Entrer dans la lecture du conte d’Éros et Psyché  Favoriser l’appropriation des processus en jeu dans l’acte de lire

Composé de onze livres, L’Âne d’or d’Apulée inclut dans ses épisodes le conte d’Éros et Psyché narré dans son intégralité. Ce conte s’étend du livre IV, paragraphe 28 au livre VI, paragraphe 24. L’enchaînement des péripéties de Lucius, transformé en âne, s’interrompt. Une vieille femme raconte alors à la jeune captive dont elle a la garde, une histoire pour lui changer les idées après un mauvais rêve. Cette rupture narrative invite le lecteur à renouveler son attention. L’épisode peut aussi se lire, pour lui-même et indépendamment de l’ensemble du récit tant il se détache de l’architecture générale. Nous nous proposons donc d’entrer dans le conte d’Éros et de Psyché en reconstituant les processus en jeu dans l’acte de lire, processus dont le jeune lecteur doit avoir conscience s’il veut être capable de les activer, seul, devant un texte résistant. L’enseignement explicite de la compréhension en lecture et des stratégies mises en œuvre par un lecteur actif permet aux élèves de gagner en autonomie lorsqu’ils entrent dans la lecture. Conscients qu’un texte ne se livre pas d’emblée et sans efforts, les élèves avertis peuvent s’engager dans une démarche d’investigation. Ils sont dès lors en mesure de combler les blancs du texte en pratiquant les inférences nécessaires à la compréhension.

Les mécanismes qui fondent l’actualisation d’un texte par le lecteur sont complexes par leur nombre, la variété des processus cognitifs en jeu et leur simultanéité au cours de la lecture. Un schéma figé ne peut à lui seul retranscrire ce qui se noue, se dénoue puis se tisse chez le lecteur sur la base de ses connaissances, de ses habiletés et de ses goûts. La simple partition compréhension / interprétation est elle-même réductrice. En lisant l’épisode d’« Éros et Psyché », c’est parce que je comprends qu’au début du conte, deux sœurs aînées, également belles, ont une jeune sœur à la beauté extraordinaire que j’interprète la situation familiale comme le lieu d’un possible conflit mû par la jalousie. Parce que j’interprète l’attitude des habitants face à la  beauté de la jeune fille comme excessive, je comprends que la situation exposée par la narratrice porte en germe un conflit.

Passé le premier palier de compréhension où se jouent le décodage des lettres et des mots, la fluence sans laquelle s’avèrerait impossible la mise en relation des mots entre eux pour construire le sens de la phrase, du paragraphe puis du texte dans sa globalité, le lecteur expert s’appuie sur un faisceau de compétences et de connaissances qui lui permettent de construire une représentation de ce qui est lu. Cette représentation est mouvante. Elle débute le plus souvent par l’identification de la situation d’énonciation et l’identification des personnages (un narrateur extérieur à l’histoire, une famille royale dont les trois filles sont caractérisées par leur beauté, les habitants, la déesse Vénus) dans un univers de référence puis, au fil du texte, elle appelle la formulation d’hypothèses (validées ou invalidées, en suspens en attendant la fin du texte), d’ajustements permanents pour conduire la lecture à son terme.

  • Hypothèse de lecture 1 : les sœurs de la cadette développeront-elles un sentiment de jalousie ? Cette jalousie sera-t-elle le moteur de la narration ? Laissée en suspens dans l’incipit, elle sera validée et développée ultérieurement.
  • Hypothèse de lecture 2 : un culte rendu à une simple mortelle bouleverse l’ordre du monde. Les hommes seront-ils punis de leur comportement impie ? Laissée en suspens dans l’incipit, elle ne sera pas validée ultérieurement, restera lettre morte, comme une fausse piste que le lecteur oublie.
  • Hypothèse de lecture 3 : Vénus tolèrera-t-elle que ses sanctuaires soient délaissés ? Vénus acceptera-t-elle d’être détrônée par une simple mortelle ? Elle est confirmée dès la fin de l’incipit et constituera l’un des moteurs de l’histoire.

L’univers de référence, comme cadre du récit, fait aussi l’objet d’une construction progressive :

  • un univers de référence (A) : un conte pour enfant, « Il y avait une fois »,
  • un univers de référence (A’) : un conte antique, « Paphos », « Cnide », « Cythère »
  • un univers de référence (A’’) : un conte où le merveilleux antique fait se mêler les hommes et les lieux, « le plus violent dépit dans le coeur de la Vénus véritable ».

Le lecteur fait naturellement appel aux scénarios qu’il connaît grâce à son expérience vécue et qui lui servent de guide dans sa lecture comme la rivalité au sein d’une fratrie. Certes, plus les connaissances encyclopédiques du lecteur sont étendues, plus il trouve de résonances et de liens pour irriguer le texte : les mutations de la religion sous l’influence des cultes orientaux chez Apulée, les références au jugement de Pâris, le rôle de Jupiter qu’invoque ici Vénus mais dont la magnanimité apportera au conte une fin heureuse...

Dans le cadre de la classe, le sens du texte ne sera pas forcément épuisé et circonscrit. Un cercle de lecteurs engagés activement dans la découverte du conte confrontera avec profit ses premières impressions de lecture, la pertinence des hypothèses émises et le plaisir partagé (ou pas) de cette rencontre avec l’auteur.

Nous nous proposons ici de suivre le mouvement de la lecture de l’incipit du conte d’« Éros et Psyché » et de mettre en avant la démarche cognitive d’un lecteur habile. Notre schéma théorique de référence s’appuie sur les analyses d’Umberto Eco dans Lector in fabula, le rôle du lecteur (1979).

 

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