Épisode 3 : La conquête de la Toison d'or Les aventures de Jason racontées par Nathaniel Hawthorne, lues par Lucas Wolfersberger

Quand le roi de Colchide, nommé Aiétès, reçut avis de l’arrivée des Argonautes, il fit aussitôt venir Jason à sa cour. La dureté et la barbarie se peignaient sur les traits de ce souverain. Bien qu’il affectât un air de politesse et d’hospitalité, sa figure ne séduisit pas plus le fils d’Éson que celle du méchant roi Pélias.

- Tu es le bienvenu, noble Jason, dit le roi Aiétès. Dis-moi, est-ce un voyage d’agrément que tu as entrepris ? ou bien médites-tu la découverte d’un hémisphère inconnu ? Quel est donc le motif, je te prie, qui me procure le plaisir de te voir ?
- Grand prince, répliqua Jason avec respect (il tenait de Chiron la manière de se conduire convenablement dans la compagnie des rois comme dans celle des mendiants), je suis venu ici avec un projet que je vous demande la permission d’exécuter. Le roi Pélias, en possession du trône de mon père, auquel il n’a pas plus de droits qu’à celui de votre Majesté, s’est engagé à en descendre et à m’abandonner son sceptre et sa couronne, pourvu que je lui rapporte la Toison d’or. Cette précieuse dépouille est, comme vous le savez, suspendue à un arbre dans votre capitale. Vous me voyez, sire, sollicitant humblement de votre Majesté l’autorisation de l’enlever.

Malgré lui, le visage du roi se contracta de colère. De tous les trésors du monde c’était celui-là qu’il estimait le plus ; on le soupçonnait même d’un acte de noire cruauté commis pour se l’approprier. Aussi son âme fut-elle assombrie à la nouvelle que le vaillant prince Jason, suivi des quarante-neuf plus braves guerriers de la Grèce, avait abordé dans son royaume pour accomplir cette conquête.
- Sais-tu, demanda le roi Aiétès en fixant sur le héros un œil sévère, quelles sont les formalités à remplir pour entrer en possession de l’objet que tu convoites ?
- J’ai entendu dire qu’un dragon se tient constamment sous l’arbre aux branches duquel est attachée cette riche dépouille et je sais que quiconque s’en approche assez près court le risque d’être dévoré d’une seule bouchée.
- C’est la vérité, reprit le roi avec un sourire qui n’avait rien de rassurant ; c’est la pure vérité. Mais il y a d’autres conditions aussi dures, ou peut-être encore plus dures à exécuter avant d’avoir le privilège d’être dévoré par le dragon. Par exemple, pour commencer, tu dois dompter mes deux taureaux aux pieds et aux poumons d’airain, fabriqués à mon intention par Héphaïstos, le divin forgeron. Une fournaise ardente brûle continuellement dans leur poitrine ; et une telle vapeur s’échappe de leurs naseaux, que jusqu’ici personne n’a pu s’en approcher sans être asphyxié ou réduit en cendres. Que penses-tu de cela, mon brave Jason ?
- J’affronterai ce péril, puisqu’il se rencontre sur mon chemin.
- Quand tu auras dompté les deux taureaux, poursuivit le roi, déterminé à épouvanter son visiteur autant que possible, il te restera à les soumettre au joug. Puis tu laboureras la terre sacrée dans le bois dédié à Arès. Cela fait, tu sèmeras quelques-unes de ces dents de dragon qui fournirent à Cadmos une moisson de guerriers. Ce sont des êtres bien intraitables et bien indisciplinés que ces fils des dents du dragon. Si tu ne les gouvernes pas à leur goût, ils tomberont sur toi le fer à la main. Toi et tes quarante-neuf camarades, mon pauvre garçon, vous serez à peine assez nombreux et assez forts pour soutenir le choc de l’armée que vous verrez sortir du sol.
- Chiron, mon digne maître, m’a mis au courant, il y a longtemps, de l’histoire de Cadmos. Il se peut que je vienne à bout, aussi bien que ce grand homme, des turbulents soldats issus des dents du monstre.
- Je voudrais bien le voir aux prises avec le dragon, lui et ses quarante-neuf compagnons, grommela en lui-même le roi Aiétès, ainsi que son pédant de maître à quatre pieds, par-dessus le marché. Le niais téméraire et infatué de sa folle personne !… Attendons mes taureaux au souffle de feu, nous verrons !… Eh bien ! Noble étranger, reprit-il, goûte le repos, prends tes aises aujourd’hui autant qu’il te plaira, et dès demain matin, puisque tu persistes, tu feras à la charrue l’épreuve de ton habileté.
Durant l’entretien du roi et de Jason, une jeune fille rayonnante de beauté se tenait debout derrière le trône. Les yeux attentivement fixés sur le prince, elle ne perdait pas un mot de la conversation. Quand Jason prit congé du souverain, elle le suivit hors de l’appartement.

- Je suis la fille du roi, lui dit-elle ; mon nom est Médée. Je sais beaucoup de secrets qu’ignorent les autres princesses, et je peux faire bien des choses qu’elles seraient effrayées de voir dans leurs rêves. Si vous avez confiance en moi, je vous donnerai les instructions nécessaires pour dompter les taureaux au souffle de feu, pour semer les dents de dragon, en un mot pour vous rendre maître de la Toison d’or.
- En vérité, belle princesse, si vous consentez à m’obliger de la sorte, je vous promets une vive reconnaissance qui ne finira qu’avec ma vie.

En observant Médée, il fut frappé de la merveilleuse intelligence dont ses traits étaient empreints.

C’était l’une de ces personnes dont les yeux sont pleins de mystère. Vous eussiez dit deux gouffres à ce point impénétrables, que vous auriez douté si vous en distinguiez le fond, ou s’il n’y avait pas encore plus loin quelque chose de caché. En supposant que Jason eût pu être accessible à la crainte, il se fût épouvanté de s’attirer l’inimitié de cette princesse. En effet, avec tous ses charmes, elle pouvait devenir, au premier moment, aussi redoutable que le dragon préposé à la garde de la Toison d’or.
- Princesse, s’écria-t-il, vous semblez, en effet, respirer la sagesse et la puissance. Mais quelle voie emploierez-vous pour m’aider comme vous me le proposez ? Seriez-vous une enchanteresse ?
- Oui, prince, répondit-elle en souriant, vous avez deviné juste. Je suis une enchanteresse. Circé, la sœur de mon père, m’a révélé sa science ; il me serait facile de vous dire, si je voulais, qui était la vieille femme au paon, à la grenade et au bâton surmonté d’une figure de coucou, que vous avez portée à travers le torrent ; vous sauriez également, si cela me plaisait, qui vous conseille par les lèvres de l’image de chêne attachée à la proue de votre galère. Vous voyez que je suis au fait de ce qui vous concerne principalement. Applaudissez-vous de me trouver favorablement disposée envers vous, car autrement vous auriez de la peine à échapper aux étreintes mortelles du dragon.
- Je ne me soucierais pas tant de ce dragon, répliqua Jason, si je savais comment me tirer d’affaire avec les taureaux aux pieds et aux poumons, d’airain.
- Si vous êtes aussi brave que je le crois et que vous avez besoin de l’être, votre propre cœur vous révélera le seul moyen qu’il y ait de venir à bout d’un taureau furieux. Je vous laisse le mérite de le découvrir au moment du péril. Quant au souffle brûlant de ces animaux, je possède un baume enchanté qui vous préservera de son atteinte, et vous guérira si, par malheur, votre peau est un peu entamée.

Et elle lui mit entre les mains un coffret d’or en lui indiquant la manière d’appliquer la préparation parfumée qu’il contenait ; enfin elle l’informa du lieu où il la rencontrerait à minuit.
- Surtout ne manquez pas de courage, ajouta-t-elle, et, avant l’aurore, les taureaux de bronze seront domptés.

Le jeune homme l’assura que son courage ne faillirait point. Il rejoignit alors ses camarades, leur raconta ce qui s’était passé entre la princesse et lui, puis les avertit de se tenir prêts à lui prêter main forte en cas de besoin.

À l’heure fixée, il rencontra la gracieuse Médée sur les degrés de marbre du palais de son père. Elle lui présenta un panier qui renfermait les dents du dragon, dans l’état où Cadmos les avait autrefois arrachées de la mâchoire du monstre. Ils descendirent tous deux le perron du palais et parvinrent, à travers les rues silencieuses de la ville, jusqu’aux prairies royales où étaient gardés les deux taureaux. La nuit resplendissait d’étoiles. Du côté de l’orient, une teinte lumineuse à l’horizon annonçait que la lune était sur le point de se montrer. Une fois entrée dans le pâturage, la princesse, qui avait pris Jason par la main, s’arrêta et regarda autour d’elle.
- Les voici, dit-elle, couchés là-bas et ruminant leurs aliments embrasés. Ce sera un spectacle fort intéressant, je t’assure, quand ils apercevront ta figure. Mon père et toute sa cour n’éprouvent pas de plus grand plaisir que d’assister à pareille scène, quand il survient un étranger qui entreprend de les soumettre au joug pour parvenir ensuite, comme vous, au but avoué de leur ambition. C’est alors un jour de réjouissance publique pour la Colchide. Quant à moi je m’y divertis extrêmement. Tu ne peux te figurer avec quelle rapidité un homme, dès qu’il est atteint de leur haleine enflammée, se trouve réduit en un tas de cendres noires.
- Êtes-vous sûre, belle Médée, bien sûre que le baume contenu dans le coffret d’or guérit parfaitement ces terribles brûlures ?
- Si tu en doutes, si tu ressens la moindre frayeur, tu aurais mieux fait de ne jamais voir le jour que d’avancer d’un pas vers ces animaux.

Et elle le regardait fixement en prononçant ces mots.
Mais Jason avait à cœur de marcher résolument à sa glorieuse conquête. Je crois même pouvoir assurer positivement qu’il n’aurait pas consenti à reculer, quand il eût été certain de se voir changé en un morceau de charbon calciné ou en une poignée de cendre blanche, dès le premier pas qu’il ferait en avant.
Il laissa aller la main de Médée et marcha hardiment dans la direction qu’elle lui avait indiquée.

À quelque distance il aperçut quatre tourbillons de vapeur montant et disparaissant avec des mouvements réguliers. L’obscurité de la nuit s’évanouissait ou s’augmentait alternativement, avec l’apparition de ces émanations enflammées. Vous comprendrez facilement que ce phénomène était causé par le souffle qui s’exhalait des quatre naseaux des taureaux de bronze, pendant qu’ils se tenaient là étendus sur l’herbe en ruminant tranquillement.

Dès les deux ou trois premiers pas que fit Jason, les quatre tourbillons s’élevèrent plus épais ; sans doute le bruit de la marche du jeune prince avait frappé les oreilles des taureaux. Ils levèrent la tête pour aspirer l’air. Le héros s’avança un peu plus, et, par la direction qu’il vit prendre à la vapeur qui jaillissait à flots rougeâtres, il jugea que ces horribles créatures s’étaient levées sur leurs pieds. Alors il put distinguer des étincelles et des jets incandescents qui surgissaient avec violence.

Jason fait un autre pas et soudain la prairie retentit d’un beuglement épouvantable que l’écho répète aux alentours. Les taureaux s’agitent : leur poitrine en combustion vomit des torrents de feu dont l’éclat jette pour un moment une vive lumière sur les champs environnants. L’intrépide jeune homme fait un dernier mouvement, et, prompts comme la foudre, ils s’élancent en mugissant avec un bruit de tonnerre et en crachant des flammes si ardentes que tous les détails de cette scène d’horreur étaient plus vivement éclairés que par le soleil dans tout son éclat. Plus que tout autre objet, les monstres, emportés au galop de son coté, frappent les regards impassibles de Jason. Leurs pieds de bronze résonnent sur le sol, leurs queues dressées se raidissent selon l’habitude des taureaux en furie ; l’herbe est séchée instantanément comme par le contact d’un météore ; l’atmosphère est tellement embrasée qu’un arbre mort, au pied duquel se tenait Jason, brûle comme une paille légère. Quant à lui, il est protégé grâce au remède magique de Médée : la flamme tourbillonne autour de son corps et ne l’atteint pas plus que s’il eût été formé d’amiante.

Encouragé en voyant qu’il n’a pas péri tout d’abord dans cette horrible conflagration, le valeureux prince attend l’attaque des taureaux. Au moment où ceux-ci s’apprêtent à le lancer en l’air d’un coup de tête, il en saisit un par la corne et l’autre par la queue, le premier de la main droite, le second de la main gauche. Autant vaudrait dire qu’ils se trouvaient arrêtés comme dans un étau de fer.

Vous allez vous écrier, je m’y attends, qu’il devait avoir dans les bras une vigueur incroyable. Vous avez raison ; mais le secret de ceci, c’est que ces taureaux de bronze étaient des créatures enchantées, et que notre brave ami avait rompu le charme en les saisissant de cette manière. Depuis cette époque, on a toujours dit des gens de courage qui savent faire tête à de grands dangers : Ils prennent le taureau par les cornes, et le prendre par la queue revient à peu près au même. C’est ce que l’on appelle se dépouiller de toute crainte et surmonter le péril en le dédaignant.

Rien ne devenait plus facile désormais que d’imposer le joug aux taureaux, et de les accoupler à la charrue qui s’était rouillée pendant de si longues années, parce qu’il ne s’était pas rencontré un homme capable d’enfoncer le soc dans le champ sacré. Jason, je suppose, avait reçu de Chiron les instructions nécessaires pour tracer un sillon : car Chiron peut-être s’attelait lui-même aux instruments aratoires. En tout cas, notre héros réussit parfaitement à défricher son terrain. La lune n’avait pas achevé le quart de son parcours, et déjà le champ labouré présentait une large surface préparée à recevoir la semence des dents de dragon. L’agriculteur improvisé les répandit à la volée, les enterra ensuite au moyen de la herse, et se retira à l’extrémité du champ, impatient d’assister à ce qui allait se passer.
- Devons-nous attendre longtemps pour la récolte ? demanda-t-il à Médée qui se tenait à ses côtés.
- Tôt ou tard, le moment ne peut manquer d’arriver. Quand les dents de dragon ont été semées, une récolte d’hommes armés ne fait jamais défaut.

La lune était parvenue au point le plus élevé du sol, et répandait ses rayons sur le sol fraîchement labouré ; mais rien n’était encore visible. Le premier fermier venu, en le considérant, aurait affirmé qu’il fallait attendre plusieurs semaines avant que la végétation commençât à poindre hors du sol, et des mois entiers avant que le grain fût assez mûr pour tomber sous la faucille. Sur ces entrefaites, on vit sortir de terre une multitude de petits objets qui brillaient au clair de lune comme des gouttes de rosée. Puis le champ se couvrit de fers de lances dont l’extrémité s’allongeait à vue d’œil. Enfin, ce fut une apparition générale de casques polis et étincelants ; et sous ces casques autant de figures barbues de guerriers qui, en se faisant jour, s’efforçaient de se dégager de leur prison terrestre. Le premier regard qu’ils jetèrent sur le monde fut un regard de colère et de défi. Les cuirasses suivirent ; chaque bras droit brandissait un glaive ou une lance ; à chaque bras gauche était suspendu un bouclier. Quand cette étrange moisson de guerriers fut à moitié sortie du sol, dans leur impatience ils se donnèrent une dernière secousse et se déracinèrent. Partout où était tombée une dent de dragon, un homme armé se levait, prêt pour le combat. Les boucliers retentirent sous le choc des épées, et des regards féroces s’échangèrent, car ils n’étaient venus dans ce monde pourtant si beau, et par une nuit éclairée des doux rayons de la lune, que pour donner carrière à leur rage et à leurs passions tumultueuses, et reconnaître ainsi le bienfait de la vie.

Il y a eu ici-bas bien d’autres armées animées d’une férocité semblable à celle de la bande engendrée par les dents du dragon ; mais les soldats dont nous venons de parler étaient d’autant plus excusables, qu’ils n’avaient pas, eux, des femmes pour mère. Et quelle bonne fortune n’eût-ce pas été pour un grand capitaine possédé de l’idée de conquérir le monde, par exemple César ou Napoléon, de faire lever une moisson de guerriers armés de pied en cap, comme Jason le fit si aisément ?

Pendant un certain temps, ces hommes altérés de sang brandirent leurs épées, et firent résonner leurs boucliers en les frappant les uns contre les autres. Puis ils commencèrent à pousser des cris sauvages :
- Montrez-nous l’ennemi ! Qu’on nous mène au combat ! La charge ! la charge ! La mort ou la victoire ! En avant, camarades ! Vaincre ou mourir !
Et une foule de semblables vociférations vides de sens, telles qu’en poussent ordinairement ceux qui se trouvent, sans savoir pourquoi, sur un champ de bataille. À la fin, le premier rang de la troupe découvrit Jason, qui, en face de tant d’armes dégainées et étincelantes, avait cru sage de se mettre sur ses gardes et de tirer son glaive. En un moment il fut désigné comme l’ennemi à combattre ; et, criant d’une seule voix : « Défendons la Toison d’or ! », les guerriers fondirent sur lui le fer au poing, et la lance en arrêt. Jason, convaincu qu’il lui était impossible de résister à un bataillon aussi acharné et n’espérant aucune chance de salut, résolut au moins de vendre chèrement sa vie et de mourir aussi vaillamment que s’il devait le jour à une dent de dragon. Médée lui dit alors de ramasser une pierre dans le champ.
- Vite, jette-la au milieu de leurs rangs, cria-t-elle. C’est le seul moyen de salut qui te reste !

Les forcenés se trouvaient alors si rapprochés que Jason distinguait clairement le feu de leurs regards. Il lance sa pierre, qui va tomber sur le casque du plus grand des assaillants. C’était précisément celui qui courait à la tête des autres. La pierre rejaillit du casque de cet homme sur le bouclier de son camarade, et de là sur la figure d’un troisième, qu’elle blessa entre les deux yeux. Chacun des trois croit avoir été frappé par son voisin et les voilà aux prises ensemble, au lieu de suivre leur première impulsion. La confusion règne sur toutes les lignes. Ils se taillent, se hachent, se déchirent, s’égorgent à qui mieux mieux. Ce ne sont que bras abattus, têtes fendues, jambes séparées du tronc, enfin une foule d’exploits qui remplissent d’admiration notre heureux et intrépide spectateur. Il ne pouvait pourtant pas s’empêcher de rire à la vue de ces êtres si pleins de vie et de vigueur, se vengeant les uns sur les autres d’une offense que lui seul avait commise.

En un espace de temps d’une brièveté vraiment incroyable (presque aussi court que celui qui avait suffi pour voir naître ces combattants déterminés), il ne demeura debout qu’un seul guerrier sur le théâtre de la mêlée. Le reste avait succombé. Les cadavres jonchaient la terre. Quant au dernier survivant, le plus brave et le plus vigoureux de la bande, il eut tout juste assez de force pour brandir son fer ensanglanté au-dessus de sa tête et jeter un cri d’enthousiasme :
- Victoire ! victoire ! Gloire immortelle !...
Puis il tomba au milieu de ses frères massacrés.

Telle fut la fin de l’armée éclose des dents du dragon. Cette lutte à outrance fut la seule jouissance que ces hommes goûtèrent sur cette terre qui, je le répète, offre aux mortels tant de délices.
- Qu’ils dorment en paix au champ d’honneur, dit la princesse Médée en lançant à Jason un sourire malin. Le monde sera toujours amplement fourni de niais semblables, combattant et expirant pour des raisons qu’ils ignorent. Ces pauvres gens s’imaginent que la postérité prendra la peine de couronner de lauriers leurs casques rouillés et défoncés. N’était-ce pas risible, prince, de voir ce drôle prétentieux crier ainsi avant de s’abattre sur le sol ?
- Ce spectacle m’a attristé, moi, répondit notre généreux ami ; et, pour vous dire la vérité, princesse, la fameuse Toison d’or ne vaut plus à mes yeux le mal qu’il faut se donner pour l’acquérir. J’en ai trop vu.
- Tu auras changé d’idée demain matin ! Au fond, la Toison d’or n’a peut-être pas tout le mérite que tu lui attribuais auparavant, mais enfin il n’y a rien de plus précieux dans le monde ; et on veut toujours avoir quelque chose à soi, tu le sais. Viens ! Tu as bien travaillé cette nuit, et au jour, tu informeras le roi Aiétès que la première partie de tes épreuves est accomplie.

Conformément aux avis de Médée, Jason se présenta de bonne heure au palais du roi Aiétès. En entrant dans la salle de réception, il s’avança au pied du trône et s’inclina respectueusement.
- Tu sembles découragé, prince, observa le monarque. Ta nuit s’est-elle passée sans sommeil ? J’espère que tu as fait de plus sages réflexions, et que tu as pris la résolution de renoncer à te faire brûler en tentant de dompter mes taureaux à la poitrine d’airain ?
- Cette tentative a déjà été couronnée de succès. Puisse cette nouvelle plaire à votre Majesté ! Les taureaux ont été domptés et soumis au joug. Le champ a été labouré ; j’y ai semé les dents du dragon et j’y ai ensuite promené la herse. Les guerriers armés, après leur sortie du sol, se sont livré un combat désespéré et ont succombé tous, jusqu’au dernier. Maintenant, je sollicite de votre Majesté la faveur d’affronter le dragon afin d’enlever la Toison d’or et de quitter ces lieux avec mes quarante-neuf compagnons.

Aiétès, rempli de trouble et de colère, fronça le sourcil sans répondre. Il comprenait que, profitant de la facilité qu’ont les rois de revenir sur leurs promesses, il ne devait pas lui permettre de prendre possession du précieux dépôt, dans le cas où le courage et l’habileté du jeune homme lui en fourniraient les moyens. Du moment que ce dernier avait triomphé des taureaux forgés par Héphaïstos et des dents du dragon, il devenait fort à craindre qu’il n’eût un bonheur égal dans sa lutte avec le gardien monstrueux de l’arbre sacré. Bien que, d’un autre côté, il se fût réjoui de voir dévorer Jason d’une seule bouchée, il se détermina, en déloyal et cruel souverain qu’il était, à ne pas s’exposer à la perte de son inestimable trésor.
- Tu ne serais jamais venu à bout de cette entreprise, traître, dit-il, si ma fille n’eût oublié ses devoirs au point de te prêter l’assistance de ses enchantements. Si tu avais agi consciencieusement, tu ne serais, au moment où je parle, qu’un morceau de charbon calciné ou une poignée de cendre blanche : je te défends, sous peine de mort, d’essayer en aucune manière de prendre possession de cette relique vénérée.

Jason prit congé du roi, le cœur attristé et plein de colère. Une seule pensée l’animait : faire appel à la bravoure des quarante-neuf Argonautes, marcher sans retard au bois consacré à Arès, égorger le dragon, s’emparer du trophée convoité, s’embarquer à bord de l’Argo, et cingler à toutes voiles vers Iolcos. Le succès de l’entreprise dépendait, il est vrai, d’une circonstance douteuse : les cinquante héros étaient-ils destinés à être engloutis vivants, les uns après les autres, ou d’un seul coup, par l’abominable monstre ? Tout en se livrant à ces réflexions, Jason descendait les marches du palais. La princesse courut après lui pour le rappeler. Ses yeux noirs brillaient d’un éclat étrange et décelaient une vaste intelligence. Jason sentait dans son regard l’astuce d’un serpent venimeux. Malgré le service signalé qu’il en avait reçu la nuit précédente, il ne se trouvait pas trop rassuré sur la continuation de ses faveurs. Elle pouvait aussi bien le trahir avant le coucher du soleil ; car vous devez savoir qu’il ne faut jamais compter sur la parole de ces magiciennes. Cependant elle l’aborda avec un gracieux sourire :
- Que dit le roi Aiétès, mon royal et généreux père ? Consent-il à te livrer l’objet de tes désirs, sans t’exposer à aucun risque, à aucun désagrément ?
- Au contraire, il est furieux de ce que j’ai dompté les taureaux d’airain et semé les dents de dragon. Il me défend de faire aucune autre tentative, et me refuse positivement ce qu’il m’avait promis, que je tue ou non le dragon.
- C’est bien là sa volonté, et je peux te dire plus encore. Si demain, au lever du soleil, tu n’as pas quitté les bords de la Colchide, le roi médite d’incendier ton navire : toi et tes quarante-neuf braves compagnons, vous serez tous passés au fil de l’épée. Mais courage encore une fois ! Tu t’empareras de la Toison d’or, si mes enchantements n’ont point perdu leur puissance. Attends-moi ici une heure avant minuit.

Au moment fixé pour ce rendez-vous, le prince Jason et la princesse Médée se glissaient, marchant côte à côte, à travers les rues de Colchos, la capitale de la Colchide, et se dirigeaient vers le bois sacré, au centre duquel la Toison d’or était suspendue à un arbre. Tandis qu’ils passaient par le pâturage des taureaux, ces animaux vinrent au-devant de leur vainqueur, baissant et balançant la tête. Ils allongeaient même leurs museaux, à la façon des autres bestiaux, pour se faire gratter et caresser par une main amie. Leur nature de feu était calmée et, avec leur férocité, les deux fournaises jadis allumées dans leur poitrine s’étaient éteintes. Probablement ils trouvaient plus de volupté que jamais à brouter les tendres pousses de la plaine, à ruminer comme de bons et simples taureaux. N’était-ce pas en effet un supplice pour ces pauvres bêtes ? Quand l’envie leur prenait de savourer une touffe de gazon, le souffle de leurs naseaux desséchait soudain l’herbe fraîche avant qu’elle ne pénétrât dans leur gosier. Je ne peux pas m’imaginer comment ils étaient parvenus à entretenir leur malheureuse existence. Mais depuis ce temps-là, au lieu de vomir des jets de flamme et des torrents de vapeurs sulfureuses, leur respiration était aussi parfumée que celle de la première génisse venue.

Après leur avoir doucement caressé la tête, Jason suivit Médée jusque dans le bois du dieu de la guerre. Là s’élevaient des chênes séculaires ; l’ombre qu’ils projetaient était si épaisse que les rayons de l’astre de la nuit ne parvenaient pas à percer les ténèbres éternelles de cette enceinte sacrée ; seulement, çà et là, une lueur douteuse tombait sur le sol jonché de feuilles mortes, ou, d’intervalle en intervalle, le vent écartait les branchages des fourrés. Jason profitait de cette circonstance pour ne pas oublier entièrement la couleur du firmament : car, sans cela, il aurait pu se figurer qu’il n’y avait plus de ciel au-dessus de sa tête, tant l’obscurité était complète. Après avoir marché ainsi en s’enfonçant de plus en plus dans de sombres détours, Médée lui serra la main.
- Regarde là-bas ; vois-tu ? lui dit-elle.

Parmi les chênes aux rameaux gigantesques et majestueux, resplendissait un foyer de lumière éclatante, bien autrement radieux qu’un reflet de la lune ; on eût plutôt dit un soleil qui se reposait dans le fond d’or d’un ciel glorieux. Le rayonnement jaillissait d’un objet suspendu à hauteur d’homme, un peu plus loin, dans l’intérieur du bois.
- Qu’est-ce ? demanda Jason.
- Es-tu venu si loin à sa recherche pour ne pas reconnaître au premier coup d’œil le but de ton expédition et le terme de tes périls, quand tes yeux en demeurent éblouis ? C’est la Toison d’or.

Jason s’avança de quelques pas et s’arrêta de nouveau, plongé dans une sorte d’extase. Quel beau spectacle ! Étincelant de sa propre clarté, il était là, ce trophée d’un prix inestimable, que tant de héros avaient aspiré à contempler. Mais les infortunés ne comptent dans la mémoire des hommes que comme des victimes d’une ambition démesurée, tombées au milieu du voyage, ou sous le souffle embrasé des taureaux d’airain.
- Quelle majesté ! quelle splendeur ! s’écria Jason transporté d’enthousiasme. C’est sans doute un rayon ravi de la lumière céleste. Laissez-moi m’approcher et me charger d’un butin si glorieux.
- Arrête ! dit sa compagne en le retenant. As-tu donc oublié que ce trésor a son gardien ?

Le fait est que, transporté de bonheur et près de voir ses désirs exaucés, le héros ne songeait plus au terrible dragon. Bientôt cependant une circonstance vint lui rappeler quels dangers le menaçaient de nouveau. Une antilope, trompée sans doute par cette apparition, et la prenant pour le lever du soleil, vint à passer en bondissant à travers le bois. Elle s’élança comme un trait vers le foyer lumineux. Au même instant un sifflement effroyable fendit les airs. Le dragon déroule du tronc d’arbre autour duquel il était replié ses anneaux couverts d’écailles, allonge une tête immense et l’antilope disparait en un clin d’œil dans ses horribles mâchoires.

Le monstre alors sembla se douter que quelque autre créature vivante se trouvait à sa portée. Cette faible proie excitait probablement sa voracité : il allongeait de tous côtés sa tête hideuse, donnant à son cou un développement épouvantable, flairant çà et là entre les arbres, et même près du chêne derrière lequel Jason et la magicienne se tenaient cachés. Vous me croirez aisément ; quand cette tête vint, en se balançant et en ondulant sur son long cou, presque à une longueur de bras de l’endroit où se blottissait le prince, ce devait être un spectacle à faire frissonner. La gueule ouverte du monstre présentait une ouverture pour le moins aussi large que la porte du palais d’Aiétès.
- Eh bien ! mon ami, murmura Médée (car c’était une nature perverse, comme le sont toutes les enchanteresses, et elle cherchait à épouvanter le héros), que penses-tu maintenant de ce qu’il te reste à faire pour enlever la Toison d’or ?
Celui-ci, pour toute réponse, tira son glaive et il allait se précipiter en avant.
- Arrête ! Tu es fou ! dit-elle en lui saisissant le bras. Ne comprends-tu pas que tu es perdu sans mon aide et que je suis ton bon génie ? Tu vois cette cassette d’or ; elle contient une potion magique qui arrêtera le dragon beaucoup mieux que ton épée.

L’attentif et terrible gardien avait probablement entendu leurs paroles : car avec la rapidité de l’éclair, sa tête noire et sa langue fourchue s’allongèrent d’une quarantaine de pieds. Au moment où cette gueule béante va presque les effleurer, Médée jette le contenu de la cassette d’or dans l’horrible gosier. Soudain la gorge du monstre se contracte et se replie en lançant un sifflement effroyable ; sa queue se tortille jusqu’au sommet de l’arbre le plus élevé et fait voler en éclats toutes les branches en se déroulant jusqu’à terre, où il tombe lui-même et demeure inanimé.
- Ce n’est qu’un narcotique puissant, dit la magicienne à son protégé. On a toujours besoin, dans un temps ou dans un autre, de ces créatures nuisibles. Pour ce motif, je n’ai pas voulu le tuer du coup. Hâte-toi, saisis ton butin, et partons immédiatement. Tu as achevé ta conquête.

Jason détacha la toison de l’arbre. Tandis qu’ils traversaient à grands pas le bois, les ténèbres disparaissaient pour faire place à une illumination splendide sur le passage de sa précieuse dépouille. À une petite distance de son chemin, il aperçut la vieille femme accompagnée de son paon, qu’il avait aidée à traverser le torrent. Elle frappa des mains en signe de joie, et, lui ayant recommandé de se dépêcher, disparut dans l’ombre des grands arbres. Un peu plus loin, il découvrit à quelques centaines de pieds en l’air, les deux fils ailés de l’Aquilon, qui folâtraient dans l’espace à la clarté de la lune. Jason leur fit signe de voler vers les Argonautes, car il fallait se préparer à lever l’ancre dans le plus bref délai. Mais Lyncée, avec sa vue que rien n’interceptait, avait assisté de loin à tout ce qui venait de se passer. Plusieurs murailles de pierre, une colline, les ombrages obscurs du bois consacré à Arès se trouvaient cependant entre lui et la personne du triomphateur. Il avertit aussitôt ses camarades. À cette importante nouvelle, les héros accourus sur la galère s’étaient assis chacun à leur poste, tenant les rames dans une position perpendiculaire, prêts, au premier commandement, à les abaisser sur les flots.

Quand le glorieux chef de l’expédition se trouva à sa portée, la statue parlante l’appela avec un empressement inusité, mais toujours de sa voix douce et grave :
- Hâte-toi, prince Jason ! Il y va de tes jours. Hâte-toi !...

D’un bond le héros sauta sur le pont de l’Argo. À la vue de la radieuse Toison d’or, les quarante-neuf illustres navigateurs poussèrent des acclamations d’enthousiasme.
Orphée saisit sa lyre, et, plus inspiré que jamais, fit entendre un magnifique chant de triomphe.

Et le navire, voguant en cadence sur la plaine liquide, se dirigea, léger comme une hirondelle, vers les rives aimées de la patrie.

  • Le quiz sur ce dernier épisode

Quiz sur l'épisode 3 : la conquête de la Toison d'or

Nathaniel Hawthorne, Le Livre des merveilles, contes pour les enfants tirés de la mythologie, volume 2, traduit de l'anglais par Léonce Rabillon (1858), histoire 6, « La Toison d’or »

Nathaniel Hawthorne (1804 - 1864) est un célèbre écrivain américain, auteur de nouvelles et de romans. En 1851, il publie A Wonder-Book for Girls and Boys (« Un livre-merveille pour filles et garçons ») : une collection de six courtes histoires inspirées de grands mythes grecs. Un nouveau livre, paru en 1853 sous le titre Tanglewood Tales for Boys and Girls, another wonder-book, comporte six nouveaux récits mythologiques. L’ensemble est traduit en français sous le titre de « premier » et « second » Livres des Merveilles.

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