Devant le monde et l’intolérance, l’homme s’interroge …« Ni victimes ni bourreaux », répond Camus

Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.

 

Albert Camus « Le siècle de la peur » in Ni victimes ni bourreaux (Combat, novembre 1946)

 

Dans la lignée d'Hypatia et  luttant contre le fanatisme  et l'ignorance, Camus dans l'esprit de ce qu'il appela " la pensée de Midi"  chercha ce qui peut rassembler les hommes, ce qui fait appel en eux à ce qui est le plus humain : "la beauté, le camp où il rejoint les Grecs".

On nous demande souvent : « Qu’aurait dit Camus ? » On ne peut pas le savoir : son époque (1913-1960) et la nôtre ne sont pas comparables mais ses écrits sont là – littéraires ou journalistiques, peu importe d’ailleurs : pour lui, les mots sont les mots ; il faut les respecter, les utiliser de la façon la plus simple pour que leur clarté soit garante de leur force ; on cite souvent ce qu’il écrit en 1944 : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ».

Défenseur de la liberté et de la justice, il pourfend la violence et l’intolérance. Mais comment faire pour éviter les dérives terrifiantes auxquelles on assiste aujourd’hui : la violence meurtrière pour imposer ses idées, sa conception de la foi ou d’un autre idéal ? Les textes de Camus nous aident à y réfléchir.

Et d’abord, la formule-clé de son essai philosophique L’Homme révolté dont la lecture éclaire notre actualité : « Je me révolte donc nous sommes » : le critère de la révolte juste, ce n’est pas sa cause, ce sont ses conséquences : qu’est-ce qu’elle produit ? si elle crée une communauté, c’est qu’elle n’a pas perverti le mouvement juste qui lui a donné naissance. Si elle sépare (et quelle séparation plus irrémédiable que la mort qu’on inflige à l’autre – ou à laquelle on se résigne pour les autres ?), c’est qu’elle a trahi. Le message est clair : ce qui divise les hommes est diabolique comme l’indique l’étymologie du mot (du grec diabolein : séparer).

La réponse de Camus à la violence, inhérente à la révolte, c’est le dialogue, avant – pendant – après la révolte ; y compris le dialogue avec l’adversaire. Dans « Le siècle de la peur », le premier article de la série Ni victimes ni bourreaux (Combat, novembre 1946), il dénonce une « conspiration du silence », qu’il définit ainsi :

Aujourd’hui, personne ne parle plus (sauf ceux qui se répètent), parce que le monde nous paraît mené par des forces aveugles et sourdes qui n’entendront pas les cris d’avertissements, ni les conseils, ni les supplications. […] Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n’était pas possible de persuader ceux qui le faisaient de ne pas le faire, parce qu’ils étaient sûrs d’eux et parce qu’on ne persuade pas une abstraction, c’est-à-dire le représentant d’une idéologie. Le long dialogue des hommes vient de s’arrêter. Et, bien entendu, un homme qu’on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur. […]

Nous vivons dans la terreur […] parce que nous vivons dans le monde de l’abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances. Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.

Dialoguer avec celui dont on ne partage pas les convictions ne mène pas à adopter ses idées mais à comprendre ses raisons, ce qui ne justifie en rien les moyens qu’il utilise pour arriver à ses fins, mais permet d’ouvrir une possibilité de désarmer la violence. En 1945, juste après des massacres en Algérie – dont tout le monde saisit la gravité irrémédiable, Camus présente longuement aux lecteurs français les thèses du « Parti du Manifeste » et de son leader Ferhat Abbas : il montre que la répression était la pire des réponses à ces revendications (Combat, 20-21 mai 1945). Dix ans plus tard, alors que la guerre d’indépendance a éclaté, il écrit dans L’Express du 28 octobre 1955, un éditorial, « Les raisons de l’adversaire » : comprendre celles-ci est le seul moyen de frayer la voie à des négociations.

Le dialogue, cependant, ne peut pas être à n’importe quel prix. Toutes les opinions ne se valent pas ; certaines sont humainement condamnables (et, de nos jours, une saine résistance à la haine en ligne comme à la diabolisation est impérative de la part d’un corps enseignant qui ne se couchera pas ; il en est de même pour les idées lorsqu’une minorité susceptible s’oppose à un peuple démocratique). Le seul moyen de perdre le combat de la tolérance serait de ne pas le livrer. Dans un autre article de la même série Ni victimes ni bourreaux, intitulé « Vers le dialogue », Camus écrit :

Oui, ce qu’il faut combattre aujourd’hui, c’est la peur et le silence, et avec eux la séparation des esprits et des âmes qu’ils entraînent. Ce qu’il faut défendre, c’est le dialogue et la communication universelle des hommes entre eux. La servitude, l’injustice, le mensonge sont les fléaux qui brisent cette communication et interdisent ce dialogue. C’est pourquoi nous devons les refuser.

Mais la peur, le mensonge, nous avons aussi à les combattre en nous-mêmes : « Nous portons tous en nous nos bagnes, nos crimes et nos ravages. Mais notre tâche n’est pas de les déchaîner à travers le monde ; elle est de les combattre en nous-mêmes et dans les autres », écrit-il, en un appel à la mesure, à la fin de L’Homme révolté.

Dès lors, le regard que l’on porte sur l’adversaire dont on combat les idées est essentiel : « Malgré vous-mêmes, je vous garderai le beau nom d’homme », écrit le résistant à l’ami allemand devenu nazi, dans la quatrième des Lettres à un ami allemand (1945). Une idéologie peut être devenue monstrueuse ; l’homme qui la défend n’est pas devenu tout entier un monstre. Ce qui maintient dans le résistant l’humanité est que lui peut encore regarder le nazi comme un homme, alors que, comme   tous les fanatiques, le bourreau nazi perdait son humanité quand il ne savait plus voir l’humanité de la victime. Dans Le Premier Homme, Camus raconte comment le père du protagoniste, devant le corps d’un camarade torturé, avait déclaré, en parlant du tortionnaire : « un homme ça s’empêche ».

Même si on n’arrive plus à communiquer avec ce qu’il y a d’humain dans l’adversaire, il faut continuer à y croire – avoir sans cesse dans le regard et les mots : c’est un être humain. Cela aide forcément à chercher et à garder la mesure, pour ne pas tomber en miroir dans la démesure de l’intolérant – qui tue au nom de ce qu’il considère comme un absolu, incapable qu’il est de relativiser une vérité qui n’est en rien un absolu.

Partout où c’est possible, Camus prône le dialogue : « Enseigner le dialogue c’est redonner à l’homme sa supériorité sur l’histoire, c’est lui redonner la chair et la vie », écrit-il dans un article de 1946, « Un style de vie ». Pour Le Premier Homme, son œuvre majeure que la mort a interrompue, ses brouillons de travail montrent que Jacques Cormery, le personnage principal, aurait eu un ami arabe, élevé comme lui, engagé comme lui dans les combats contre le fascisme et l’iniquité coloniale ; mais ils auraient divergé, Saddok ralliant le FLN et cautionnant ses méthodes terroristes, et Cormery défendant les positions que Camus a lui-même défendues. Il a écrit plusieurs de ces dialogues, pleins de clarté, de respect et de douleur de cette séparation d’avec l’ami.

Le courage, pense-t-il, n’est pas dans le passage à l’extrême et, en exergue aux Lettres à un ami allemand, il cite Pascal : « On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois » (où le « pour » a un sens causal). À l’opposé de la surenchère de la violence, engrenage meurtrier, il situe le courage dans l’ouverture à la contradiction, donc dans l’acceptation de la différence. Telle est la leçon, si actuelle et si exigeante, que propose la « Pensée de Midi », dernier chapitre de L’Homme révolté qui se termine par l’idée qu’il faut laisser « l’époque et ses fureurs adolescentes » pour que naisse un homme capable de cette humanité.

Un autre danger serait de tomber dans un conformisme qu’il définit comme « une des tentations nihilistes de la révolte qui domine une grande partie de notre histoire intellectuelle […] le chantre de la révolte pure annonce au contraire le goût de l’asservissement intellectuel qui s’épanouit dans notre monde » ; cette phrase de L’Homme révolté revêt une étrange actualité…

Nous devons apprendre à vivre par « temps de catastrophe », disait Camus quand il reçut le prix Nobel ; et c’est à nous, enseignant et soignant, de savoir aujourd’hui lire La Peste pour ce qu’elle est : la chronique d’une pandémie, la métaphore de toutes les pestes, passées, présentes et à venir. Ces derniers jours nous rappellent l’urgence de cette double lecture. La fin de Ni victimes ni bourreaux nous y invite : « Et désormais, le seul honneur sera de tenir obstinément ce formidable pari qui décidera enfin si les paroles sont plus fortes que les balles. »

Tragique exigence, mais Camus ne s’en tient pas là ; au-delà, il cherche ce qui peut rassembler les hommes : c’est ce qui fait appel en eux à ce qui est le plus humain – et qui échappe aux ravages de l’histoire ; c’est la beauté, telle qu’il la célèbre, entre autres, dans « L’Exil d’Hélène » (écrit en 1948 et publié dans L’Été en 1953) :

L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. Ô pensée de midi, la guerre de Troie se livre loin des champs de bataille ! Cette fois encore, les murs terribles de la cité moderne tomberont pour livrer, « âme sereine comme le calme des mers », la beauté d’Hélène.

 

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