L'Homère de M. de La Fontaine

Et je me demande quelquefois si encore aujourd'hui ma manière de lire ne ressemble pas plus à celle de M. de Guermantes qu'à celles des critiques contemporains. Un ouvrage est encore pour moi un tout vivant, avec qui je fais connaissance dès la première ligne, que j'écoute avec déférence, à qui je donne raison tant que je suis avec lui, sans choisir et sans discuter.

Marcel Proust, Le Balzac de M. de Guermantes, [in] Contre Sainte-Beuve


On connaît le mot piquant : « Le Dante a de la chance : on le lit peu. » Autant pourrait-on en dire d'Homère au XVIIe siècle. Tout en le révérant comme parangon des poètes et père de leur première et naïve inspiration, on le lisait peu — faute d'abord de connaître de grec. Et lorsqu'on le lisait, c'était avec quelque déception, voire pour lui chercher querelle. Mal instruit, disaient les savants ; mal peigné, renchérissaient les mondains ; mal appris, ajoutaient les moralistes. Seuls quelques horticulteurs au jugement libre et au goût original le cultivaient avec une dilection sincère dans ce que Mlle Hepp a joliment appelé leurs « jardins secrets ». Ainsi Pellisson, Racine ou La Fontaine : savants pourtant, et les deux premiers, même, instruits en grec ; mondains aussi, et tous trois imprégnés du goût « galant » ; et moralistes à leur façon, les deux derniers du moins, par la voie du tragique ou de la fable. La Fontaine, en tout cas, n'a cessé sa vie durant de se recommander d'Homère, qu'il cite à la fois comme emblème de toute poésie, par une antonomase presque banale, et comme objet d'une dilection toute personnelle, inattendue somme toute de la part d'un fabuliste dont l'inspiration devait préférer à l'ample enjambée de l'écriture épique les petits pas de l'apologue trotte-menu. Mais c'est que chez La Fontaine tout est divers, tout est mystère.

Divers d'abord, nous l'allons voir tout de suite. Mystérieux aussi : on réservera cela pour plus tard, avec l'espoir de lever au terme du propos le voile sur les motifs secrets de cette préférence insolite.

La diversité chez La Fontaine est musarde, mais non pas égarée. Sensible aux tendances, aux influences et aux caprices du goût contemporain qu'il se fait une loi d'épouser et de contenter, le poète excelle à harmoniser ces passades de la mode avec les suggestions intimes de son génie multiple. Contemporain à ses débuts de la littérature du milieu du siècle, celle de la décennie 1650-1660, il avait été galant sinon précieux au temps de Fouquet, d'Adonis et du Songe de Vaux. Les Amours de Psyché se ressentent, en 1669 encore, de cette inspiration mondaine, délicate et enjouée, mais déjà fide le ambition, que pour faire court on nommera « classique ». Fables et Contes procèdent diversement mais parallèlement de cet affermissement des contours, de cette densité du propos, de cette originalité formelle, de cette grâce des équilibres qui font le meilleur des chefs-d'œuvre composés dans la France du premier classicisme, celui des années 1660-1680. À partir de la décennie suivante — retenons pour date symbolique son élection à l'Académie française en 1683 — et jusqu'à la fin de sa vie en 1695, l'œuvre du poète prolonge si elle ne durcit même cette double affiliation : sa veine galante vire alors à la mondanité plus éphémère d'une poésie d'éloges et de circonstances, sans parler de tentatives sans lendemain du côté de la scène lyrique ; cependant que sa veine classique s'affermit et s'affirme dans la prise du parti des anciens au moment de la querelle naissante qui va dominer la fin du siècle, dans la réflexion critique des discours et épîtres à Huet et à Mme de La Sablière, et dans le douzième livre de ses Fables, espèce de testament et manière d'adieu à un genre testé et poussé jusque dans ses plus extrêmes possibilités.

Or il est notable que les quelques œuvres ou passages de ses ouvrages que La Fontaine a voulu placés sous le signe d'Homère se laissent classer sans guère d'incertitude de l'une ou l'autre de ces catégories : on reconnaît chez lui l'Homère des mondains, l'Homère des classiques, l'Homère des « anciens ». Non pas certes dans une succession qui épouserait le cours de l'évolution schématiquement esquissée ci-dessus, mais dans une concomitance qui témoigne de la complémentarité entre trois composantes permanentes de son génie, qui se projettent dans trois modulations de sa relation au temps : le sens mondain de l'immédiat, l'ambition classique de la pérennité et le sentiment de s'inscrire dans une tradition d'origine antique.

*

Sur le premier point, de fait, on voit Homère fournir motifs décoratifs et références glorieuses ou badines à La Fontaine qui en orne les éloges circonstanciels et les pièces de commande de sa veine galante et mondaine. Ainsi, pour tel parallèle de Louis XIV avec le Zeus homérique :

Tel que l'on voit Jupiter, dans Homère,
Emporter seul tout le reste des dieux,
Tel, balançant l'Europe tout entière,
Vous luttez seul contre cent envieux1.

Ou encore pour l'évocation de la princesse de Conti, dont le pied rase les airs « à la manière/ Que les dieux marchent dans Homère. » Et le laudateur de feindre alors, par un trait de complicité badine propre à l'écriture mondaine, une inquiétude sur le registre trop savant de son analogie :

Ceci n'est-il point trop savant ?
Des éruditions la cour est ennemie ;
Même on les voit assez souvent
Rebuter par l'Académie.2

Aussi la comparaison de Condé à Achille sous le rapport des larmes se teinte-t-elle d'une touche délicatement souriante de burlesque, si tempéré au demeurant qu'il est comme estompé :

Je serais seulement curieux de savoir s'il [Condé] pleure, et encore plus curieux de le voir en cet état-là : non qu'Achille n'ait pleuré abondamment et que cela n'arrive aux héros avec bienséance3.

Quant à la qualification de « pied léger » proposée pour le vainqueur de Rocroi devenu, en 1684, un vieil homme goutteux, elle frise l'héroï-comique :

Ils se ressemblaient assez quand M. le Prince était jeune ; à présent l'épithète de pied léger ferait clocher quelque peu la comparaison4.

Ce sont d'ailleurs ces tonalités irisées du burlesque adouci et de l'héroï-comique allusif qui caractérisent le plus souvent l'allusion homérique dans l'inspiration que nous nommons « mondaine » chez La Fontaine.

C'est sur ce ton, dans ce registre, que Le Songe de Vaux  démarque le récit des amours de Mars et Vénus surpris par Vulcain, que les Fables évoquent le massacre d'un poulailler ou d'un troupeau par un prédateur impitoyable, que les Contes rapprochent débauches conventuelles ou seigneuriales et adultères épiques.

Par un tour héroï-comique, le Renard de la fable se métamorphose en Apollon répandant la peste dans l'armée des Achéens, tandis que le Loup devenu renard se transforme en Patrocle revêtu des armes d'Achille :

Le voleur tourne tant qu'il entre au lieu guetté,
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité :
Les marques de sa cruauté
Parurent avec l'aube : on vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s'en fallut que le Soleil
Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide.
Tel, et d'un spectacle pareil,
Apollon irrité contre le fier Atride
Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
L'ost des Grecs, et ce fut l'ouvrage d'une nuit.5

À peine il fut instruit autant qu'il pouvait l'être,
Qu'un Troupeau s'approcha. Le nouveau Loup y court,
Et répand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel vêtu des armes d'Achille
Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville.
Mères, brus et vieillards au temple couraient tous.
L'ost au Peuple bêlant crut voir cinquante Loups.
Chien, Berger et Troupeau, tout fuit vers le village,
Et laisse seulement une Brebis pour gage.6

 

Par un tour burlesque, nonnes en chaleur et infante abondamment promise rabaissent en bagatelle les amours épiques d'Hélène et Pâris : la fiancée du roi de Garbe a « regret d'être l'Hélène d'un si grand nombre de Pâris »7 ; et la guerre de Troie entre au couvent :

J'en prends à témoin les combats
Qu'on vit sur la terre et sur l'onde,
Lorsque Pâris à Ménélas
Ôta la merveille du monde.
Qu'un pitaud faisant naître un aussi grand procès
Tînt ici lieu d'Hélène, une foi sans excès
Le peut croire, et fort bien ; troublez nonne en sa joie,
Vous verrez la guerre de Troie.8

Cependant que la séduction de Vénus par les exploits de Mars se ravale en un trait de satire sur le prestige de l'uniforme :

Peut-être conta-t-il ses sièges, ses combats,
Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles
Que les femmes n'entendent pas,
Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles.9

Les deux veines se réunissent dans la glose célèbre et délicieuse qui commente les premiers vers des Deux Coqs :

Deux Coqs vivaient en paix ; une Poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et si c'est de toi que vint
Cette querelle envenimée,
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.10

La connivence, le décalage, la dérision souriante d'origine galante, apanage de la poésie mondaine, atteignent ici à la perfection intemporelle d'une adéquation et d'une adhésion de l'ornement stylistique à l'essence du genre : l'allusion quitte le statut de motif simplement décoratif pour toucher à l'intimité du processus poétique propre à la fable, celui d'une perpétuelle syllepse entre image animalière et référent humain ; et le glissement d'un registre à l'autre s'effectue avec la tranquille insolence d'un naturel qui garantit et authentifie une aisance magistrale. La méthode galante s'est épanouie en art classique.

Il n'est pas fortuit qu'Homère soit le parrain d'une telle conversion. Conversion qui se révèle à d'infimes marques — celles qui décalent la familiarité en connivence, épanouissent l'artifice en art. Nous reconnaissons bien volontiers que le distinguo tient de l'intuition plus que de la démonstration  ; qu'il est ici question de polarisation (pôle « galant », pôle « classique ») plus que de stricte répartition. Mais il n'en demeure pas moins possible de poser quelques critères de distinction, dans l'usage que fait La Fontaine du nom et de l'œuvre d'Homère, entre un Homère selon les mondains et un Homère selon les classiques. Classique, par exemple, ce rapport qu'on dirait « de plain-pied » avec le grand ancien auquel on se lie par référence et révérence allusives, spontanées, naturelles : signe de l'immersion humaniste dans le patrimoine des grands textes antiques. Ainsi ce passage de la fable « La Souris métamorphosée en fille » :

Le Sorcier en fit une Fille
De l'âge de quinze ans, et telle, et si gentille,
Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
Plus encor qu'il ne fit pour la grecque beauté.11

Le parallèle burlesque appris à l'école galante et mondaine s'assouplit ici en osmose des cultures et des registres. Le sourire à peine esquissé s'estompe devant le naturel et l'évidence de l'alliance. De même dans la fable de L'Horoscope :

Il en est peu qui fort souvent`
Ne se plaisent d'entendre dire
Qu'au Livre du Destin les mortels peuvent lire.
Mais ce Livre qu'Homère et les siens ont chanté,
Qu'est-ce, que le hasard parmi l'Antiquité,
Et parmi nous la Providence ?12

Ou ceci, emprunté pourtant à la poésie mondaine et circonstancielle même, pour appuyer un éloge du Roland de Lully adressé au roi :

Son hymen [celui d'Angélique] attira cent monarques divers :
L'amante de Pâris avait jadis, comme elle,
Intéressé dans sa querelle
Tous les maîtres de l'Univers.13

Le ton n'est plus ici à la verve du badinage, mais à sa version naturalisée que La Fontaine a dénommée « gaieté » : la gaieté, version atticiste du badinage mondain.

Avant sa période galante, l'auteur d'Adonis encore débutant avait déjà tenté d'atteindre, comme de premier jet, cet équilibre délicat et secret. Par exemple en intégrant à son poème à la fois héroïque et bucolique des motifs empruntés à l'Iliade ou l'Odyssée. C'est un autre critère du grand goût classique, que l'usage de l'allusion homérique comme parure noble rehaussant l'œuvre moderne d'une patine à l'ancienne. La périphrase et la prétérition font partie de cet arsenal. La Renommée devient ainsi, à la manière homérique, la « Nymphe qui cache enfin sa tête dans la nue »14. Et l'éloge d'Adonis prend un tour paraleiptique on ne peut plus majestueux :

Qu'on ne nous vante point le ravisseur d'Hélène,
Ni celui qui jadis aimait une ombre vaine,
Ni tant d'autres héros fameux par leurs appas :
Tous ont cédé le prix au fils de Cyniras.15

Il est permis de trouver plus aisée l'image émouvante qui orne le récit de la mort du héros :


Ainsi l'honneur des près, les fleurs, présent de Flore,
Filles du blond Soleil et des pleurs de l'Aurore,
Si la faux les atteint, perdent en un moment
De leurs vives couleurs le plus rare ornement.16

Le classicisme de l'image tient paradoxalement à sa banalité même : passée d'Homère à Virgile, de Virgile à Ovide, et de là transmise d'œuvre en œuvre au fil d'une tradition d'hommages discrets et de pieux larcins, elle circonscrit la possibilité du renouvellement aux variations sur la forme que revêt cette compraison normée et contrainte. C'est, en miniature, le labeur gigantesque de la translatio studii qui se devine ici ; c'est le principe de l'imitation créatrice qui s'applique à petit bruit.

Or, au zénith de son génie, La Fontaine devait reprendre cette démarche, pour une tentative il est vrai avortée, mais autrement ambitieuse : celle d'une tragédie inspirée de l'Iliade et intitulée Achille, dont il soumit les deux premiers actes manuscrits à son ami Maucroix, lequel le dissuada sans doute de continuer ce laborieux démarquage d'Homère. La pièce est curieusement froide, un peu empesée, somme toute banale. Elle manque de ressort et de nœud, de force passionnelle, de style. Le théâtre ne réussissait pas à la Fontaine, le tour sérieux guère davantage, et l'artifice gâte ses œuvres quand il n'en assume pas le choix sur le mode de la connivence ou de la demi-teinte. Reste que le choix d'Homère pour cet essai d'écriture sublime relève d'un geste éminemment classique, atteste quelle idée se fait le poète de la création littéraire : attitude humaniste, conception classique de l'emprunt, et du choix des modèles.

Si en la matière l'imitation directe du modèle homérique ne convient donc pas à son génie, il excelle en revanche à jouer, à propos d'emprunts ou d'allusions plus fragmentaires à l'héritage épique ancien, avec les replis du commentaire, les décalages de la référence, l'insolite des allusions qui font le charme spécifique du ton des Fables. Ainsi dans la harangue persuasive des deux Canards vantant à la Tortue le plaisir du voyage :

Nous vous voiturerons par l'air en Amérique.
Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple ; et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.17

Ce décalage de la glose amusée portant sur l'allusion héroï-comique, c'est l'expression personnelle chez La Fontaine de l'attitude que nous nommons « classique » : l'enveloppement du badinage d'origine galante et mondaine par un regard surplombant, qui assume un transfert de registre tout en le plaçant à distance d'incongruité.

Cette prédisposition à l'ambivalence appelait la position ambiguë qu'il occupa dans la première querelle des anciens et des modernes. Paradoxale situation d'un poète qui avait tout, la grâce badine, l'élégance mondaine, la clarté lumineuse de l'esprit et les ombres fuyantes du mystère, pour être reconnu des modernes comme un emblème et un exemple de la supériorité de leur temps sur l'antiquité, alors que sa déférence envers ses modèles le rendait spontanément réfractaire à leur thèse évolutionniste. On le sent ici ou là prêt à sacrifier aux dieux de la nouveauté. Mais avec quelle subtilité se fend-il quand on le croit ferré ! Loue-t-il le règne incomparable de Louis le Grand ? C'est pour le culte que l'on y voue aux anciens :

Par l'ordre de Louis, cent traducteurs célèbres
Tireront du sein des ténèbres
Ce que Rome et la Grèce ont produit de plus beau :
Homère et ses enfants, ressortis du tombeau,
Vont éterniser votre empire ;
Tout deviendra français. Louis le veut ainsi.18

Et son parti est vite pris, en dépit des amitiés qu'il laisse dans le camp adverse. À ce parti, le nom d'Homère vient naturellement sceller son adhésion :

Térence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace ;
Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.19

Attitude typiquement « ancienne », Homère fait office chez lui de nom commun pour désigner la poésie, toute poésie. Par exemple dans ces vers adressés à Louis XIV :

Mais s'il faut que nos dons égalent tes merveilles,
Quel Homère osera placer devant ses vers
Ton nom [celui de Louis XIV] digne de vivre autant que l'Univers ?20

Les poèmes d'Homère sont « immortels »21, la geste de Troie emporte la palme de la pérennité22 et de la beauté23, l'œuvre d'Homère fascine son lecteur24. Attitude caractéristique d'un partisan des anciens, La Fontaine dévalue ses propres ouvrages par rapport à ses maîtres, et jusqu'au projet d'écrire après eux :

Homère épand toujours ses dons avec largesse ;
Virgile à ses trésors sait joindre la sagesse :
Mes vers vous pourraient-ils donner quelque plaisir,
Lorsque l'antiquité vous en offre à choisir ?25

Et ce semble être là autre chose qu'un trait de modestie conventionnelle, si l'on en croit certain aveu de sa vieillesse où l'on sent poindre chez lui une conscience pathétique de sa propre fin :

C'est là un fort beau sujet de poème. Le caractère du héros, l'acîtion, et les circonstances, il n'y manque rien que le bon Homère, le bon Virgile [var. ms Chantilly : « quelque Virgile, quelque Homère »], si vous voulez. Car pour votre poète, il ne s'y faut plus attendre. Je suis épuisé, usé, sans le moindre feu, et ne sais comment j'ai pu tirer de ma tête ces derniers vers.26

Signe que la déférence envers l'« Homère des anciens » procède d'une dilection personnelle, et pas seulement conventionnelle, envers le premier des poètes : derrière l'Homère des anciens se profile l'Homère du cœur. Celui qui nous vaut ce cri qui, sincère ou non et peu importe, sonne en tout cas en bonne rhétorique comme un aveu spontané et orné de tous les signes de la spontanéité :

Ilion, ton nom seul a des charmes pour moi ;
Lieu fécond en sujets propres à notre emploi ;
Ne verrai-je jamais rien de toi, ni la place
De ces murs élevés et détruits par des dieux,
Ni ces champs où couraient la fureur et l'audace,
Ni des temps fabuleux enfin la moindre trace,
Qui pût me présenter l'image de ces lieux ?27

Et il est notable que, même par rapport aux saintes écritures dont la supériorité ne saurait être contestée, le goût de lire Homère demeure légitime, toute vanité mise à part. Ainsi dans la pieuse dédicace de La Captivité de saint Malc au cardinal de Bouillon :

Je voudrais que cet idylle, outre la sainteté du sujet, ne vous parût pas entièrement dénué des beautés de la poésie. Vous ne les dédaignez pas, ces beautés divines, et les grâces de cette langue que parlait le peuple prophète. La lecture des Livres Saints vous en a appris les principaux traits. C'est là que la Sagesse divine rend ses oracles avec plus d'élévation, plus de majesté et plus de force que n'en ont les Virgiles et les Homères. Je ne veux pas dire que ces derniers vous soient inconnus : ignorez-vous rien de ce qui mérite d'être su par une personne de votre rang ?28

*

Reste à lever un coin du voile sur le secret probable ou plausible de cette dilection.

Il est permis de supposer que la référence à Homère eut pour fonction d'apporter une solution à un problème propre au cas du fabuliste que La Fontaine fut avant tout et qu'il est demeuré pour nous. Ce problème, il l'a lui-même formulé au soir de sa vie, à sa façon, bien sûr, en usant de l'image et en prenant la traverse. Rappelons ces vers célèbres :

Ne point errer est chose au-dessus de mes forces.

..................................................

Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
À qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère, et vole à tout sujet ;
Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet ;
À beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.
J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire
Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ;
Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.29

Ce texte en forme d'aveu et de bilan exprime à la fois l'aspiration à l'unité (si dans un genre seul j'avais usé mes jours) fondée sur la conscience qu'il aurait fallu pour être un vrai « classique » n'écrire que les Fables ; et l'irrésistible tentation de la diversité, en art comme en femmes (je suis volage en vers comme en amours) — entendons, par pente psychologique, par choix esthétique et, ajouterions-nous volontiers, par fatalité historique. En effet, formé à la poésie durant cet âge galant qui prisait les genres mineurs et les voies de traverse, La Fontaine s'est trouvé accomplir son génie dans la fable ésopique qui alors n'est pas même reconnue comme un genre littéraire : c'est tout au plus une forme rhétorique, pourvoyeuse d'exercices de traduction, de transposition et de dissertations pour collégiens, et de lieux communs pour les discours d'apparat. Dès lors, organiser l'unité de son œuvre autour de ces bluettes, c'était pour un poète se condamner à une place mineure dans la hiérarchie des genres, qui en ce temps-là compte autant que la perfection qu'on met dans leur réalisation. Mais chercher une voie plus élevée du côté de la poésie religieuse, de la narration romanesque ou du théâtre tragique ou lyrique, c'était courir le risque de la dispersion. Et voilà sans doute comment s'explique la variété de l'œuvre de La Fontaine, ses incursions incessantes dans des genres autres que la fable, où pourtant il réussissait mieux que personne. Situation contradictoire et bien embarrassante : ou bien il satisfaisait à la règle de l'unité, mais c'était dans un genre irrégulier, mineur et un peu méprisé. Ou bien il satisfaisait à la règle du grand goût et des genres nobles, mais c'était au risque de la dispersion, de la dissémination.

Et c'est ici, nous en faisons l'hypothèse, qu'intervient la référence insistante à Homère : en forme de regret, en forme de recours et, pour finir, en forme de transfert. Regret, d'abord. La Fontaine est entré en poésie sur une prétérition :

Je n'ai pas entrepris de chanter dans mes vers
Rome ni ses enfants vainqueurs de l'Univers,
Ni les fameuses tours qu'Hector ne put défendre,
Ni les combats des dieux aux rives du Scamandre.
Ces sujets sont trop hauts, et je manque de voix.30

On veut croire qu'il s'y résigna, mais les tentatives de « faire mieux » qui jalonnent sa carrière (mieux que les Fables, mieux que la gaieté des genres mineurs) n'avouent-elles pas une façon de frustration qu'entretient en la désamorçant la référence sur le mode burlesque ou héroï-comique que fait La Fontaine, poète galant ou mondain, au nom et à l'œuvre incommensurables du premier des poètes ?

Certes, il y avait bien un moyen de désamorcer la frustration. C'était de s'essayer dans le grand genre de l'âge classique, dans la tragédie. L'Homère des classiques, pour La Fontaine, c'est l'Homère du recours, celui qui lui offre le sujet d'Achille, tragédie morte avant terme. L'échec consommé, il ne lui restait plus qu'à se satisfaire de la fable. Et ici encore, Homère va jouer son rôle, l'Homère des anciens, parangon de cette antiquité par laquelle il faut que passe nécessairement toute légitimation esthétique. Certes, en la matière, c'est Ésope qui tient rang et place de modèle. Mais si l'on adjoint à ce père de naissance obscure et de stylet un peu roide et fruste un parrain plus illustre, le baptême poétique gagne en pompe et en lustre. Or que lit-on en incipit de la « Vie d'Ésope le Phrygien » qui ouvre le recueil des Fables, dès après la Préface ?

Nous n'avons rien d'assuré touchant la naissance d'Homère et d'Ésope. À peine même sait-on ce qui leur est arrivé de plus remarquable. C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne rejette pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celles-là. Tant de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite, ont trouvé des gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités de leur vie, et nous ignorons les plus importantes de celles d'Ésope et d'Homère, c'est-à-dire des deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car Homère n'est pas seulement le père des dieux, c'est aussi celui des bons poètes. Quant à Ésope, il me semble qu'on le devrait mettre au nombre des sages dont la Grèce s'est vantée, lui qu enseignait la véritable sagesse, et qui l'enseignait avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles.31

Que vient faire là ce parallèle imprévu ? Sinon rehausser de la gloire de l'épopée la promotion de l'apologue au statut poétique. Et, persistance et signature, que trouve-t-on dans la fable-programme qui ouvre le neuvième livre ? D'abord l'aveu orgueilleux d'une frustration surmontée :

Grâce aux Filles de Mémoire,
J'ai chanté des animaux.
Peut-être d'autres héros
M'auraient acquis moins de gloire.

Et bientôt après, le même parallèle qui justifie cette satisfaction :

Et même qui mentirait
Comme Ésope et comme Homère,
Un vrai menteur ne serait.
Le doux charme de maint songe
Par leur bel art inventé,
Sous les habits du mensonge
Nous offre la vérité.32

Qu'entendre par là ? Que l'image d'Homère au XVIIe siècle, on ne saurait l'oublier, demeure celle d'un poète immense mais irrégulier, un modèle de sublimité pittoresque et insolite, plutôt que de perfection régulière, comme son rival Virgile. On saisit bien quel usage latent La Fontaine lui réserve : être une sorte d'Ésope du riche, un double magnifié de l'esclave moraliste. En transposant les fables prosaïques du bon Ésope dans le langage des dieux, celui du vers, celui d'Homère, La Fontaine mariait l'un à l'autre leurs héritages. L'apologue en soi était de peu de prix. Homère lui conférait ses lettres de noblesse. Ou plutôt, la référence à Homère signalait, signifiait qu'un prix nouveau avait été conféré au genre, qui lui valait désormais place sur le Parnasse. Expression d'un manque, le nom d'Homère servait conjointement à signifier qu'une compensation lui avait été trouvée. Le génie inquiet de La Fontaine ne lui permit apparemment pas de se satisfaire de cette solution ni de se rassurer tout à fait. L'oscillation qui s'ensuit entre le sentiment du manque, l'ambition d'aller ailleurs le combler, et l'espoir de le faire ici et maintenant par la fable qui pourtant l'incarnait, ce balancement entre les trois postures, le nom seul d'Homère suffisait à l'exprimer. Voilà pourquoi, voilà peut-être (?) pourquoi il y eut, toutes influences comptées et toutes ressemblances considérées, un Homère de M. de La Fontaine — un Homère bien à lui.

« L’Homère de M. de La Fontaine », Francographies. Actes du cinquième Colloque «Création et Réalité d’Expression Française». New York, 31 mars et 1er avril 2000, 2000, n° spécial 3 Nouvelle Série, p. 83-98.

Notes 

  1. Au Roi. Ballade (1683) 1684. Jean de La Fontaine, Œuvres diverses, éd. p. p. Pierre Clarac, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1958, p. 639.
  2. Le Songe. Pour Madame la princesse de Conti, 1689 (?). Jean de La Fontaine, Fables et contes, éd. p. p. Jean-Pierre Collinet, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 699.
  3. Comparaison d'Alexandre, de César et de Monsieur le Prince, 1684. Clarac, p. 691.
  4. Comparaison d'Alexandre, de César et de Monsieur le Prince, 1684. Clarac, p. 683.
  5. « Le Fermier, le Chien et le Renard », Fables, XI, 3, v. 26-36. Collinet, p. 430.
  6. « Le Loup et le Renard », Fables, XII, 9, v. 46-54. Collinet, p. 469.
  7. « La Fiancée du roi de Garbe », v. 614-615, Contes et nouvelles, II (1666). Collinet, p. 682.
  8. « Le Tableau », Nouveaux Contes, 1674, v. 202-209. Collinet, p. 892.
  9. « Les Amours de Mars et de Vénus », Le Songe de Vaux, IX (1659-1661). Clarac, p. 116. Cf. Odyssée, VIII, v. 269 : « …leur premier rendez-vous secret chez Hephaestos, et tous les dons d'Adès ». Voir à ce propos Noémi Hepp, Homère en France au XVIIe siècle, Paris, Klincksieck, 1968, p. 483. Cela dit, La Fontaine semble suivre ici les Métamorphoses d'Ovide et non l'Odyssée).
  10. « Les deux Coqs », Fables, VII, 12, v. 1-5. Collinet, p. 273.
  11. « La Souris métamorphosée en fille  », Fables, IX, 7, v. 16-19. Collinet, p. 359.
  12. « L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits », Fables, II, 13, v. 8-13. Collinet, p. 87.
  13. Au Roi. Pour Lulli, qui dédie à Sa Majesté l'opéra de Roland. 1685. Clarac, p. 623
  14. Adonis, 1658, v. 43-44. Clarac, p. 6. (d'après l'Iliade, chant IV, v. 443).
  15. Adonis, 1658, v. 39-42. Clarac, p. 6.
  16. Clarac, p. 17. Iliade, VIII, v. 306-307. Ovide, Métamorphoses, X, 190-195. Enéide, IX, v. 435-436.
  17. « La Tortue et les deux Canards », Fables, X, 2, v. 9-14. Collinet, p. 396.
  18. Ode pour la paix, 1679. Clarac, p. 631.
  19. A Mgr l'Évêque de Soissons en lui donnant un Quintilien de la traduction d'Oratio Toscanella, 1687. Clarac, p. 648.
  20. La Captivité de saint Malc, conclusion, 1673. Clarac, p. 61.
  21. Il [Achille] souhaita d'avoir un temple et des autels : / Homère en ses vers immortels/ Le lui bâtit. Sa propre gloire / Y dure aussi dans la mémoire /Des habitants de l'Univers. /A son Altesse Sérénissime Mgr le Prince de Conti, 1685. Clarac, p. 695
  22. Montrez-moi; dit cette fée,/Quelque chose de plus vieux/ Que la chronique immortelle/ De ces murs pour qui les dieux/ Eurent dix ans de querelles. Le Songe de Vaux, II. Harangue de Calliopée. Clarac, p. 92.
  23. Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages, /Et les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages. / Le Songe de Vaux, ca 1659-61, II, tirade d'Apellanire. Clarac, p. 88
  24. Ce sont pour moi des jeux : on ne lit point Homère, / Sans que tantôt Achille à l'âme si colère, /Tantôt Agamemnon au front majestueux, / Le bien-disant Ulysse, Ajax l'impétueux, /Et maint autre héros offre aux yeux son image.Le Songe de Vaux, II. Harangue de Calliopée. Clarac, p. 94.
  25. Le Songe de Vaux, II (dédicace à Ariste du paragone), 1659-1661. Clarac, p. 84.
  26. À Monsieur le chevalier de Sillery, 28 août 1692. Clarac, p. 718.
  27. « Le Fleuve Scamandre », v. 26-32. Contes, [in ]Ouvrages de prose et de poésie… 1685. Collinet, p. 903-904.
  28. « À son Altesse Mgr le cardinal de Bouillon », dédicace de La Captivité de saint Malc, 1673. Clarac, p. 47.
  29. Discours à Mme de La Sablière, 1684.
  30. Adonis, 1658, v. 1-5. Clarac, p. 5.
  31. « La vie d'Ésope le Phrygien », Fables. Collinet, p. 11
  32. « Le Dépositaire infidèle », Fables, IX, 1, v. 29-35. Collinet, p. 346.
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