Cicéron, Tusculanes, II, 12-13 et De finibus, V, 39-40 : textes et traductions

Cicéron, Tusculanes, II, 12-13 (éd. G. Fohlen, trad. J. Humbert, CUF, 1930)

Nonne verendum est igitur, si est ita, ut dicis, ne philosophiam falsa gloria exornes ? Quod est enim majus argumentum nihil eam prodesse quam quosdam perfectos philosophos turpiter vivere ?

Nullum vero id quidem argumentum est. Nam ut agri non omnes frugiferi sunt qui coluntur, falsumque illud Accii :

    ‘Probae etsi in segetem sunt deteriorem datae
Fruges, tamen ipsae suapte natura enitent’,

sic animi non omnes culti fructum ferunt. Atque, ut in eodem simili verser, ut ager quamvis fertilis sine cultura fructuosus esse non potest, sic sine doctrina animus ; ita est utraque res sine altera debilis. Cultura autem animi philosophia est ; haec extrahit vitia radicitus et praeparat animos ad satus accipiendos eaque mandat iis et, ut ita dicam, serit, quae adulta fructus uberrimos ferant.

– Mais, si ce que tu dis est vrai, n’est-il pas à craindre que ton éloge de la philosophie ne porte à faux ? Car y a-t-il preuve plus forte de l’inutilité de la philosophie que le fait que des philosophes accomplis vivent ignominieusement ?

– Pour cette preuve-là, elle est inopérante. Il en est en effet comme pour les champs ; tous ceux que l’on cultive ne rapportent pas, et Accius n’est pas dans le vrai lorsqu’il dit : « une bonne semence peut bien être mise dans un champ mauvais ; d’elle-même et par sa propre nature elle n’en prospère pas moins. »1

Pareillement, toutes les âmes que l’on cultive ne donnent pas de récolte. De plus, pour m’en tenir à la même comparaison, un champ, si fertile qu’il soit, ne peut être productif sans culture, et c’est la même chose pour l’âme sans enseignement, tant il est vrai que chacun des deux facteurs de la production est impuissant en l’absence de l’autre. Or la culture de l’âme, c’est la philosophie : c’est elle qui extirpe radicalement les vices, met les âmes en état de recevoir les semences, leur confie et, pour ainsi dire, sème ce qui, une fois développé, jettera la plus abondante des récoltes.

Cicéron, De finibus, V, 39-40 (éd. et trad. J. Martha, CUF, 1930)

39 Earum etiam rerum, quas terra gignit, educatio quaedam et perfectio est non dissimilis animantium. Itaque et vivere vitem et mori dicimus arboremque et novellam et vetulam et vigere et senescere. Ex quo non est alienum, ut animantibus, sic illis et apta quaedam ad naturam putare et aliena, earumque augendarum et alendarum quamdam cultricem esse, quae sit scientia atque ars agricolarum, quae circumcidat, amputet, erigat, extollat, adminiculet, ut quo natura ferat eo possint ire, ut ipsae vites, si loqui possint, ita se tractandas tuendasque esse fateantur. Et nunc quidem, quod eam tuetur, ut de vite potissimum loquar, est id extrinsecus ; in ipsa enim parum magna vis inest, ut quam optime se habere possit, si nulla cultura adhibeatur. 40 At vero si ad vitem sensus accesserit, ut appetitum quemdam habeat et per se ipsa moveatur, quid facturam putas ?

39 Ce n’est pas tout : les productions de la terre sont susceptibles d’une sorte d’éducation et de perfectionnement, non sans quelque analogie avec ce qui se passe pour les animaux. Aussi disons-nous d’une vigne qu’elle vit, qu’elle meurt, et d’un arbre qu’il est tout jeune, qu’il est un peu vieux, qu’il est en pleine vigueur, qu’il prend de l’âge. Par suite, il n’est pas déplacé de croire qu’il y a, pour les plantes, comme pour les animaux, de certaines choses qui répondent à la nature et d’autres qui lui sont étrangères, et que, pour les faire pousser et pour subvenir à leur vie, il existe une certaine méthode de culture, science et art à la fois, celle des paysans, qui élague, taille, redresse, fait monter, met des tuteurs, permettant aux plantes d’aller au but où les porte la nature : les vignes, si elles pouvaient parler, avoueraient d’elles-mêmes qu’elles ont besoin d’être ainsi travaillées et entretenues. Eh bien ! maintenant, la vigne (car j’y vois un exemple préférable à tout autre), ce qui l’entretient, c’est quelque chose qui lui est extérieur : car elle n’a pas en elle-même une force assez grande pour être capable, si elle ne reçoit aucune culture, de se comporter le mieux qu’il soit possible. 40 Mais supposons que cette vigne vienne à s’enrichir de la sensation, si bien qu’elle ait certaines tendances et que les mouvements qui se produisent en elle soient spontanés et viennent d’elle-même, que crois-tu qu’elle fera ?2

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Notes : 

  1. Vers de la tragédie d’Atrée.
  2. Ici, commence un long raisonnement où Cicéron compare le développement de la plante et celui de l’homme et qui aboutit à l’idée que, outre la sensation, l’intelligence rationnelle est nécessaire pour parvenir au souverain bien.
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