Version grecque traduite et commentée : Alceste d’Euripide vers 779-804. Une philosophie de la vie …… 

Le personnage (Héraclès), ne comprenant pas la mine déconfite du serviteur d’Admète, chez qui il vient d’arriver, (et qui s’est borné à lui dire que quelqu’un, chez Admète, était mort, sans lui  dire qu’il s’agissait de sa femme) veut lui apprendre à jouir de la vie.

 

Δεῦρ΄ ἔλθ΄͵ ὅπως ἂν καὶ σοφώτερος γένῃ.                              1

Τὰ θνητὰ πράγματ΄ οἶδας ἣν ἔχει φύσιν;

Οἶμαι μὲν οὔ· πόθεν γάρ; ἀλλ΄ ἄκουέ μου.

Βροτοῖς ἅπασι κατθανεῖν ὀφείλεται͵

κοὐκ ἔστι θνητῶν ὅστις ἐξεπίσταται                                         5

τὴν αὔριον μέλλουσαν εἰ βιώσεται·

τὸ τῆς τύχης γὰρ ἀφανὲς οἷ προβήσεται͵

κἄστ΄ οὐ διδακτὸν οὐδ΄ ἁλίσκεται τέχνῃ.

Ταῦτ΄ οὖν ἀκούσας καὶ μαθὼν ἐμοῦ πάρα͵

εὔφραινε σαυτόν͵ πῖνε͵ τὸν καθ΄ ἡμέραν                                10

βίον λογίζου σόν͵ τὰ δ΄ ἄλλα τῆς τύχης.

Τίμα δὲ καὶ τὴν πλεῖστον ἡδίστην θεῶν

Κύπριν βροτοῖσιν· εὐμενὴς γὰρ ἡ θεός.

Τὰ δ΄ ἄλλ΄ ἔασον ταῦτα καὶ πιθοῦ λόγοις

ἐμοῖσιν, εἴπερ ὀρθά σοι δοκῶ λέγειν,                                        15

οἶμαι μέν. οὔκουν τὴν ἄγαν λύπην ἀφεὶς

πίῃ μεθ΄ ἡμῶν τάσδ΄ ὑπερβαλὼν τύχας͵

στεφάνοις πυκασθείς; καὶ σάφ΄ οἶδ΄ ὁθούνεκα

τοῦ νῦν σκυθρωποῦ καὶ ξυνεστῶτος φρενῶν

μεθορμιεῖ σε πίτυλος ἐμπεσὼν σκύφου.                                  20

Ὂντας δὲ θνητοὺς θνητὰ καὶ φρονεῖν χρεών·

ὡς τοῖς γε σεμνοῖς καὶ συνωφρυωμένοις

ἅπασίν ἐστιν͵ ὥς γ΄ ἐμοὶ χρῆσθαι κριτῇ͵

οὐ βίος ἀληθῶς ὁ βίος͵ ἀλλὰ συμφορά.

 

Θεράπων :

ἐπιστάμεσθα ταῦτα· νῦν δὲ πράσσομεν                                   25

οὐχ οἷα κώμου καὶ γέλωτος ἄξια.

 

Euripide      Alceste  (V.779-804)

 

Une philosophie de la vie...  Alceste d’Euripide vers 779-804

 

C’est Héraclès qui parle : Admète l’a reçu selon les lois de l’hospitalité, sans lui dire qu’il vient de perdre sa femme , et il ne comprend pas la mine déconfite du  serviteur qui lui sert à boire et à manger. Il va donc lui prêcher le « carpe diem » en lui conseillant de bannir tous les soucis pour profiter de la vie telle qu’elle se présente. Mais en même temps, l’impossibilité de connaître l’avenir, catégoriquement affirmée, la volonté de se cantonner dans les plaisirs tout simples de l’existence, sont des indices du changement d’état d’esprit dans l’Athènes de la fin du Vème siècle : il faut comparer avec les grandes tirades du Prométhée d’Eschyle où étaient au contraire glorifiées la confiance dans la science  qui permettait de connaître le ciel, c’est-à-dire de se diriger dans l’espace comme dans l’avenir, et qui donnait à l’homme une volonté de conquête du monde bien différente du repli que prône Héraclès dans les petits plaisirs de l’existence, comme dans le culte de Cypris qu’il conseille.

Viens ici, pour apprendre encore quelque sagesse. La condition mortelle, sais-tu quelle est sa nature ? Non, je pense ; Car d’où le saurais-tu ? Eh bien, écoute-moi. Tous les hommes sans exception sont obligés de mourir, et il n’est pas un seul homme qui sache vraiment s’il sera encore en vie le jour qui va venir. Car le hasard, on ne voit pas où il va se diriger : aucun  moyen de l’enseigner, pas de science pour mettre la main dessus. (v. 1-8)

- Cet ensemble ne pose guère de problème, sinon de traduction : un texte de théâtre ne se traduit pas comme un morceau d’éloquence. Donc rechercher la légèreté

- Tous les mots sont importants : dans la sentence « Βροτοῖς… etc », il faut donner du poids à chaque mot : non pas : « tous les hommes doivent mourir » mais tous sans exception, et non pas « doivent » simplement, mais un mot moins « passe partout » qui traduise vraiment le verbe employé : « sont redevables de »  dans son sens étymologique.

- Ne pas confondre le εἰ de l’interrogative indirecte avec le εἰ conditionnel qui en général si c’est une éventualité se construit avec ἂν + Subj : ainsi εἰ βιώσεται est une interrogative indirecte au futur de l’indicatif dépendant de ἐξεπίσταται. « οἷ προβήσεται » est une autre interrogative indirecte au futur, dépendant de ἀφανὲς construit personnellement .

- Bien traduire le verbe ἁλίσκεται dont le sens est très concret : mettre la main sur quelque chose à l’actif.

Maintenant que tu as entendu et appris cela de moi, réjouis-toi, bois ; chaque jour de ta vie, considère-le comme tien, et tout le reste, mets-le au compte de la fortune. Honore aussi celle qui, de loin, parmi les divinités, est la plus agréable aux mortels, Cypris. Car elle est bienveillante, cette déesse. (v. 9-13)

- Là encore le problème est de traduire légèrement les participes passés apposés, en montrant bien l’antériorité, et la fonction de ἐμοῦ πάρα qui marque l’origine.

- La construction de λογίζου doit être clairement montrée : une première fois construit avec un Cod et un attribut du Cod (σόν), et une deuxième fois avec un deuxième cod (τὰ δ΄ ἄλλα) et un attribut formé d’un participe sous-entendu dont dépend le génitif possessif τῆς τύχης comme génitif marquant l’appartenance. Rappelons que l’adjectif possessif épithète se place entre l’article et le nom ou après le nom, mais l’article est alors répété ; ici la place de σόν comme le mouvement du texte en faisait un attribut du cod.

Quant au reste, laisse-le tomber, et fie-toi à ce que je te dis, si du moins ce que je dis te semble correct. Et je le pense. Ne vas-tu donc pas abandonner cet excès de chagrin, et boire avec nous, la tête ceinte de couronne, en jetant tes soucis par-dessus bord ? Je sais bien que le bruit cadencé de la coupe qu’on repose te fera naviguer loin des sombres horizons de ton âme crispée. (v. 14-20)

- Il faut différencier le groupe τὰ δ΄ ἄλλαταῦτα puisque ce démonstratif ne renvoie à rien d’autre, si ce n’est à ce ἄλλα : quant au reste, laisse cela.

- La particule μέν quand elle est employée seule dans une réponse (ou une question) a une nuance de politesse (« c’est du moins mon avis »).

-  L’interrogatif οὔκουν est à traduire correctement : est-ce que... ne... pas (réponse prévue : oui), et le futur (seule analyse possible de la forme πίῃ pour une deuxième personne : le futur moyen du verbe « boire ») marque une interrogation pressante : ne vas-tu pas…

- Les deux premiers participes (qui sont des aoristes) ont une valeur de circonstanciels de temps, marquant l’antériorité, mais le troisième est nettement différent, c’est une simple apposition au sujet montrant la manière et non le temps ; donc il ne fallait pas mettre les trois participes sur le même plan.

- Enfin la difficulté, dans la métaphore où le mouvement régulier de la coupe qu’on repose sur la table est comparée aux coups réguliers de la rame, est de traduire tous les mots ni d’en supprimer, ni d’en rajouter ; le génitif φρενῶν est complément  des deux autres génitifs qui sont  compléments du verbe μεθορμιεῖ. Et le participe ἐμπεσὼν fait allusion en même temps à la rame qui retombe et à la coupe qu’on repose sur la table .

Quand on est mortel, on doit aussi penser en mortels. Car, pour les mines graves, ou pour les sourcils froncés, la vie n’est pas une vraie vie, c’est une longue misère, du moins si on m’en prend pour juge.
Le serviteur : Nous savons tout cela ; mais aujourd’hui, nous ne sommes pas dans un état qui permette de rire ou de festoyer. (v. 21-26)

- Il faut bien traduire la valeur causale du participe « Ὂντας » :  une simple apposition de l’adjectif « Mortels,… » ne suffit pas

- Les deux ὡς ne sont pas du tout les mêmes : le premier est un coordonnant, le second une conjonction (dont l’accent est dû à la présence de l’enclitique γε suivant, et il introduit une expression à l’infinitif (du type ὡς ἒπος εἰπεῖν) où κριτῇ est attribut de ἐμοὶ complément de χρῆσθαι.

Le verbe πράσσομεν, quand il est construit avec un adverbe, ou un adjectif au neutre pluriel à valeur adverbiale (qui est sous-entendu ici – « τοιαῦτα » - le corrélatif de οἷα  introduisant une  relative comparative) exprime un état et on une action (cf καλῶϛ, εὖ, ἂριστα,…πράττειν, être heureux)

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