Orphée Ὀρφεύς

Ὀρφέα τὸν τῆς Μούσης θέλξαι τῇ μουσικῇ καὶ τὰ μὴ μετέχοντα λόγου λογοποιοί φασι πάντες, λέγει δὲ καὶ ὁ ζωγράφος· λέων τε οὖν καὶ σῦς αὐτῷ πλησίον ἀκροαταὶ τοῦ Ὀρφέως καὶ ἔλαφος καὶ λαγωὸς οὐκ ἀποπηδῶντες τῆς ὁρμῆς τοῦ λέοντος καὶ ὅσοις ἐν θήρᾳ δεινὸς ὁ θήρ, ξυναγελάζονται αὐτῷ ῥᾳθύμῳ νῦν ῥᾴθυμοι.
« Orphée, fils de la Muse, charmait par sa musique même les créatures qui n’avaient pas de langage humain : tous les mythographes et tous les peintres nous le racontent.
Selon eux, un lion et un sanglier près d’Orphée l’écoutent, et aussi un cerf et un lièvre qui ne saute pas pour fuir le lion, et toutes les créatures sauvages pour qui le lion est un chasseur terrifiant se rassemblent maintenant en troupeau avec lui. »

Philostrate le Jeune (IIIe siècle ap. J.-C.), Tableaux, « Orphée » (trad. A. C.)

Musicien et poète légendaire, Orphée apparaît dans un ensemble de récits relativement récents dans l’Antiquité. Son nom ne figure ni dans les poèmes homériques ni chez Hésiode, cependant il est déjà célèbre au VIe siècle avant J.-C. : dès cette époque, en effet, circulent divers poèmes dont il serait l’auteur, ce qui, pour certains, serait la preuve d’une existence historiquement attestée.

D'après la tradition la plus répandue, Orphée est né en Thrace, une région au nord de la Grèce qui passe pour être habitée par des “sauvages” incultes et féroces. Sa mère est Calliope (“Belle voix” en grec), la plus prestigieuse des neuf Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne (la Mémoire) : c’est la muse de la poésie épique et de l’éloquence, celle à qui s’adresse tous les grands poètes pour trouver l’inspiration au moment de chanter, comme l’aède Homère dès les premiers mots de l’Iliade ou de l’Odyssée.

Le père d’Orphée est Œagre, roi de Thrace, que les légendes représentent souvent comme un dieu-fleuve. Si Orphée est parfois désigné comme “fils d’Apollon”, cette filiation demeure symbolique : en tant que dieu de la musique et chef des Muses, auxquelles il est très souvent associé, Apollon est en effet le “père spirituel” et le maître d’Orphée. C’est précisément Apollon qui offre à Orphée une lyre à sept cordes et les Muses qui lui enseignent l'art d’en jouer : élève exceptionnellement doué, l’apprenti ajoute deux cordes à sa lyre, obtenant ainsi le chiffre symbolique de neuf qui correspond au nombre des Muses.

Quand il chante en s’accompagnant de sa lyre, Orphée exerce une force si puissante qu’il enchante le monde dans son entier : il charme les hommes, les animaux, les arbres et les rochers, les dieux et les monstres. Les oiseaux volent en bande au-dessus de sa tête, les fauves s’apprivoisent et même les poissons sortent de l’eau pour l’écouter. Descendu aux Enfers, il réussira grâce à son chant à apaiser Cerbère, à faire cesser les supplices perpétuels des condamnés, à émouvoir Hadès.

Comme un certain nombre d’autres héros, Orphée appartient à une génération antérieure à la guerre de Troie, celle des Argonautes : il aurait vécu à une époque où Héraclès accomplissait ses douze travaux, où Egée, père de Thésée, régnait à Athènes et Laomédon, père de Priam, à Troie. On attribuait à Orphée de nombreux voyages : il serait même allé jusqu'en Egypte, d'où il aurait rapporté l'institution des mystères et la croyance dans une autre vie après la mort, donnant ainsi naissance au courant philosophique et religieux nommé « orphisme ». L’un de ces voyages, accompli avec les Argonautes, fait l’objet d’une tradition légendaire importante.

En effet, lorsque Jason constitue son équipe pour partir à la conquête de la Toison d’or, il décide d’engager Orphée, sur le conseil du Centaure Chiron : le poète “enchanteur” donnera la cadence aux rameurs et apaisera aussi bien les flots que les querelles entre marins. Orphée permet ainsi au navire Argo de franchir les terribles Symplégades, des écueils qui se refermaient sur les bateaux pour les broyer à l’entrée du Pont-Euxin ; il remplit les oreilles des Argonautes de son chant pour faire obstacle à celui des Sirènes.

À son retour de voyage, Orphée s’installe en Thrace parmi les sauvages Cicones et il épouse Eurydice, une Dryade (nymphe des chênes), mais elle meurt peu après le mariage, mordue par un serpent. Accablé de chagrin, Orphée descend aux Enfers et obtient des dieux infernaux de ramener son épouse sur terre ; malheureusement, faute d’avoir respecté le contrat qui lui interdit de se retourner, il perd définitivement Eurydice.

Veuf inconsolable, Orphée connaît une fin tragique. Les traditions varient sur sa mort : le poète se serait suicidé ou bien aurait été foudroyé par Zeus pour avoir révélé aux mortels ses expériences de l'au-delà lors des mystères qu'il avait institués, mais la légende la plus répandue le montre victime d’une terrible vengeance féminine. En effet, devenu misogyne après la perte d'Eurydice, Orphée repousse l'amour de toutes les femmes, détourne les hommes du mariage et refuse de chanter dans les fêtes. Il est alors massacré sur la rive de l’Hèbre, un fleuve de Thrace, par une bande de femmes en furie, des Bacchantes, fidèles compagnes du dieu Bacchus-Dionysos : furieuses de se voir dédaignées, elles déchirent le corps du poète, dispersent ses membres et jettent sa tête dans le fleuve.

Ce sont les Muses qui recueillent pieusement les morceaux du corps d’Orphée pour les enterrer : un « tombeau d’Orphée » était supposé contenir ses restes au pied du mont Olympe.

Selon la tradition légendaire, après que les Bacchantes eurent jeté la tête d’Orphée et sa lyre dans l’Hèbre, elles furent entraînées par le courant jusqu’à la mer et elles finirent par échouer sur la côte de l’île de Lesbos. Là, la tête du poète fut ensevelie par les habitants qui lui rendirent un culte : on raconte que sa bouche proférait des oracles pendant la guerre de Troie. Sa lyre, emportée au ciel par les Muses, y devint une constellation. On dit aussi que c’est Zeus lui-même qui recueillit la lyre d’Orphée et la plaça près de lui, au ciel, pour honorer la mémoire du musicien et assurer à jamais l’harmonie de l’univers.

 

On attribue à Orphée, chantre cosmique, le même rôle en matière de religion qu'en musique et en poésie : il aurait donné aux hommes les rites de la divination, créé la magie, institué les cultes d’Apollon, de Dionysos et de tous les mystères en général. Ce dernier aspect a pris sans cesse plus d'importance tout au long de l'Antiquité. Il a fini par déterminer la naissance d’un courant religieux, l’orphisme, et d’une secte, les orphiques, qui eurent un immense succès dans tout le monde méditerranéen.

 

[...] « Orphée à son tour,
levant sa cithare de la main gauche, entreprit de chanter.
Il chantait comment la terre, le ciel, et la mer
autrefois confondus en une forme unique,
à la suite d'une fatale discorde furent chacun de l'autre séparés ;
comment dans l'éther un emplacement fixé à jamais fut assigné
aux astres et aux chemins de la lune et du soleil ;
comment se soulevèrent les montagnes et comment naquirent
les fleuves sonores avec leurs nymphes, et tous les animaux.
Il chantait aussi comment à l'origine Ophion et Eurynomè
l'Océanide gouvernaient l'Olympe neigeux,
et comment sous la violence de leurs bras l'un à Kronos, l'autre 
à Rhéa cédèrent leur apanage et tombèrent dans les flots d'Océan ;
les vainqueurs alors règnèrent sur les Titans, dieux bienheureux, 
tandis que Zeus encore adolescent et aux pensées encore enfantines, 
habitait l'antre du Dicté. Les Cyclopes nés de la terre 
n'avaient pas encore affermi sa puissance par la foudre,
le tonnerre et l'éclair ; car ces choses à Zeus confèrent la force. »
Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques, chant I, vers 494-511 (trad. P. C.).

Besoin d'aide ?
sur