Phaéton et le char du Soleil Ovide, Les Métamorphoses, Livre II, texte adapté de la traduction de D. NISARD et lu par L. WOLFERSBERGER

Phaéton, fils de l’Océanide Clyméné, apprend par sa mère que le Soleil est son père. Il se rend à son palais pour en obtenir la preuve. 

 

 

Le palais du soleil s’élève sur de hautes colonnes, tout resplendissant d’or et de pierreries qui jettent l’éclat de la flamme. Dès que Phaéton a gravi le sentier qui mène au palais et qu’il est entré dans la demeure du Soleil, il dirige ses pas vers lui. Il ne peut soutenir l’éclat de ses rayons ; il s’arrête et le contemple de loin. Dans son manteau de pourpre, le Soleil est assis sur un trône étincelant du feu des émeraudes. Des divinités forment sa cour : les Jours, les Mois, les Années, les Siècles et les Heures, assis à intervalle régulier. Le jeune Printemps, couronné de fleurs nouvelles, l’Été nu, des épis dans la main, l’Automne, encore rouge de raisins écrasés, et le glacial Hiver aux cheveux blanchis se tiennent debout. Au milieu de cette cour, le Soleil, de son oeil qui voit tout, regarde Phaéton, immobile, étonné et craintif devant tant de merveilles.

« -  Pourquoi viens-tu en ces lieux, dit-il, et qu’y viens-tu chercher, mon fils ? Car tu es bien mon fils et je suis bien ton père.

- Toi qui répands la lumière sur l’immense univers, ô Soleil, mon père, donne-moi une preuve éclatante qui révèle au monde entier que je suis ton fils. »

Le soleil détache les rayons éblouissants qui couronnent sa tête, commande à Phaéton de s’approcher et le serre dans ses bras.

« - Demande une preuve de ma tendresse, tu la recevras aussitôt.

- Je veux ton char, mon père, et le droit de guider, pour un seul jour, tes chevaux ailés.

 

 

- Mon fils, je regrette déjà mon serment. Mais je ne peux revenir sur ma promesse. Ta destinée est celle d’un mortel, ton voeu est celui d’un dieu. Il est encore en mon pouvoir de te donner des conseils. Ton voeu n’est pas sans danger. Tu n’as ni la force, ni l’expérience. Que dis-je ? les dieux mêmes n’oseraient réclamer cette faveur. Aucun d’eux ne peut s’asseoir sur le char qui répand les flammes dans le ciel. Zeus en personne, dont la main terrible lance les foudres dévorantes, ne pourrait le conduire. Et qui est plus grand que Zeus ?

Phaéton
            Phaéton par Agostino Veneziano © Metropolitan museum of art

 

En haut de la montagne, la route est escarpée. Au matin, mes chevaux, rafraichis par le repos, ont du mal à la gravir. Au milieu du ciel, sa hauteur est immense. De là-haut, on peut voir la terre et la mer. J’en tremble moi-même. Mon coeur bat fort et la peur glace mon courage. En descendant, la route décline en une pente rapide. 

Ce n’est pas tout. Un éternel mouvement agite le ciel. Il entraîne les astres. Il les fait tourner à une extrême vitesse. Je dois conduire mon char en sens contraire et résister à la force qui dompte l’univers. Je combats dans ma course le mouvement rapide qui l’emporte. Si je te confie mon char, que fais-tu alors ? Pourras-tu lutter contre le tourbillon du pôle nord et du pôle sud ? Pourras-tu vaincre la vitesse de l’axe des cieux ? Tu imagines sans doute rencontrer sur ton chemin des bois sacrés, des villes célestes et de riches temples. En réalité, la route est dangereuse, remplie de monstres effrayants.

Je veux que tu suives, sans t’égarer, la seule route autorisée à travers les signes du zodiaque. Il te faudra passer entre les cornes du Taureau qui regarde vers l’Orient, l'arc du Sagittaire, la gueule du Lion, les bras terribles du Scorpion et ceux du Cancer.

Mes chevaux sont bouillants de feux ; de leur bouche et de leurs naseaux sortent des flammes. Ils ne sont pas dociles. Quand ils s’échauffent, de leurs dents, ils mordent les rênes.

Regarde la peur sur mon visage. Je crains pour toi, mon fils. N’est-ce pas une preuve suffisante que je suis ton père ? Contemple les richesses que renferme le monde. Parmi tous ces trésors du ciel et de la terre, choisis. Demande ce que tu veux. Je ne te refuserai rien. »

 

 

Phaéton refuse l’offre de son père et s’obstine à vouloir conduire le char du Soleil. Son père doit se résoudre à accomplir sa promesse.

Pendant que le jeune homme admire les détails du char, l’Aurore ouvre les portes de l’Orient, sort de son palais de roses. Les étoiles fuient, le ciel se teinte de rouge, la lune s’éclipse. Le Soleil verse sur le front de Phaéton quelques gouttes d’essence divine pour protéger sa peau de la chaleur des flammes et couronne sa tête de rayons. Il lui donne enfin ces derniers conseils :

«  Obéis moi, Phaéton, tiens fortement les rênes et n’excite pas les chevaux. Garde une ligne droite. Suis le même chemin que moi. Tu trouveras l’empreinte invisible de mes roues. Afin de donner au ciel et à la terre une égale chaleur, reste bien au milieu, ni trop bas, ni trop haut, à égale distance. Mais le mieux serait de renoncer à ce projet. Il est encore temps. »

Phaéton sur le char du Soleil
Phaéton et le dieu du Soleil, Antonio Tempesta © Metropolitan Museum of art 

 

Hélas, le fougueux jeune homme s’élance sur le char rapide. Il est heureux de toucher les rênes et de conduire les quatre chevaux agiles. Pyroëis, Eoüs, Aethon et Phlégon remplissent l’air de leurs hennissements et du feu de leur haleine. Ils frappent du pied les barrières. Agités dans les airs, leurs pieds fendent les nuages qui s’opposent à leur passage. Ils courent plus vite que les vents. Ils savent bien que le char est plus léger que d’habitude. Ils accélèrent et abandonnent la route tracée. Phaéton s’épouvante : de quel côté tourner ? quel chemin suivre ? Il ne sait. Et même s’il savait, il ne parvient pas à maîtriser la course des chevaux.

Alors pour la première fois, les étoiles glacées des Trions s’échauffent aux rayons du soleil et vainement cherchent à se plonger dans l’Océan. Le redoutable Serpent du pôle glacial, jusqu’alors endormi par le froid, s’échauffe et trouve une rage nouvelle.

Phaéton voit la terre disparaître. Il pâlit. Ses genoux tremblent. Oh! il voudrait n’avoir jamais touché le char de son père. Il est emporté comme un bateau dans la tempête, sans voiles ni gouvernail. Il en oublie le nom des chevaux. Les monstres qu’il rencontre le frappent de frayeur. À la vue du Scorpion suant son noir venin qui le menace de son dard, Phaéton laisse échapper les rênes de ses mains. Les chevaux bondissent et le char s’élance vers la voûte du ciel. Ils montent au plus haut des cieux puis roulent de précipice en précipice. Ils tombent dans des régions voisines de la terre. Les nuages embrasés se transforment en fumée. Le feu dévore le sommet des montagnes, la terre s’ouvre et se dessèche. Les pâturages jaunissent, les arbres brûlent avec leur feuillage. De grandes villes s’écroulent avec leurs murailles. Des peuples et des pays entiers sont changés en tas de cendres. L’Etna voit grandir sans mesure la lave qui coule des flancs du volcan. Les flammes envahissent les Alpes et l’Olympe. Les sources se tarissent. Les fleuves fument. Le Nil épouvanté s’enfuit à l’autre bout du monde. L’océan laisse place à des plages de sable arides. Les dauphins n’osent plus bondir au-dessus de l’eau. Les poissons se réfugient au fond des mers.

Le char de Phéaton
                               Phaéton, Benjamin Green © Metropolitan museum to art

 

Phaéton voit l’univers entier en proie à l’incendie. Il ne peut soutenir sa violence. Le char s’échauffe et blanchit au contact des flammes. Une fumée ardente l’enveloppe de toutes parts et l’empêche de trouver le chemin.

 

 

Alors la Terre se plaint à Zeus d’une voix languissante :

«  - Pourquoi ta foudre dort-elle, souverain des dieux ? Si je dois mourir par le feu, au moins que ce soit du tien ! Regarde mes cheveux brûlés, regarde les étincelles sur mes yeux et ma bouche. Est-ce ainsi que je suis remerciée pour les récoltes et les fruits que je porte ? Pourquoi laisser l’océan s’assécher sous les flammes ? Atlas ne parvient plus à soutenir le monde. Nous allons sombrer dans l’antique chaos. Sauve ce qui reste de l’univers.»

Zeus prend à témoin les dieux et le maître du char : « Le monde va succomber au plus cruel destin. Il faut prévenir ce désastre. »

Il monte au sommet de l’Olympe. Il ne reste déjà plus de nuages pour éteindre le gigantesque incendie. Alors Zeus tonne et balance son tonnerre sur le front de Phaéton.

 

Zeus foudroie Phaéton
La chute de Phaéton, Nicolas Beatrizt © Metropolitan museum of art 

 

Le jeune homme imprudent est foudroyé sur le champ. Zeus lui ravit en même temps et la vie et le char. Les chevaux s’épouvantent, le char est fracassé. Phaéton dont le feu dévore la blonde chevelure, roule en se précipitant dans le ciel et laisse dans les airs un long sillon de lumière, semblable à une étoile tombée du haut des cieux. Les Naïades de l’Hespérie recueillent dans un tombeau son corps où fume encore la foudre qui l’a frappé. Elles gravent ces vers sur la pierre :

« Ici gît Phaéton, conducteur du char de son père. S’il ne put le gouverner, il tomba du moins victime d’une noble audace. »

Son père, plongé dans la douleur, couvre son front d’un voile de deuil. Le jour s’écoule sans soleil et sans autre clarté que les lueurs de l’incendie.

 

Phaéton-chute
Phaéton, Hendrik Goltzius © Metropolitan museum of art 

 

Quiz sur Phaéton et le char du Soleil :

Quiz sur Phaéton et le char du Soleil

Besoin d'aide ?
sur