrier ; car Homère, souligne Judet de La Combe,  ne juge pas, il raconte, décrit, « attrape tout », l’aurore, la violence des combats, la mort, et les regrets d’avoir à quitter la vie ;  n’oblitérant aucune des contradictions d’Achille, dont la colère comme la générosité dessinent « des formes de perfection »,  dans un univers « résolument humain ». Un univers dont « l’invisible réseau de correspondances » devait déjà résonner  comme « autre » à l’oreille des Anciens pour lequel le monde des héros était devenu lointain ; a fortiori pour nous, pris dans cette dialectique « proche/lointain » que les nouvelles « lunettes » anthropologiques nous ont rendue familière. Participe d’abord de cette énergie poétique l’omniscience dont témoigne l’univers homérique, ce sens aigu du Réel, cette exactitude descriptive qui accompagne l’apparition du moindre objet, quotidien : le pain, le vin au goût de miel , les viandes grillées ; ou merveilleux : le bouclier d’Achille, l’innombrable rançon ; mais aussi  la totalité d’un monde où les hommes et les dieux, sans jamais  que soit confondue leur identité respective de mortels et d’immortels,  dialoguent, s’interpellent, s’amusent aussi.  Judet de La Combe remarque,  avec une grande justesse, combien l’univers homérique, auquel on doit aussi des Divertissements, à l’initiale du genre parodique, est loin d’être un « univers lugubre »,  regorge d’humour.  Claudel déjà s’en esclaffait : « La guerre, on dirait qu’on venait tout juste de l’inventer ! Quelque chose d’amusant comme tout ! 3». Totalité aussi d’une construction, à l’œuvre dans l’Iliade, comme dans l’Odyssée ; car la réduction de l’intrigue du poème à la colère d’Achille, qui trouve comme on sait son point d’orgue dans la scène de réconciliation, grandiose, improbable et pour autant humaine,  entre le féroce guerrier et le père foudroyé, intègre et respecte l’homogénéité organique de l’œuvre, tout en recomposant sous une forme condensée l’ensemble de la matière troyenne ; tout comme l’Odyssée, ce poème de fait plus « domestique » qu’épique, intègre non seulement dans son déroulement, « les deux logiques différentes » d’un pouvoir familial et politique, mais aussi la face bifrons d’Ulysse, celle du « rusé », de l’homme d’action, toujours « en partance », et celle d’« Ulysse secoué de sanglots »  qu’il s’efforce de cacher dans son «  écharpe rouge », quand il écoute l’aède « aimé des dieux » raconter les malheurs de la guerre de Troie ; scène où Marc Fumaroli a pu lire à juste titre  la matrice  de la réception du récit littéraire4. Dans sa Postface Heinz Wismann, invitant à nous interroger sur « le rapport qui existe entre mythe, mythologie et philosophie », insiste beaucoup sur « le refus » du poème homérique d’offrir un tout qui intègrerait dans une sorte de « logicité »  les différences, les tensions, les contradictions. Préservées, celles-ci  revêtent dès lors une signification inépuisable, qui fait  contraste avec la belle ordonnance du Poème Hésiodique, lequel préparait, lui, via un principe d’unification des chaînes causales, « l’émergence de la philosophie ».

Cette aspiration à la totalité, nous sommes également invités à l’éprouver, en particulier à l’occasion de la nouvelle traduction de l’Iliade,  en savourant pleinement cette langue homérique, apte à saisir tout le spectre des émotions humaines, qui, dans la richesse composite de ses dialectes, s’offrait comme objet poétique spectaculaire aux foules émues  venues écouter les performances orales des aèdes, inspirés par « les Muses aux belles voix ». C’est, par parenthèse, un des intérêts des Hymnes Homériques, en particulier l’Hymne à Apollon,  de nous livrer des informations sur «  le cadre d’exécution » de ces Hymnes et  sur cette confrérie des Homérides, qui se disaient descendants directs d’Homère. Cette langue épique, dite  justement « panhellénique », parce que synthèse unique de plusieurs parlers grecs anciens, est une langue artificielle, en cela pleinement poétique, que personne ne parlait, portée par l’hexamètre dactylique, «  tout simplement le plus bel instrument prosodique qui ait été mis à la disposition du génie humain », dira encore Claudel5.Un hexamètre auquel la traduction de Judet de La Combe insuffle un dynamisme nouveau : voir en particulier la glose éclairante qu’il propose  de sa traduction du premier vers   « si célèbre »  de l’Iliade :

Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληιάδεω Ἀχιλῆος
Cette colère d’Achille fils de Pélée, déesse, chante-la !

Mais la fascinante plénitude de ce  Tout Homère, trouve à nos yeux son plein de sens dans Les vies d’Homère. Belle expression pour signifier justement cette  « grappe de naissances » qui très vite ont scandé la  quête inaboutie d’une généalogie discutée, d’un « auteur Homère ». Quête à l’origine de tant de recherches, de travaux, d’interrogations, de l’Antiquité à aujourd’hui… Car « il n’est ville qui ne revendique notre homme ». Certes,  nous savions bien que cet Homère « né un peu partout », rassemble sous son nom « une énergie d’Assembleur », qu’il puise dans l’héritage  d’une tradition épique de récits mythiques composites, qu’il est dans tous les cas le poète  de l’Après ; mais bien au-delà des querelles savantes autour de l’incontournable « question homérique », son partage entre «  analystes » et « unitaristes », soit entre ceux qui parient pour l’oralité et ceux qui parient pour l’écriture, voire,  comme Claudel sur « l’unicité de la main ouvrière », Judet de La Combe, comme Wismann,  ressuscitent sinon l’auteur Homère- ce qui serait, dans l’acception moderne du mot,  pur anachronisme- du moins un «  moi multiple », qui ne revendique pas de dire je, mais qui n’en signifie pas moins un événement décisif. Autrement dit, ce que les Anciens ont inventé sous le nom d’Homère,  a fait rupture, en cela que ce nom a repris l’héritage, et, en lui donnant une forme nouvelle, « a recomposé un monde ». Dès lors il s’agit bien d’une œuvre, sans doute déjà consciente d’elle –même, peut-être composée par un groupe de poètes ou d’aèdes du nom d’Homère, lequel reste  dans tous les cas le Poète de cette  « mise ensemble ». Se plonger dans ces Vies d’Homère c’est voir surgir avec émotion sous le nom d’Homère, un ensemble de légendes, et comme un mythe- c’est cela le nom d’Homère- qui livre, d’un récit à l’autre, différents avatars biographiques ; époque « riche en choses dites sur Homère » que sont en particulier les Ve et IVe siècles,  rappelle Gérard Lambin dans son Introduction à la Troisième partie de l’ouvrage.  « Homère était de partout où l’on se réclamait de lui ; il était le poète que toutes les villes grecques honoraient, fussent-elles très loin de l’Ionie »… Il n’empêche, les Vies de ce « citoyen du monde », qu’elles soient, entre autres (on en recense X… ), d’Hérodote, intégrant celle d’Hésiode, celles faussement attribuées à Plutarque, celle du philosophe néo-platonicien Proclus, la Vita Romana, plus récente et synthétique,  dessinent,  à travers le jeu des variations, le « roman » captivant d’une vie de poète partagé entre l’étude, les voyages- d’où lui serait venu  cet extraordinaire sens concret du réel- et aussi, car il ne faut pas l’oublier,  cette cécité rarement passée sous silence ou refusée, prix à payer pour que soit délivré, inspiré par la Muse,  « le chant destiné à durer » ; ainsi fait son apparition  dans le Chant VIII de l’Odyssée, Démodocos, « le brave aède à qui la Muse aimante avait donné sa part et de biens et de maux, car privé de la vue, il avait reçu d’elle le chant mélodieux ». Quant aux différents récits  de la mort d’Homère,  mort, brutale, énigmatique, tout à la fois  banale et bizzarre  («  On dit qu’il mourut dans l’île d’Ios parce qu’il avait buté sur une difficulté n’ayant pu résoudre l’énigme de jeunes pêcheurs »), ils emblématisent  le caractère  extraordinaire que doit revêtir, pour finir,  la vie du « divin Homère », de ce « personnage sacré, ordonnateur d’hommes demi-dieux », chanté comme tel dans les épitaphes qui lui ont été consacrées.        

«  Cet océan de mots, cette houle gigantesque de milliers de vers » que constitue ce Tout Homère, font certes partie de « notre  géographie commune », textes fondateurs d’un  patrimoine occidental dont on sait qu’il fut initialement  adossé  à l’immense richesse orientale. Mais c’est avec  une neuve allégresse que nous sommes invités à retrouver ce visage d’Homère, obstinément mystérieux et émouvant,  qui surplombe le Tout. Avec ce visage et  cette « silhouette d’aveugle au génie éternel » commence ce que Proust, dans son Contre Sainte–Beuve, désignera comme «  des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde ».

Sous la direction d’Hélène Monsacré

Albin Michel / Les Belles Lettres. 2019

 

Notes 

  1. «  Homère, dieu pluriel, avait œuvré sans ratures, en amont et en aval à la fois, nous donnant à voir l’entier Pays des hommes et des dieux », cité par Pierre Vidal – Naquet, « L’Iliade sans travesti », préface à l’Iliade d’Homère, trad. Paul Mazon, Paris, Gallimard, « Folio », 1975.

  2. Claudel « L’Iliade », dans Accompagnements, Pléiade, Éditions Gallimard, 1965, p. 403-404.

  3. Ibid, p. 404

  4. Marc Fumaroli, « Les sanglots d’Ulysse », La diplomatie de l’esprit, Hermann, 1994.

  5. Claudel, op.cit., p. 404.

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