Version grecque traduite et commentée : LYSIAS, Oraison funèbre § 4 - 6 La véritable identité des Amazones.

(4) Ἀμαζόνες γὰρ ῎αρεως μὲν τὸ παλαιὸν ἦσαν θυγατέρες͵ οἰκοῦσαι δὲ παρὰ τὸν Θερμώδοντα ποταμόν͵ μόναι μὲν ὡπλισμέναι σιδήρῳ τῶν περὶ αὐτάς͵ πρῶται δὲ τῶν πάντων ἐφ΄ ἵππους ἀναβᾶσαι͵ οἷς ἀνελπίστως δι΄ ἀπειρίαν τῶν ἐναντίων ᾕρουν μὲν τοὺς φεύγοντας͵ ἀπέλειπον δὲ τοὺς διώκοντας· ἐνομίζοντο δὲ διὰ τὴν εὐψυχίαν μᾶλλον ἄνδρες ἢ διὰ τὴν φύσιν γυναῖκες· πλέον γὰρ ἐδόκουν τῶν ἀνδρῶν ταῖς ψυχαῖς διαφέρειν ἢ ταῖς ἰδέαις1 ἐλλείπειν.2 (5) ἄρχουσαι δὲ πολλῶν ἐθνῶν͵ καὶ ἔργῳ μὲν τοὺς περὶ αὐτὰς καταδεδουλωμέναι͵ λόγῳ δὲ περὶ τῆσδε τῆς χώρας3 ἀκούουσαι κλέος μέγα͵ πολλῆς δόξης καὶ μεγάλης ἐλπίδος χάριν παραλαβοῦσαι τὰ μαχιμώτατα τῶν ἐθνῶν ἐστράτευσαν ἐπὶ τήνδε τὴν πόλιν4. τυχοῦσαι δ΄ ἀγαθῶν ἀνδρῶν ὁμοίας ἐκτήσαντο τὰς ψυχὰς τῇ φύσει͵ καὶ ἐναντίαν τὴν δόξαν τῆς προτέρας λαβοῦσαι μᾶλλον ἐκ τῶν κινδύνων ἢ ἐκ τῶν σωμάτων ἔδοξαν εἶναι γυναῖκες. (6) μόναις δ΄ αὐταῖς οὐκ ἐξεγένετο ἐκ τῶν ἡμαρτημένων μαθούσαις περὶ τῶν λοιπῶν ἄμεινον βουλεύσασθαι͵ οὐδ΄ οἴκαδε ἀπελθούσαις ἀπαγγεῖλαι τήν τε σφετέραν αὐτῶν δυστυχίαν καὶ τὴν τῶν ἡμετέρων προγόνων ἀρετήν· αὐτοῦ γὰρ ἀποθανοῦσαι͵ καὶ δοῦσαι δίκην τῆς ἀνοίας͵ τῆσδε μὲν τῆς πόλεως διὰ τὴν ἀρετὴν ἀθάνατον τὴν μνήμην ἐποίησαν͵ τὴν δὲ ἑαυτῶν πατρίδα διὰ τὴν ἐνθάδε συμφορὰν ἀνώνυμον κατέστησαν. ἐκεῖναι μὲν οὖν τῆς ἀλλοτρίας ἀδίκως ἐπιθυμήσασαι τὴν ἑαυτῶν δικαίως ἀπώλεσαν.

  1. « leur apparence physique »
  2.  « céder, être inférieur » 
  3. Il s’agit de l’Attique
  4. Il s’agit d’Athènes

 

Discours qu’on attribue à Lysias, qui l’aurait composé pour un autre (puisqu’en qualité de métèque, il ne pouvait pas prononcer cet éloge officiel des citoyens morts pour la patrie). Discours appartenant  effectivement à un genre officiel, où abondent les thèmes convenus du genre épidictique, et dont le style ne permet pas aux qualités habituelles de simplicité qui sont celles de Lysias de se manifester.

Deux remarques : d’abord, précisément la (mauvaise) qualité du style : le passage est plein d’antithèses forcées (hommes/femmes, moral/physique, mémoire/oubli, justice/injustice, etc.), ou même inexactes (l’opposition des mots ἒργῳ λόγῳ est  formelle, ou plutôt ne correspond qu’imparfaitement à l’opposition d’idées) ; le style, du fait de ces antithèses systématiques,  est laborieux et lourd.

Sur le plan de l’idée, cependant, quelques éléments intéressants : le paragraphe est fondé sur un renversement, qui n’est pas uniquement rhétorique : les Athéniens contribuent finalement à révéler à ces Amazones leur véritable identité de femmes : au départ, elles ressemblent à des hommes, et représentent la violence pure (filles d’Arès) et inscrivent leur action dans ce désordre absolu où les femmes seraient supérieures aux hommes, et elles ont donc une apparence féminine qui dément ce qu’elles sont.  Grâce aux Athéniens, qui les mettent en déroute, on voit qu’elles ne sont plus « que » des femmes, elles rejoignent leur apparence physique ; Athènes a rétabli l’harmonie du monde (de l’Antiquité !), et, du reste, cette violence introduite par leur comportement anti-naturel est présentée comme une faute (cf. le vocabulaire de la justice et du châtiment). Leur folie leur vaut le châtiment réservé à la race de bronze : l’extinction totale dans la mort, sans laisser de nom. Le trépas anonyme les punit justement d’avoir usurpé le nom de guerrier et convoité le sol d’autrui.

N.B. Pour un autre récit, voir Plutarque : Vie de Thésée § 26

Paragraphe 4

Jadis vivaient les Amazones ; elles étaient filles d’Arès, et habitaient près du fleuve Thermodon. Elles étaient les seules, parmi les peuples d’alentour, à être armées de fer, et elles furent les premières dans le monde à monter sur des chevaux. De cette façon, sans qu’ils s’y attendent, elles pouvaient surprendre, à cause de l’ignorance qu’ils en avaient, ceux de leurs adversaires qui s’enfuyaient, ou au contraire échapper à ceux qui les poursuivaient. On les considérait, du fait de leur courage, comme des hommes, et non, selon leur sexe, comme des femmes. C’est qu’elles semblaient plutôt l’emporter sur les hommes, par leur qualité d’âme, que leur céder, par la faiblesse de leurs corps. [par leur apparence physique]

-  La première proposition doit se traduire en donnant tout son sens au verbe être, « exister » : en effet si l’on dit qu’elles étaient « autrefois » filles d’Arès, on sous-entend qu’existant encore, elles ne le sont plus, ce qui ne peut de toute façon être le cas. L’adverbe « autrefois » qualifie l’existence (révolue) des Amazones, et non leur qualité de filles d’Arès.

- τῶν περὶ αὐτάς : expression consacrée : mot-à-mot, parmi ceux [qui vivaient] autour d’elles, soit, selon les contextes, dans le voisinage, aux alentours, dans l’entourage…

- ἀνελπίστως : un adverbe modifie un verbe ou un adjectif ; dans la phrase, il ne peut porter que sur le verbe prendre (ᾕρουν), donc entre les deux sens de l’adverbe, il fallait choisir non pas « de façon désespérée », mais « de façon inattendue ».

- Bien traduire les deux verbes ἐνομίζοντο et ἐδόκουν : le premier est un passif « elles étaient considérées comme », le deuxième qui pourrait, selon le contexte signifier « croire » ou « sembler » ne peut, dans son parallélisme avec le premier verbe, que signifier : « elles semblaient ».

Paragraphe 5

Elles commandaient à de nombreux peuples, et comme elles avaient de fait fini de soumettre leurs voisins, prétextant, en apprenant la très grande renommée de notre pays, d’avoir un grand espoir de s’illustrer, elles emmenèrent avec elles les nations les plus belliqueuses,  pour faire une expédition contre notre cité. Mais, rencontrant des hommes valeureux, elles eurent des âmes conformes à leur sexe, et, démentant leur première réputation, elles comprirent qu’elles étaient des femmes, plus à cause des dangers qu’elles coururent, que du fait de leurs corps. (Il faudrait en français correct faire l’inverse et dire « elles comprirent que, si elles étaient des femmes, c’était moins à cause de leur apparence physique, que du fait des dangers qu’elles coururent)

- καταδεδουλωμέναι est un participe parfait ; comme nous sommes dans le passé, si on le traduit par un verbe conjugué, il faut employer le plus-que-parfait.

- L’opposition ἒργῳ λόγῳ fonctionne de façon mécanique, mais sans grande netteté ; c’est une formule stéréotypée (en réalité# en paroles) qui n’a de sens ici que si l’on oppose « le fait » d’avoir fini d’asservir les peuples des environs, et « la parole » c’est-à-dire le prétexte de vouloir aller chercher le renom en apprenant qu’il y avait un peuple plein de gloire à aller vaincre qu’on entend au sujet de la gloire d’Athènes ; A vouloir rendre vraiment l’opposition, le mot ἒργῳ porterait non sur les participes mais sur le groupe dépendant de  χαριν.

χάριν (en vue de, pour) commande les deux génitifs antéposés, qui forment probablement un « hendyadin » : une grande gloire et beaucoup d’espoir = un grand espoir de s’illustrer.

- τὰ μαχιμώτατα étant un neutre, le mot à sous-entendre est « ἒθνη » tiré du génitif partitif.

- Le verbe παραλαμβάνω veut dire très normalement « prendre avec soi comme allié ».

- Le démonstratif τήνδε (cette ville-ci) est le démonstratif de la première personne ; il faut le traduire par « notre ville ».

- Le verbe τυγχάνω se contruisant avec le génitif, le complément de τυχοῦσαι est ἀγαθῶν ἀνδρῶν.

- En grec, le complément d’objet, quand il a un attribut, prend l’article défini, contrairement au français (elles acquirent des âmes semblables. De même avec ἐναντίαν τὴν δόξαν (une réputation contraire). Noter la place de l’adjectif, hors du groupe nominal, article + nom,  puisqu’il est attribut.

- Réviser la conjugaison du verbe acquérir, la construction de « bien que » en français.

Paragraphe 6

Mais elles furent les seules à ne pas tirer des leçons des fautes qu’elles avaient commises pour prendre de meilleures décisions dans l’avenir : elles ne purent rentrer chez elles pour annoncer leur propre malheur, comme la vaillance de nos ancêtres. En effet, c’est sur notre sol même qu’elles moururent et qu’elles furent punies de leur folie, inscrivant notre cité dans une mémoire éternelle, à cause de sa vaillance, tandis que leur défaite chez nous jetait leur patrie dans l’obscurité. Ainsi ces femmes, pour avoir injustement convoité la terre d’autrui, perdirent justement la leur.

- Quand on peut traduire la valeur temporelle des aoristes, il faut le faire : ainsi pour μαθούσαις et ἀπελθούσαις.

- Le participe μαθούσαις est compris dans la négation : il ne leur fut pas possible, tirant des leçons, de prendre de meilleures décisions : de tirer des leçons et de prendre…

- Ne pas confondre βούλομαι et βουλεύομαι.

- αὐτοῦ est un adverbe de lieu qui signifie « ici-même, sur place ».

- Ne pas oublier de traduire ἐνθάδε : leur malheur d’ici.

- Les féminins de la dernière phrase sous-entendent le nom « πατρίδα », et le verbe ἀπώλεσαν est l’aoriste de ἀπόλλυμι donc son sens est actif.

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