Barbares et brahmanes Quête des sagesses barbares ou hellénocentrisme dans la vie d'Apollonios de Tyane de Philostrate

Article publié initialement dans

Figures de l’étranger autour de la Méditerranée antique : à la rencontre de l’Autre, Actes du colloque UPPA-CRPHL Antiquité méditerranéenne : à la rencontre de « l’Autre » : Perceptions et représentations de l’étranger dans les littératures antiques, M.-F. Marein, P. Voisin, J. Gallego (éds.), CRPHL, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 307-316.

 

Dans cette période des premiers siècles de l’empire romain où l’hellénisme se définit à la fois sur le plan linguistique et culturel, la langue de communication des héros du roman grec présente un intérêt tout particulier dans la rencontre avec l’étranger aux quatre coins de l’espace géographique parcouru par les héros. Certes pour Chariton, Xénophon d’Éphèse et Achille Tatius, la convention littéraire à elle seule fait souvent tomber les barrières linguistiques et permet aux personnages de toutes origines de se comprendre sans que mention soit faite de la langue de communication, mais Philostrate dans la Vie d’Apollonios de Tyane, biographie romancée du sage originaire de Tyane écrite au début du IIIe siècle ap. J.-C., manifeste tout son intérêt pour la langue des échanges entre les héros et les populations autochtones.

Culture et langue grecques sont très présentes dans la Vie d’Apollonios de Tyane, alors que le roman s’inscrit dans une période historique précise, l’empire romain du Ier siècle ap. J.-C., et qu’il met en scène des personnages historiques, les empereurs, de Caligula à Nerva, Apollonios, ses amis et ses ennemis, son rival Euphratès, connu par la Correspondance de Pline. Apollonios s’adresse à tous en grec, et il est immédiatement compris de ses interlocuteurs qui s’expriment eux aussi en grec.

Cette supériorité affichée du grec en tant que langue naturelle de la culture et de la philosophie dans la rencontre avec les sagesses barbares sera étudiée en partant du constat suivant : le beau, dans la Vie d’Apollonios de Tyane, ne trouve ses références que dans la Grèce antique qui est l’unique référence pour les « hommes bien nés ». Mais la maîtrise de la langue grecque est-elle suffisante pour accéder à la sagesse des brahmanes ? Cette irradiation du grec dans l’édification de l’hellénocentrisme ne laisse-t-elle pourtant pas percevoir des brèches linguistiques et culturelles ? La Grèce aurait-elle trouvé son maître ?

1. Le beau ne trouve ses références que dans la Grèce antique

 

La culture grecque irradie tous les arts

« Pour le sage, la Grèce est partout » (1, 34), la culture grecque également, particulièrement celle des temps homériques. La Vie d’Apollonios de Tyane est nourrie de références homériques : lions, dragons, tout est occasion d’érudition1. Les héros du présent s’inscrivent ainsi dans la lignée de ceux d’Homère : à propos de Porus, par exemple, roi indien vaincu en 327 av. J.-C. par Alexandre sur les bords de l’Hydaspe, « l’on dit qu’il était le plus beau de tous les Indiens, plus grand en stature que n’importe quel homme depuis les héros du temps de Troie » (2, 21).

Une seule culture traverse le monde, la culture grecque si riche de ses mythes, dont le narrateur prend plaisir à imaginer et à expliquer les origines en les faisant remonter géographiquement à ces régions inconnues des Athéniens. La source d’inspiration est infinie pour le romancier : c’est le mythe arcadien de Daphné transformée en laurier pour échapper aux instances d’Apollon, en 1, 16 ; c’est celui d’Io, en 1, 19, avec la découverte à l’arrivée à Ninive d’une idole d’aspect barbare, Io, la fille d’Inachos avec ses petites cornes sur le front. La traversée du Caucase (2, 3) ne pouvait se faire sans l’évocation de la grande figure de Prométhée, l’évocation du mythe s’intégrant avec brio à la trame narrative. Dionysos et le désaccord entre Grecs et Indiens au sujet de la légende (2, 9), Héraclès et Pan qui enflamment l’imagination débridée du romancier dans la description du piton rocheux, demeure des sages, Éole et son outre, Athéna, Apollon, tout le panthéon grec est présent !

Le beau trouve ses références tout particulièrement dans l’évocation de la culture grecque de l’apogée d’Athènes : chez Iarchas, le sage indien (3, 17), l’on entonne un chant rappelant le péan de Sophocle chanté à Athènes, en l’honneur d’Asclépios, et Phraote, roi de l’Inde, connaît le sort réservé au devin Amphiaraos à son retour de Thèbes (2, 37). L’art de l’époque classique est la référence constante en architecture, en peinture, en tapisserie, en sculpture : dans le sanctuaire du temple de Taxila, ville où réside le roi de l’Inde,

on découvre comme la composition d’un grand peintre, comme si ce tableau était de Zeuxis, ou de Polygnote et d’Euphranor, qui aimaient les jeux d’ombres et de lumières, et là, comme dans leurs œuvres, le relief et la profondeur donnaient l’apparence de la vie2.

Phraote, roi de l’Inde, est nourri de culture grecque au point de pouvoir lire en elle son propre destin : un jour qu’il était en train de lire le drame des Héraclides, il reçut la visite d’un messager lui apportant une lettre lui enjoignant de traverser l’Hydraotès pour reconquérir le territoire de son père.

La culture grecque brille de ses derniers feux sous domination romaine, mais elle fournit encore son inspiration aux artistes du 1er siècle : l’Ajax, représentant le héros après le massacre du troupeau et peint par Timomachos, est un tableau célèbre du 1er siècle ap. J.-C., que César acheta à ce peintre pour quatre-vingts talents avec un autre tableau représentant Médée.

La langue grecque, unique référence des « hommes bien nés »

Les instances dirigeantes mèdes et perses parlent grec et, même en Perse, le roi parthe, Vardanès, se vante de connaître cette langue des lettrés : « je la connais aussi bien que ma langue maternelle » (1, 32), exemple éclatant du rayonnement de l’hellénisme même dans ces contrées, ennemies héréditaires des Grecs. Phraote, roi de l’Inde, maîtrise le grec à la perfection, tout en reconnaissant que la fortune l’a fait barbare et qu’il assume son destin ; c’est le grec qui révèle les êtres et qui est la référence commune aux sages (2, 27). La connivence est totale et le γνῶθι σεαυτόν fort judicieusement glissé (3, 18).

Le grec est la langue qui marque le degré de civilisation : l’on peut ainsi distinguer le barbare hellénisé pur attique du barbare hellénisé qui a gardé l’accent du terroir ; Apollonios lui-même, né à Tyane, incarne la pureté de la langue grecque, parlée sans accent :

Lorsqu’il fut en âge où on apprend ses lettres, il témoigna d’une excellente mémoire et d’une grande puissance d’attention ; il parlait le pur attique, sans que son accent fût influencé par sa province (ἡ γλῶττα Ἀττικῶς εἶχεν, οὐδ´ ἀπήχθη τὴν φωνὴν ὑπὸ τοῦ ἔθνους, 1, 7).

Philostrate définit ainsi son parler :

Le genre de style qu’il pratiquait n’était pas dithyrambique ni enflé de termes poétiques, il n’était pas non plus recherché et hyper-attique, car il considérait qu’un excès d’atticisme était déplaisant. (1, 17)

Si Damis est secrétaire d’Apollonios, c’est qu’il n’a pu atteindre le même degré car il est « l’homme élevé parmi les barbares » : « La langue de cet Assyrien était de médiocre qualité, et il n’avait pas le don du style, car il avait été élevé chez les barbares » φωνὴ δὲ ἦν τῷ Ἀσσυρίῳ ξυμμέτρως πράττουσα, τὸ γὰρ λογοειδὲς οὐκ εἶχεν, ἅτε παιδευθεὶς ἐν βαρβάροις (1, 19). Sa naïveté sert de faire-valoir à Apollonios et à Iarchas, le sage indien, « car jamais il n’aurait pensé qu’un Indien pût être à ce point maître de la langue grecque et, à supposer qu’il connût la langue, discourir avec une telle abondance et une telle aisance » (3, 36).

Mais le vrai sage, lui, se laisse-t-il impressionner par cette connaissance du grec ? La langue grecque ne serait-elle pas perçue comme une simple étape, une phase d’initiation, dans l’acquisition d’une sagesse ?

2. La maîtrise de la langue grecque est-elle un gage de bonne philosophie ?

 

Le jugement des brahmanes sur la sagesse grecque

Le grec est l’élément indispensable, à la base de toute formation, c’est ce que Phraote, roi de l’Inde, explique à Apollonios :

mon père, après m’avoir enseigné le grec, m’emmena chez les sages, un peu avant l’âge, peut-être, car je n’avais encore que douze ans, et les sages m’élevèrent comme si j’avais été leur propre enfant, car les jeunes gens qui viennent à eux sachant le grec sont leurs préférés, comme s’ils étaient déjà prédisposés à leur propre façon de vivre (2, 31).

Mais là s’arrête l’intérêt porté par les sages orientaux à la langue grecque. En Inde ne devient pas philosophe qui veut, comme c’est le cas en Grèce ; la supériorité de la sagesse indienne est présentée par Phraote, lui qui connaît la philosophie grecque : la comparaison entre les pirates et les philosophes grecs, aussi avides de profit les uns que les autres, est remarquable d’enseignement (2, 29). Même Alexandre n’a pas eu accès à la vraie sagesse, il n’est pas allé assez loin, ni géographiquement, ni spirituellement ; et, surtout, il n’a pu prendre la citadelle des vrais sages, « eux qui habitent entre l’Hyphase et le Gange », car, comme le dit Phraotès, « jamais la forteresse qu’ils habitent, quand bien même il aurait lancé contre elle mille Achille et trente mille Ajax, ne serait tombée en son pouvoir » (2, 33).

Une adaptation de la culture grecque

Philostrate joue avec les mots de la culture grecque en les transposant et en leur donnant parfois une allure cocasse, vrai clin d’œil du narrateur au lecteur de même culture. La culture grecque s’est adaptée, et le bon mot, sorti de son contexte, donne la mesure de la réutilisation de la langue grecque classique, la réécriture d’un vers d’Euripide par Damis ne manquant pas de saveur (2, 14).

L’adaptation souriante de la culture grecque à ce nouveau terrain désacralise le mythe et ramène le héros à une existence très humaine, voire animale. C’est ainsi que le nouvel Ajax, paré de tous les traits du valeureux Ajax homérique, est désormais l’éléphant de combat de Porus : « Car il avait donné ce nom à l’éléphant, jugeant qu’un grand animal méritait un grand nom. » (2, 12). Cet esprit est celui qui parcourt toute l’œuvre (3, 31-32).

Ce n’est pas la poésie de Sappho par exemple qui suscite l’intérêt d’Apollonios mais celle de son amie, l’autochtone, Damophylé, « cette femme pamphylienne dont on dit qu’elle fut l’amie de Sappho et qu’elle composa les hymnes que l’on chante à l’Artémis de Perga, dans les modes éoliens et pamphyliens, […] le mode éolien [ayant] été transposé dans le mode le plus aigu, celui qui est propre aux Pamphyliens » (1, 30).

Une remise en cause des modèles ?

L’histoire de la Grèce prend une toute autre dimension, puisque, pour la présenter, le sage Iarchas adopte le point de vue des Troyens ou des ennemis d’Athènes, et il fait des gens modestes les vrais héros. C’est ainsi toute la conception du héros grec et des valeurs liées à l’héroïsme qui est à remettre en cause dans la réception par les Grecs de la Guerre de Troie (3, 19). De même, les mobiles avancés par les Grecs pour la justification de la Guerre de Troie ne peuvent que faire sourire Iarchas : « une femme qui, selon toute vraisemblance, ne fut même pas enlevée contre son gré » (3, 20 ; 3, 25) ; et Apollonios ne prend nul ombrage à entendre la sagesse hindoue railler la pseudo-sagesse grecque.

Au sein de la plus grande fantaisie littéraire, celle où le romancier a tous les pouvoirs du Créateur, la remise en cause du modèle grec peut n’être qu’écriture divertissante pour gens cultivés qui souriront de voir le modèle devenu cible. Et pourtant, la lumière du rayonnement du grec n’en serait-elle pas devenue plus pâle ?

3. Les brèches linguistiques et culturelles dans l’édifice de l’hellénocentrisme construit par l’atticiste Philostrate

 

Retour à la barbarie et perte de l’identité grecque

La fantaisie ne se nourrirait-elle pas parfois de la réalité ? Le cas des habitants d’Erétrie, Grecs de l’île d’Eubée, déportés en masse par Darius, en est un exemple frappant : cinq cents ans après leur déportation, la culture grecque n’est plus que ruine et silence. Tout a été fait pour qu’elle disparaisse, comme le dit le Roi à Apollonios :

Les Érétriens, jusqu’à hier étaient mes ennemis et ceux de mes pères, puisqu’ils avaient autrefois porté les armes contre nous, et notre protection leur était refusée, pour que fût anéantie leur race.

Tombeaux éventrés, grec des épitaphes défiguré, retour au néant d’un monde – la cité grecque avec sa langue, ses temples, son agora.

« Des hommes à demi-barbares et dépourvus de culture » (1, 16) ou l’inversion des valeurs grecques

Lorsque les lieux de culte ne sont plus entretenus et que les dieux grecs ne sont plus honorés, le signe du recul – voire de la perte – de l’identité grecque est manifeste. La scène rapportée à propos du temple d’Apollon Daphnéen à Antioche est bien significative :

Apollonios vit ce sanctuaire si charmant, dans lequel, pourtant, on ne faisait rien de sérieux, et où ne se trouvaient plus que des hommes à demi-barbares et dépourvus de culture [...]. Puis, regardant la rivière Ladon : ‘Ce n’est pas seulement ta fille, dit-il, qui a été métamorphosée ; toi aussi, apparemment, en devenant barbare, de Grec et d’Arcadien que tu étais’ (1.16).

Parfois les mythes subsistent mais ils sont vidés de leur substance : les Perses par exemple « aiment particulièrement Orphée, peut-être à cause de sa tiare et de son large pantalon, car ce ne peut être pour sa musique et ses chants qui charmaient les êtres » (1, 25) : le héros, en effet, assis sur un rocher et en train de charmer les animaux et les plantes au son de sa lyre, évocation fréquente dans l’Antiquité, est toujours représenté avec ce costume ; la tiare, bandeau de tête, était portée par les rois perses et les souverains hellénistiques qui cherchaient à les imiter ; quant au large pantalon, l’ἀναξυρίς, il appartient au costume des Perses et des Scythes ; ainsi l’a-t-on attribué à Orphée, le magicien thrace. Le mythe a été vidé de sa substance, il n’est laissé au barbare que ce qu’il est censé connaître : le costume.

L’hellénocentrisme est mis à mal par l’image en creux qui est donnée d’Athènes : ce n’est pas le passé glorieux d’Athènes qui est mis en scène dans les tapisseries du palais du Roi de Babylone, mais les épisodes glorieux des ennemis, donc les moments douloureux pour Athènes :

On y voit également l’occupation d’Athènes et celle des Thermopyles, et des scènes plus chères aux Mèdes encore, des fleuves asséchés, un pont sur la mer et la façon dont fut percé l’Athos (1, 25).

Le banni grec devient le héros perse, c’est le cas de Thémistocle présenté par le Roi de Babylone (1, 29) : Thémistocle, le vainqueur de Salamine, banni ensuite par Athènes, se retira en Asie Mineure, chez les Perses dont il apprit même la langue. Reçu à la cour d’Artaxerxès 1er, il se vit offrir par ce dernier plusieurs villes d’Asie Mineure pour sa subsistance : Magnésie pour son « pain », Lampsaque pour son « vin » et Myonte pour les autres provisions. Renier sa langue après avoir chanté le péan de la victoire à Salamine, et apprendre le perse !

Un des buts de l’expédition d’Alexandre aurait pu être la connaissance et l’acquisition de la sagesse des brahmanes en vue d’une seule et même culture comme les inscriptions de ces autels pourraient l’attester :

Ils traversèrent le fleuve Hydraotès, traversèrent le territoire de plusieurs peuples et atteignirent l’Hyphase ; trente stades en deçà, ils trouvèrent des autels sur lesquels était inscrit : À MON PÈRE AMMON, À HÉRACLÈS MON FRÈRE, À ATHÉNA PROVIDENCE, À ZEUS OLYMPIEN, AUX CABIRES DE SAMOTHRACE, AU SOLEIL INDIEN ET À APOLLON DELPHIEN (2, 43).

Et la suite, particulièrement intéressante, souligne la fierté de la résistance des autochtones :

Ils racontent aussi qu’il y avait une colonne de bronze sur laquelle était écrit : ALEXANDRE S’EST ARRÊTÉ ICI. Nous pouvons penser que les autels furent élevés par Alexandre, pour marquer solennellement les limites de son royaume, je pense, mais que la colonne fut élevée par les Indiens d’au-delà du Phase, tout fiers de ce qu’Alexandre ne fût pas allé plus avant (2, 43).

La langue grecque n’est plus le sésame qui ouvre toutes les portes

C’est le secrétaire d’Apollonios, Damis, originaire de Ninive, qui connaît les langues des barbares » (1, 19) et qui sait se faire comprendre d’eux ; Apollonios, lui, a souvent besoin d’un interprète (1, 27 ; 2, 23 ; 2, 26 ; 3, 28). La langue grecque est la langue des élites mais la romanisation est en marche, le pouvoir politique ne cherche pas à assurer son rayonnement. Apollonios lui-même conseille une forme de soumission à Rome, la langue n’étant qu’un des organes du pouvoir : lors d’un différend entre deux villages, présenté par le gouverneur de Syrie3, Apollonios

ajouta qu’il ne fallait pas, pour des villages si petits que peut-être de simples particuliers en possédaient de plus considérables, entrer en conflit avec les Romains, ni d’ailleurs, même pour de plus grands motifs, recourir à la guerre (1, 37).

Rome n’est-elle pas l’aimant qui attire toute la culture à elle, qui draine l’élite intellectuelle ? Voici ce jeune homme, habitant de Messène en Arcadie, donc de souche grecque, qui déplore l’éducation donnée par son père (7, 42) : comment a-t-il pu l’envoyer se former à Rome pour apprendre le droit, un droit enseigné bien entendu en latin ? L’élite romaine était-elle aussi hellénisée que l’on veut bien le dire puisque l’on envoyait déjà son enfant de Grèce faire son droit à Rome pour lui donner une éducation de choix ?

Même en Grèce l’administration n’est plus grecque et Apollonios donne ce conseil à l’empereur Vespasien :

il faut envoyer des hommes qui aient quelque rapport avec les provinces qu’ils auront à gouverner : que le sort appelle des hommes sachant le grec à administrer des populations de langue grecque, et des hommes sachant le latin pour des populations de même langue qu’eux, ou de dialectes voisins. πέμπειν ἑλληνίζοντας μὲν Ἑλληνικῶν ἄρχειν, ῥωμαΐζοντας δὲ ὁμογλώττων καὶ ξυμφώνων. Pendant le temps où j’ai vécu en Péloponnèse, le gouverneur de la Grèce était un homme qui ne connaissait rien au monde grec et, de leur côté, les Grecs ne le comprenaient pas. Aussi commettait-il des fautes, autant qu’on en commettait envers lui (5, 36).

La quête de la sagesse hindoue montre les limites de l’hellénisme. Damis, parlant en son propre nom, souligne bien en quoi les lettres grecques peuvent être utiles pour un non-grec d’origine :

je jugeai que, si je m’associais à lui, j’acquerrais la réputation d’un savant, au lieu d’un sot et d’un ignorant, d’un homme cultivé, au lieu d’un barbare πεπαιδευμένος δὲ ἐκ βαρβάρου, je pensai aussi que, si je le suivais, […] je deviendrais, grâce à lui, un Grec digne de me mêler aux Grecs. Ἕλλησί τε ἐπιμίξειν Ἕλλην ὑπ´ αὐτοῦ γενόμενος (3, 43).

Même si la culture grecque reste l’apanage des élites, il est clair que son rayonnement a bien perdu de son intensité. Si, dans la Vie d’Apollonios de Tyane, le grec affiche encore sa supériorité en tant que langue de la culture et de la philosophie, il semble qu’il soit en train de trouver son maître : l’ouverture de la pensée grecque à la pensée hindoue marque un tournant. Le grec se découvre point de départ et non point d’aboutissement de la culture de l’autre. Il serait intéressant de voir comment évoluent ces éléments d’analyse dans l’étude des Éthiopiques d’Héliodore, ouvrage rédigé entre le règne de Sévère-Alexandre et la seconde moitié du IVe siècle, à une époque où cette supériorité de la culture grecque dans l’approche de l’autre ne va plus du tout de soi.

Le vainqueur est devenu le vaincu, la romanisation fait son œuvre. Seulement « pour le sage, la Grèce est partout, et il ne considérera aucun pays comme désert et barbare, car il vit sous le regard de la Vertu… » (1, 34).

Article publié initialement dans

Figures de l’étranger autour de la Méditerranée antique : à la rencontre de l’Autre, Actes du colloque UPPA-CRPHL Antiquité méditerranéenne : à la rencontre de « l’Autre » : Perceptions et représentations de l’étranger dans les littératures antiques, M.-F. Marein, P. Voisin, J. Gallego (éds.), CRPHL, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 307-316.

Bibliographie

 

Pour une bibliographie étoffée on se reportera à l’article « Les gymnosophistes ou l’éveil de la Grèce à la pensée hindoue », Actes du Colloque Les voix de l’éveil. Écritures et expérience spirituelle, articles réunis et présentés par Pouilloux (J.-Y.) et Marein (M.-F.), Paris, L’Harmattan, 2009.

À ces ouvrages on voudra bien ajouter :

Billault (A.), Les formes romanesques de l’héroïsation dans la Vie d’Apollonios de Tyane de Philostrate, Paris, B.A.G.B., 3, 1991, p. 267-274.

Bowie (E. L.), Apollonius of Tyana : tradition and reality, A.N.R.W., II, 16, 2, 1978.

Grimal (P.), Romans grecs et latins : Philostrate, Vie d’Apollonios de Tyane, Paris, Gallimard, 1958.

Hanus (Ph.), « La vie d’Apollonios de Tyane : d’une géographie réelle à une géographie mythique », dans Carrière (J.-C.) (éd.), 1992, Inde, Grèce ancienne. Regards croisés en anthropologie de l’espace, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 81-97.

Muckensturm-Poulle (C.), « L’espace des gymnosophistes », dans Carrière (J.-C.) (éd.), ibid., p. 113-124.

Notes

  1. Iliade, 17, 133 sq. ; 2, 308 ; Vie d’Apollonios de Tyane, 2, 14 ; 3, 6 ; etc.
  2. 2, 20, ce sont trois des plus grands peintres grecs du ve s. av. J.-C.
  3. La Syrie était alors province romaine ; son territoire s’étendait jusqu’à l’Euphrate, qui formait la frontière avec l’empire parthe.
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