Découvrir Pompéi avec Edward Bulwer-Lytton Les Derniers jours de Pompéi, l’invention du « roman archéologique »

Telle Eurydice arrachée aux ténèbres, Pompéi renaît à la lumière avec les fouilles entreprises au milieu du XVIIIe siècle et les travaux de l'archéologie naissante.
Le grand Chateaubriand lui-même s’enthousiasme pour la cité ensevelie tout en imaginant un projet d’avenir dont on appréciera la modernité :
« En parcourant cette cité des morts, une idée me poursuivait. À mesure que l’on déchausse quelque édifice à Pompeïa, on enlève ce que donne la fouille, ustensiles de ménage, instruments de divers métiers, meubles, statues, manuscrits, etc., et l’on entasse le tout au Musée Portici. Il y aurait selon moi quelque chose de mieux à faire : ce serait de laisser les choses dans l’endroit où on les trouve et comme on les trouve, de remettre des toits, des plafonds, des planchers et des fenêtres, pour empêcher la dégradation des peintures et des murs ; de relever l’ancienne enceinte de la ville, d’en clore les portes ; enfin d’y établir une garde de soldats avec quelques savants versés dans les arts. Ne serait-ce pas là le plus merveilleux musée de la terre ? Une ville romaine conservée tout entière, comme si ses habitants venaient d’en sortir un quart d’heure auparavant ! » (« Herculanum, Portici, Pompéia », 11 janvier 1804, in Voyage en Italie).
Devenue un lieu de pèlerinage pour artistes et jeunes intellectuels en mal d'amour, Pompéi leur offre l’occasion d’un parcours esthétique et initiatique en accord avec la sensibilité romantique qui se développe en Europe au début du XIXe siècle. Le roman d’Edward Bulwer-Lytton Les Derniers jours de Pompéi, paru en 1834, représente l’un des archétypes de ce nouveau genre de littérature où l’histoire se pare des charmes de la fiction, selon la mode initiée par les romans médiévaux de Walter Scott (Ivanhoé, 1819).
Dans sa préface, l’auteur, qui souhaite « élever l'érudition vers la créativité, plutôt que d'incliner la créativité vers la scolastique », explique sa démarche :
« En visitant ces cités antiques, dont les vestiges exhumés attirent le voyageur aux abords de Naples, peut-être plus que, tout à la fois, la brume délicieuse, le soleil sans nuage, les vallées violettes et les orangeraies du Sud ; en contemplant, frais et éclatant encore, les demeures, les rues, les temples et les théâtres d'une localité de l'âge le plus fier de l'Empire romain ; il n'est rien d'anormal à ce que l'écrivain qui s'était déjà efforcé, fût-ce de manière indigne, de revivifier et créer, désirât vivement repeupler une fois encore ces rues désertes, restaurer ces ruines élégantes et réanimer des ossements encore cachés à son regard, traversant ainsi un gouffre de dix-huit siècles et éveillant à une seconde existence la Cité de la Mort ! […]
Cette ville dont le sort me fournit une catastrophe si fantastique et si effroyable, me fournit aussi sans peine, au premier regard jeté sur ses ruines, les personnages les plus convenants au thème et à l'action. Cette à demi grecque colonie d'Héraclée, mâtinant d'une mode italienne tant de costumes de l'Hellade, suggéra d'elle-même les personnages de Glaucus et d'Ione. Le culte d'Isis, l'existence de son temple, ses oracles trompeurs dévoilés ; le commerce entre Pompéi et Alexandrie ; les associations du Sarnus avec le Nil, firent naître l'Égyptien Arbacès, le vil Calénus, le fervent Apaecidès. Les premières luttes entre le christianisme et la superstition païenne inspirèrent la création d'Olynthus, et les champs brûlés campaniens, longtemps célèbres par les incantations de la magicienne, produisirent naturellement la saga du Vésuve. […]
Comme la plus grande difficulté dans le rendu d'une époque étrangère et lointaine est que les personnages soient mouvants et vivants sous les yeux du lecteur, c'est là, sans équivoque, le premier objectif d'une œuvre de ce genre ; et toute tentation d'exposer son érudition devrait être subordonnée à cette majeure nécessité de la fiction. Insuffler à ses créatures le souffle de vie est l'art premier du créateur, du Poète ; le second, qui est de les doter de mots et de gestes propres à l'époque de leurs paroles et de leurs actes, est peut-être mieux accompli à se faire oublier, en ne lardant ni le texte de citations ni ses marges de notes. L'esprit intuitif qui réinfuse l'antiquité dans des images anciennes, voilà, peut-être, le savoir vrai, requis par une oeuvre de cette nature ! Sans lui, la pédanterie est offensante, ou inutile avec lui. »
Le roman de Bulwer-Lytton connut un immense succès dès sa parution et on ne compte plus le nombre de ses adaptations pour la littérature jeunesse et au cinéma. Aujourd’hui, même si son intrigue peut paraître démodée, il reste particulièrement intéressant car il constitue la première tentative de restitution pour un large public non érudit d’une Antiquité vivante, saisie au quotidien, loin des stéréotypes héroïques qui avaient jusque-là inspiré les œuvres littéraires dites classiques.

Grâce à Bulwer-Lytton archéologue et poète, notre promenade pompéienne souhaite offrir l’occasion de découvrir divers lieux de Pompéi ressuscitée. Les extraits de son roman y seront confrontés aux descriptions de type archéologique dont le succès commençait alors à se manifester en Europe : les documents sont pris dans l’ouvrage de Sir William Gell (Pompeiana : the Topography, edifices and ornaments of Pompeii, the results of excavations since 1819, 2 volumes, Londres, Jennings and Chaplin, 1832), dont on sait qu’il fut le très précieux outil de travail de Bulwer-Lytton, et dans celui d’Ernest Breton qui a largement contribué à faire découvrir Pompéi et Herculanum en France (Pompeia décrite et dessinée par Ernest Breton, de la Société impériale des Antiquaires de France, suivie d'une notice sur Herculanum, première édition en 1855, Paris, Gide et J. Baudry éditeurs rue Bonaparte, 3e édition en 1870).
La traduction française des Derniers jours de Pompéi est celle d’Hippolyte Lucas et Paul Lorain, revue par Amédée Pichot, 1859.

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