Traduction des textes de savoir et savoir partagé

Jeune garçon se rendant à l'étude, vase à figures rouges, Attique, Ve siècle av. J.-C.. © The Metropolitan Museum of Art

 

Ce titre marque bien une double préoccupation : examiner d’une part ce que peut recouvrir la notion de textes de savoir dans l’Antiquité gréco-latine, et de l’autre montrer la nécessité qu’il y a aujourd’hui à réunir et partager des compétences dispersées entre spécialistes pour traduire ces textes.

C’est à partir de notre expérience de traducteur de traités géographiques, astronomiques, et mythologiques de l'Antiquité gréco-latine, au sein d’une équipe pluridisciplinaire, que nous examinerons ces deux questions intimement liées, en rappelant d’abord les principes essentiels qui nous ont guidés dans notre entreprise. Nous espérons seulement que l’on ne verra pas trop de présomption à citer souvent nos différents travaux et à affirmer nos choix de traduction, qui, si nous les défendons, n’en demeurent pas moins toujours susceptibles d’être re-travaillés et améliorés.

1. Quelques principes de traduction

Traduction et adaptation

Les travaux engagés par cette équipe répondaient à une exigence majeure : pousser le plus loin possible la rigueur et l’exactitude scientifique afin de réduire la marge d’indétermination dans la restitution des concepts clefs. Il nous importait avant tout de respecter l’écart temporel et de restituer l'œuvre dans sa culture et sa langue déterminées, par exemple pour les livres XVII et XVIII de Strabon sur l'Égypte, non pas le grec classique du Vème siècle av. J. C., mais celui de l’époque de l’auteur, c’est-à-dire celui du Ier siècle av. J.-C.

La traduction d’une œuvre étrangère devait, selon nous, s'efforcer de re-présenter la culture et le savoir de l’Autre, non sous une forme commune, et en laquelle nous pourrions nous retrouver et nous reconnaître, mais au contraire en accentuant ses traits distinctifs et son originalité.

Toute idée d'adaptation était donc pour nous parfaitement inconcevable, car l’adaptation, en abolissant la distance temporelle, tend inévitablement à multiplier les anachronismes et les contresens. L’adaptation est une réécriture, dans la langue, la culture et les représentations de celui qui, annexant un texte à son monde, en devient le second auteur. Elle vise à assurer au lecteur un accès direct et immédiat dans un monde fictif où rien n’est à découvrir que soi-même, sous une autre forme. L’adaptation, quand elle n’est pas avouée, est une mystification qui flatte notre désir secret de croire en l’objectivité du monde.

Notre traduction, au contraire, se voulait une désadaptation. Car s'il nous est plutôt aisé de nous défaire quelque peu de notre vision ethnocentriste, nous sommes cependant spontanément enclins à adopter face à ce que nous appelons aujourd’hui “ la science ”, une conception évolutionniste et positiviste de la découverte scientifique. Le traducteur est, lui aussi, toujours habité par cette vieille idée héritée de Descartes d’un progrès constant des sciences et du savoir. Nous n'avons que trop souvent coutume de supposer et postuler que les problèmes théoriques que l’humanité se pose à travers les âges sont les mêmes, et c’est dans cet anachronisme plus subtil que le traducteur risque de tomber.

Ainsi c’est fréquemment d’un point de vue moderne que l’on traduit les termes techniques de manière à faire apparaître l’auteur traduit comme un précurseur, malgré la mise en garde de Canguilhem :

« la complaisance à rechercher, à trouver et à célébrer des précurseurs est le symptôme le plus net d'inaptitude à la critique épistémologique. Avant de mettre bout à bout deux parcours sur un chemin, il convient d'abord de s'assurer qu'il s'agit bien du même chemin.1»

Dans le même esprit et avec une argumentation serrée, Pierre Pellegrin2 a dénoncé l’illusion rétrospective qui conduit à traduire le couple de termes génos/ eidos par genre et espèce chez Aristote. En fait, le génos est le terme normal employé par cet auteur pour désigner une famille animale et le terme d’eidos renvoie, quant à lui, à une division de cette famille en groupes, c’est-à-dire à une division du génos en différents eidè, quel que soit le niveau taxinomique du génos. Autrement dit le mot génos peut aussi bien s’appliquer à ce que nous appelons un genre qu’à une famille, une classe, un ordre, etc., voire une espèce, pourvu qu’il puisse être subdivisé en plusieurs “ eidè ”. Aristote ne désigne pas par le terme d’eidè les taxons zoologiques que nous appelons des espèces. Il n’a pas de perspective taxinomique et pour lui l’espèce n’existe pas encore. C’est nous qui, traduisant eidos par espèce, attribuons à cette division une valeur épistémologique, en raison du préjugé taxinomique qui nous habite et dont nous avons grand mal à nous défaire. Succomber à la tentation de traduire génos et eidos par les termes traditionnels et inappropriés, a donc des conséquences immenses pour la compréhension de l’œuvre du philosophe : c’est ainsi modifier radicalement la perspective d’Aristote en assimilant sa pensée à la nôtre, et ouvrir la voie à quantité de confusions dont le traducteur est ici responsable.

Car le rôle du traducteur n’est pas seulement de traduire des mots, mais de restituer des concepts sans chercher à les acclimater de force dans une langue où ils n’ont pas leur place ou leur équivalent, sous prétexte de les rendre lisibles et facilement intelligibles. Son devoir n’est pas seulement de donner à lire un texte inaccessible sous sa forme originale, mais aussi d’éviter de donner à comprendre autre chose que ce que dit le texte. Il arrive souvent aux traducteurs de traduire un mot grec par un terme français authentifié par le dictionnaire bilingue, sans s’aviser que leur choix introduit en fait clandestinement un concept totalement étranger à la langue source.

Cet écart entre une interprétation purement lexicale du travail du traducteur et une interprétation conceptuelle peut être illustré par l’exemple fameux du mot grec psuchè. Il est évident que le choix du mot “ âme ” pour traduire ce terme introduit une dimension spirituelle et une connotation théologique étrangère au concept grec. Le traducteur doit penser non au sens “ hellénisé ” qu’il est capable de donner personnellement à ce terme mais au sens courant que ses lecteurs vont majoritairement lui donner. Or si le mot “ âme ” n’a rien à se reprocher, le concept d“ âme ” est indissolublement lié dans notre culture à ses valeurs chrétiennes qui, elles, sont totalement impertinentes dans le cas de la psuchè, que l’on prenne ce mot dans son acception homérique ou aristotélicienne.

Il en va de même pour le mot phrèn que les traducteurs d’Homère traduisent par « esprit, cœur, âme », alors qu’il désigne une partie bien concrète du corps humain : le diaphragme, ou au pluriel : les poumons!3. La traduction traditionnelle (esprit) déplace le lieu de la volonté et de la pensée telle que la conçoit Homère, et superpose une topographie symbolique (cœur, âme) à une topographie physique. Le malentendu qu’elle encourage est dû au fait qu’elle importe dans le texte tout un système de représentations qui en fausse la lecture4.

En ce sens la traduction, quelle que soit la nature du texte, est une véritable technique et le traducteur doit être autant, sinon davantage, un épistémologue et un anthropologue qu’un linguiste.

Qu’il faut être plusieurs pour être polyglotte

C’est donc ce savoir, toujours différent de l’image que nous pouvons nous en faire à travers nos connaissances d’aujourd’hui, qu’il nous fallait ramener à la surface, tout en sachant que le traducteur, aux prises avec les connaissances et les valeurs d’une société distante dans le temps et dans l’espace ne saurait être uniquement un explorateur des différences. Il remet nécessairement en jeu et en circulation ces connaissances et ces valeurs, brouillant ainsi ses propres frontières.

C’est pourquoi notre approche qui consistait à faire apparaître ces textes de savoir grec dans leur altérité, entendit aussi révéler clairement dans la traduction la position de ce savoir grec par rapport au nôtre, et j'ajouterai volontiers : dans cette dimension réflexive, spéculative qui lui est inhérent.

Ce même souci de faire apparaître ces textes au plus près des réalités qu’ils exprimaient ou désignaient nous a conduits à privilégier le travail en équipe avec des spécialistes de toutes disciplines, car le philologue ne peut être seul maître du sens : ses compétences sont insuffisantes et son savoir doit être nécessairement partagé. Les traductions conduites en particulier avec des égyptologues comme Jean Yoyotte, des indianistes comme Fabrizia Baldissera et Klaus Karttunnen, ou des astrophysiciens spécialistes de l'histoire des sciences comme Jean-Pierre Brunet ou Robert Nadal, ou avec des hellénistes et anthropologues comme Arnaud Zucker ou Jean-Marie Kowalski, n'ont pas eu pas pour but d'élaborer une traduction en quelque sorte omnisciente, mais à chaque fois de s’efforcer de faire entendre au travers de ses multiples accents et tonalités la voix de l’Étranger, dans une perspective de décentrement radicale.

2. Les textes de savoir

Tout texte n’est-il pas savant ?

Nous nous bornerons ici à quelques remarques de terminologie.

On a coutume de nos jours de distinguer dans le domaine de la traduction les textes dits spécialisés et les textes littéraires. De la même manière l’on pourrait être tenté pour ce qui concerne l’Antiquité, de classer, d'un côté, des textes spécialisés par leur champ, leur objet et leur visée - des textes où la langue est davantage simple outil de communication, visant à la transmission de messages, je pense par exemple au traité d'Autolykos de Pitane, Levers et couchers héliaques5-, et, de l’autre, des œuvres littéraires dont la totalité textuelle est unique, par exemple une tragédie de Sophocle. Mais s’il est clair que dans le cas du traité d'Autolykos son caractère spécialisé saute immédiatement aux yeux, comment cependant dénommer le vaste champ de tous les traités de philosophie, de rhétorique, de médecine, ou d'astronomie d'histoire et de géographie de l’Antiquité dont la spécialisation est bien souvent moins marquée ? Peut-on vraiment parler pour l'Antiquité comme on le fait pour notre époque de littérature spécialisée ou technique?Les Grecs, assurément, n'avaient pas la même ligne de partage que nous. Mais quel critère alors serions-nous susceptibles de retenir ?

Le sujet du texte ?

La distinction est attestée : prise chez Aristote elle fut fortement vulgarisée par les latins.

On trouvait d'un côté les artes ou les discours de type spéculatif qui ont trait à la nature et à la raison des choses - que le citoyen peut donc pratiquer ou étudier - et de l'autre les artes sordidae qui ne se préoccupent que de donner des consignes à suivre sans profonde réflexion ? Autrement dit, l'on distingue de fait entre technique spéculative et technique pratique. Rappelons aussi qu’une distinction platonicienne importante distinguait entre traités ésotériques et exotériques, les premiers supposant, pour les comprendre, une formation intellectuelle (une familiarité avec les concepts philosophiques, géométriques, musicaux, etc.), les autres non.

Mais cette distinction qui dans quelques cas peut sembler acceptable et pertinente ne permet pas de rendre compte de la plupart des traités qui nous sont parvenus et qui, jamais clos sur leur objet, sont le lieu de multiples interférences.…

D'abord, le plus grand scientifique aux yeux d’un géographe comme Strabon et d’autres savants est le plus grand poète : Homère ! En outre dans toutes les œuvres littéraires antiques, l'on rencontre des passages « techniques » . Dans les ouvrages d’histoire, on trouve ainsi des développements que l’on peut qualifier de techniques comme la description détaillée d’édifices ou des méthodes d’embaumement chez les Égyptiens d’Hérodote (II, 86-89), ou l’excursus sur la description des mines d’or d’Espagne chez Pline (N. H. 33, 70-78)6, etc.-. Mais bien que le caractère technique de ces développements soit parfois très poussé, ceux-ci font toujours partie d’un texte inscrit dans un discours plus général et ouvert sur le monde. Le public visé par les auteurs d’ouvrages que nous dirions, de prime abord technique : médical, astronomique, cynégétique, etc., est celui des gens cultivés et savants (qui connaissent Homère et les classiques), et non pas celui des techniciens. Les savants sont en effet polyvalents. Le traité Sur la pêche (Halieutica) d’Oppien de Cilicie au IIIe siècle de notre ère est en vers, composé dans une langue néo-homérique, et il décrit certains animaux réels, et d’autres qui appartiennent non seulement à la tradition populaire, mais aussi à la tradition du genre halieutique.

Les auteurs et savants de l’Antiquité en dehors de l'époque hellénistique où les savoirs prirent une très relative autonomie n’étaient pas spécialisés dans un domaine particulier. Un savant du IIe siècle av. J. C. comme Ératosthène, qui calcula à quelques mètres près la circonférence exacte de la terre, fut aussi poète et critique littéraire, philosophe, géomètre, historien, mathématicien, et bien sûr astronome. Il fut comme on aimait à le nommer un “ athlète du savoir ”, et Ptolémée, près de quatre siècles plus tard, fut au moins son égal.

L’enquête menée par le savant allemand Wellmann sur les sources du grammairien-zoologue Élien (IIème-IIIème siècle) est à ce titre suggestive. Dans un premier temps, il crut reconnaître un “ scientifique ”, le zoologue Alexandre de Myndos, comme la principale source d’Élien ; mais, après vingt-cinq années de recherche, il fit volte-face et privilégia une source littéraire : le grammairien, Pamphilos d’Alexandrie7.

Faut-il alors adopter le critère du lexique utilisé ?

L’Antiquité, à la différence de ce qui caractérise notre littérature technique d'aujourd'hui, ne connaît pas de lexique technique ou scientifique normalisé avec une systématisation des rapports entre les termes - et ceci non seulement dans le champ des diverses oeuvres d'un même auteur mais aussi à l'intérieur d'un même ouvrage. Les Anciens n’avaient pas un souci de cohérence et de communauté terminologiques au niveau d’une “ discipline ”, mais plutôt une préoccupation linguistique du sens littéral du mot.

Ainsi le terme d’ostrakoderma (à la peau comme une enveloppe dure) désigne les coquillages chez Aristote mais les crustacés chez le médecin Diphilos de Siphnos ou chez Élien8. Et l’on ne peut pas dire qu’il y ait une acception scientifique et une acception courante, car le terme, dans les deux cas, est pris dans son sens littéral. Pareillement, une analyse poussée du terme kêtos dans la littérature grecque montre que ce mot n’a guère plus de pertinence biologique chez Aristote que chez des auteurs non zoologues et que la traduction par « cétacé » choisie par le traducteur des Belles Lettres pour le corpus aristotélicien sur-définit ce terme et fausse la lecture9.

Autre exemple : le terme d’hyménoptèra (aux ailes membraneuses) caractérise, sous la plume de Lucien, les chauve-souris, les sauterelles et les cigales tandis que pour Aristote, les chauve-souris sont des dermoptèra (aux ailes de peau) ; cependant le savant byzantin Philopon, pourtant commentateur d’Aristote et donc conditionné, reprend le mot hyménoptèra pour désigner les chauve-souris, recourant à coléoptèra (aux ailes en étui, en fourreau) pour qualifier tous les insectes volants. Ces hésitations tiennent en fait à la persistance, y compris dans des termes en apparence spécialisés, du sens littéral des mots employés pour décrire les êtres ou les choses.

On peut à cet égard s'étonner de la manie qu’ont certains traducteurs de traités antiques, voire souvent des professeurs, à vouloir traduire absolument dans un texte le même mot grec par le même mot français quand ce même mot dans le même ouvrage va prendre des acceptions fort différentes. On aura un bon exemple de traductions diverses pour un même mot dans des passages très voisins du Livre I de Diodore de Sicile où le terme de chôma renvoie successivement à :

  1. une digue construite le long d’un canal (I, 50,5).

  2. une levée de terre permettant d’apporter les matériaux nécessaires à une construction : terrasse (I, 63, 8).

  3. un terre-plein pour construire des habitations ou faire des cultures en hauteur à l’abri des crues du fleuve (I, 57,1).

Aussi, pour ces multiples raisons et afin d'éviter les ambiguïtés que l'on suscite en rabattant des catégories modernes sur les textes antiques, avons-nous choisi, parlant de ces traités des Anciens, la dénomination de textes de savoir plutôt que celle de littérature technique ou spécialisée.

Le cas Strabon

S’agissant de ce savoir nécessairement partagé, voici quelques problèmes posés par la traduction des livres XVI et XVII de Strabon10, qui comportent la description de l'Égypte qu'en fit ce géographe grec, à la suite d’un long séjour qu’il y effectua à partir de 27 av. J. C.

Lorsque j'ai entrepris de traduire ce « voyage en Égypte » de Strabon qui fournit non seulement des informations aux personnages cultivés et aux hommes du gouvernement, mais aussi une description archéologique de l'Égypte riche et souvent fiable, la difficulté m’apparut en quelque sorte comme redoublée, dans la mesure où Strabon “ traduisait ” et importait lui-même des réalités égyptiennes dans sa culture gréco-latine.

Dans la mesure où il importait de traduire ce texte en profondeur c’est-à-dire en fonction de l’Égypte de l'époque et de sa culture métissée gréco-romaine et égyptienne à la fois, il me fallait éviter de prêter justement à Strabon ce dont je prétendais personnellement m’affranchir : une vision dans son cas, gréco-romaine. Il convenait de prendre une distance critique par rapport à ce préjugé historique et de faire l’hypothèse que Strabon ne s’était pas contenté de reproduire les schémas idéologiques et culturels qui étaient les siens, mais qu’il avait à restituer la réalité égyptienne. Le pari, en la circonstance, était d’autant plus justifié que Strabon était véritablement allé en Égypte et qu’il avait dû chercher à transmettre ce qu’il avait vu.

Pour que le texte grec, et le contexte gréco-latin ne soient pas les uniques repères, et les seuls porteurs du sens de l’exploration strabonienne, et pour faire entendre la voix diffuse de l'Égypte et des Égyptiens que je risquais moi-même de couvrir sous mes seules connaissances d'helléniste, il me fallait le concours d’un homme qui pût le confronter au contexte - et parfois aux textes égyptiens-. Car pour comprendre ce que dit un auteur, il est bon de savoir précisément non seulement d’où il parle, mais aussi de quoi il parle. Et l’on ne peut se contenter de repérer, dans un texte géographique, les cadres idéologiques que l’auteur, savant mais inconscient de lui-même, est supposé avoir projeté. Si Strabon a traduit l’Égypte, la traduction de Strabon ne devait pas se faire sans garder constamment un œil sur le monde même qu’il avait cherché à décrire. J'ai donc demandé à Jean Yoyotte, égyptologue, spécialiste de cette période, de bien vouloir m'aider à cette traduction et d’assurer une très large partie du commentaire. Son immense savoir et la générosité avec laquelle il le prodigua permirent de mener à bien le projet. Nous fîmes également appel à d'autres égyptologues tels que Nathalie Baum, Willy Clarisse, Michel Pezin, ou à d’autres hellénistes comme Arnaud Zucker et Jacques Menaut.

Nous avons donc, avec Jean Yoyotte, décidé de ne pas acclimater l’œuvre à notre temps mais de transporter le lecteur d’aujourd’hui dans cette époque en traduisant également toute une foule de documents inédits, aussi bien grecs qu’égyptiens (décrets, stèles, dédicaces, poèmes, graffiti) de l'époque de Strabon comme autant d'échos intertextuels à l'œuvre du géographe grec, souhaitant que ce voyage et cette description soient interprétés horizontalement, en fonction de l’époque et de ce moment particulier du savoir gréco-latin. Et nous décidâmes également d'accompagner cette traduction d'un commentaire extrêmement fourni. S'agissant de textes de savoir à l’interprétation souvent délicate, il nous sembla qu’un riche commentaire était le corollaire indispensable de la traduction et qu'il devait venir visuellement comme un contrepoint organique au texte. Le principe adopté des notes toujours en face du texte soulignait cette volonté d'une traduction dialoguant d'un savoir à l'autre, comme en perpétuel travail.

Car si une adaptation qui convertit l’autre en même se passe fort bien de toute explication, l’exigence de traduction ne peut se passer de commentaires, ne serait-ce que pour rappeler justement l’altérité foncière du texte par rapport à nos représentations.

J'aimerais maintenant vous exposer quelques cas significatifs où le refus de l'annexion de la culture de l'Autre et le partage de nos savoirs ont eu des effets déterminants dans les choix de traduction.

3. De quelques problèmes de traduction

Que la traduction est souvent la meilleure façon de traduire : les surnoms

Ce décentrement délibéré de la traduction peut parfois s’opérer, paradoxalement, par la simple traduction de termes auxquels les traducteurs gardent une aura particulière.

Nous avons, dans certains cas, opté pour la traduction la plus directe possible. Ainsi avons-nous systématiquement traduit et non pas seulement francisé les savoureux surnoms qualifiant les Ptolémées, qui dans nombre d’ouvrages continuent d’être appelés pudiquement Ptolémée Physcon, Ptolémée Kokkès, Ptolémée Lathyre, ou Ptolémée Aulètes, c’est—à dire respectivement Physcon : l’Enflé ; Kokkès : le Rougeaud ; Lathyre : le Pois chiche ; Aulètes : le Flûtiste. Au-delà de l’aspect plaisant, le fait que Strabon ait repris les qualificatifs familiers qu’employaient communément les Alexandrins en disant l’Enflé ou le Rougeaud, désacralisait pour le moins ces nouveaux Pharaons grecs et révélait ce rapport relativement libre qu'entretenaient les Alexandrins avec leurs souverains ainsi que la manière dont ils les brocardaient. Traduire par exemple « Physcon estima que… » n'a évidemment pas la même portée que « l’Enflé estima que… » . Le terme grec est là comme un voile bien inutile qui s’efforce de garder au propos de Strabon une hauteur dont celui-ci n’a pas eu cure.

Que la non traduction est parfois la meilleure façon de traduire : l’exemple de chôra

Chôra est un terme grec extrêmement usité et riche de nombreux sens : il peut signifier en général soit la place, l'endroit, soit la région, le pays, soit la campagne par rapport à la ville. Dans le grec administratif d’Égypte, il désigne plus précisément l’intérieur du pays par opposition à la seule ville d’Alexandrie.

Dans les premiers cas, nous l’avons rendu par un équivalent français, mais chaque fois que le terme se présentait dans l’acception d’intérieur du pays, nous avons choisi de le traduire par le terme grec. C’est dire que s’est en quelque sorte imposée la règle qui consistait à ne pas traduire le terme grec chaque fois qu’il désignait une réalité unique qui ne pouvait, sans une glose excessive, être explicitée dans la traduction. Nous avons donc préféré donner le terme grec et fournir l’explicitation dans la note et dans le glossaire, ceci afin de restituer à la fois le terme et son signifié difficilement saisissable. Nous butions là, en effet, contre l’impossibilité de faire coïncider totalement la langue source et la langue cible. Plutôt que de chercher des équivalents culturels nous avons adopté la position d’un décentrement extrême, traduisant du grec par du grec et cette règle nous guida chaque fois qu'une réalité géographique ou archéologique unique et irréductible se présenta.

Nous étions bien là dans ce que nous nommions plus haut “ désadaptation ”. Ne pas traduire et reconnaître par là qu’il n’y a pas de concept correspondant en français était en quelque sorte un échec, ou plutôt un défaut de la langue. Mais à quoi sert de reconnaître que les langues produisent des concepts propres et que l’apprentissage d’une langue est, comme le disait Mme de Staël, l’apprentissage d’un nouveau monde si, à l’heure d’assumer ce nouveau monde, le traducteur y plaque l’ancien ?

Traduire une traduction : les détournements du lexique technique

Pour décrire les temples égyptiens, Strabon détourne un certain nombre de termes du vocabulaire technique grec de l’acception commune qu’ils ont dans les dédicaces grecques des temples égyptiens. C’est ainsi que Strabon se sert de termes traditionnels propres à l’architecture grecque pour désigner des réalités différentes dans l’architecture égyptienne. Il va ainsi évoquer par le mot ptères (ailes) (XVII, 28), les grands murs latéraux du monument, alors que, dans l’architecture grecque traditionnelle, ces termes désignent les rangées de colonnes entourant le temple. De même il va entendre par propylon (en architecture grecque : des avant-corps monumentaux) ce que l’on entend par pylones selon les inscriptions grecques d’Égypte, à savoir des façades successives constituées d’une porte encadrée de deux longs môles, qui se succèdent en nombre variable et de largeur décroissante ; et ce parce que le terme de propylon dans son acception grecque lui semble rendre mieux compte des pylones (XVII, 28).

Certes le terme de Strabon ne désigne pas les mêmes structures quand il s’applique à une réalité grecque et à une réalité égyptienne ; mais littéralement propylon (porte placée devant ) convient aux deux ; et fonctionnellement Strabon perçoit peut-être aussi une équivalence. Le mot français risquait de brouiller et d’effacer ce tête-à-tête. Parler en grec de ce qui n’est pas grec suppose de la part de l’auteur et du lecteur une aptitude à dépasser ce qui est dans les limites de la langue. Or s’il peut excéder ses représentations et ses connaissances, Strabon ne peut excéder sa langue.

Beaucoup ont longtemps parlé là de confusion, alors que Strabon donnait une description pertinente. La confusion naissait d’une lecture à sens unique du mot grec, avec toute sa charge culturelle, alors que justement Strabon en faisait abstraction pour restituer ce qu’il voyait. Pour apprécier ce que dit Strabon, il importait donc que le traducteur accepte de partager son savoir et de comprendre quelles realia égyptiennes Strabon lui-même traduisait, et comment s’opérait cette ré-appropriation du lexique technique par Strabon le grec, ce va et vient constant pour lui entre le sens étymologique du terme et l'acception qu'il souhaitait lui donner.

Le traducteur et l’archéologue : la pierre blanche

Exemples anecdotiques dira-t-on, mais il est parfois des termes qui dans le même registre sont riches d’enjeux et d’arrières pensées : ainsi l’expression leukos lithos (pierre blanche). Cette expression, qui chez Strabon (XVII,6) désignait le matériau dans lequel fut construit le Phare d'Alexandrie, fut un moment de traduction extrêmement délicat car le choix d’interprétation était lourd de conséquences. La description d’Alexandrie faite par Strabon a, en effet, été validée dans la presque totalité de ses détails par l’archéologie. D’où l’importance qui lui est accordée comme témoignage. Or les archéologues comme beaucoup d’hellénistes avaient souvent traduit leukos lithos par un des sens que cette expression pouvait avoir en grec, à savoir marbre blanc, arguant que le Phare dont Strabon dit qu’il est fait en leukos lithos aurait été construit en granit, recouvert de marbre blanc.

En fait, comme pour les temples égyptiens, Strabon employait l’expression leukos lithos dans son sens littéral de pierre blanche pour nommer une réalité égyptienne, à savoir le beau calcaire blanc de la carrière de Toura, fameux dans toute l’Égypte. Les fouilles archéologiques principalement polonaises11 ont d'ailleurs attesté que le marbre fut un matériau très peu utilisé dans l’Égypte pharaonique et extrêmement rare dans les vestiges de l’Alexandrie des Ptolémées.

La traduction par marbre blanc est donc une traduction métonymique, une plus-value culturelle qui serait implicite dans le monde grec, mais qui, s’agissant de l’Égypte, porte à faux. Pour comprendre certaines notations de Strabon il faut dé-contextualiser sa langue et se dire qu’elle est mise au service de réalités qui ne lui sont pas familières, qu’elle doit donc apprendre à nommer avec les moyens du bord.

Traduire par pierre blanche c'était donc, de concert avec l'égyptologue, assumer un choix de traduction qui allait contre les idées reçues et l’opinion euphorique, tout à l’affaire de la découverte du phare d’Alexandrie. Car s’il était en pierre blanche , c’est à dire en calcaire blanc, comme l’atteste Strabon, ce n’est peut-être pas le phare d’Alexandrie ou du moins pas sa totalité qui a été retrouvée, mais plutôt les vestiges d’une barrière de récifs artificiels que l’on aurait installée à une époque à déterminer, afin de neutraliser une partie du port et d’empêcher l’accostage de bateaux ennemis.

Beaucoup de mots ou d’expressions grecs ont acquis, dans la culture grecque, un sens particulier. Ce retour sur le sens littéral et premier tel que l’opère Strabon marque et rend compte d’une vision littérale et première : c’est un des recours à sa disposition pour nommer le nouveau.

Le traducteur et l’éditeur : le « ou politikon »

Dans cette volonté d’accueillir la description de Strabon dans notre langue, nous étions nécessairement confrontés à la question des valeurs culturelles que nous importions.

Ainsi pour opposer la saine gestion romaine à la gestion calamiteuse des Ptolémées, Strabon (XVII, 12) cite un passage de l’historien Polybe venu un siècle et demi plus tôt à Alexandrie et qui, dépeignant les milieux dominants de la capitale, évoque trois catégories de personnes :

  1. les mercenaires grossiers et indisciplinés, fauteurs de troubles ;
  2. les Alexandrins, grecs d’origine, meilleurs que les mercenaires, mais, en raison de leur mentalité grecque, résolument hostiles aux rois toujours susceptibles de se comporter en despotes ;
  3. la catégorie des Égyptiens natifs de la chôra (l'intérieur du pays), c’est-à-dire celle des Égyptiens de souche, que Polybe qualifie de douée de sens civique (politikon).

Alors qu’absolument tous les manuscrits donnent cette version, l’ensemble des traducteurs, la Loeb y compris suivant Kramer et Tyrwhitt corrigèrent le politikon en ou politikon ou apolitikon (inaptes à la vie politique). On était là dans un cas patent de ré-énonciation abusive où des traducteurs intervenaient sur le texte au nom d’une cohérence qu’ils souhaitaient rétablir. Les Égyptiens de souche ne pouvaient être à leurs yeux que de grossiers Barbares. Ce qui du reste allait à l’encontre des témoignages archéologiques qui montrent, entre autres, des Égyptiens de souche devenus diocètes, c’est-à-dire ministre de l’économie12 des Pharaons grecs.

Comme dans une mise en abîme s’enchâssent ici plusieurs niveaux d’interprétation : d’abord celui de la réappropriation du propos de Polybe par Strabon, puis celui du discours rapporté lui-même par Strabon au travers de son traducteur. La ré-énonciation du discours de Polybe rapporté par Strabon s’intégrait dans une chaîne interprétative qui s’étendait ainsi sur près de deux siècles. C’est dire que Strabon voulant peindre les désordres d’Alexandrie ne pouvait qu’y mêler également les Égyptiens, « éternels indisciplinés »  selon les traducteurs d'aujourd'hui.

Mais c’était écarter la conception générale que Strabon a des Égyptiens, d’après laquelle ceux-ci dès l’origine ont vécu comme des êtres aptes à la vie politique, paisibles et dotés d’institutions harmonieuses (XVII,3). Strabon reprenait là d'ailleurs un vieux topos grec qui voulait que les Grecs aient été en quelques sorte les héritiers de la sagesse égyptienne.

Faire entendre ici la voix de Strabon qui redouble en écho celle de l’historien Polybe, ce n'est pas faire entendre la voix d'un quelconque "progressiste aux idées larges" ce que Strabon n'était certainement pas. Mais plutôt rappeler que Strabon, par sa culture, était pénétré de cette idée de la sagesse et de la science égyptienne et allait jusqu'à penser (à tort d’ailleurs) que c’étaient les Égyptiens qui avaient appris le décompte de l'année aux Grecs. Ce qu’au fond le traducteur, qui se laisse gagner par une vision ethno-centriste, ne parvient pas à penser c’est ce métissage qu’a connu l’Égypte au contact des grecs et que seul un savoir partagé permet de restituer, savoir qui est la condition première d'une éthique de la traduction.

La mémoire des lieux : les toponymes Naucratis et Schet-noufi

Il est, pour conclure, un autre exemple d’ethnocentrisme plus naïf, mais non moins significatif, directement lié à la toponymie égyptienne.

Le nom d’une ville comme Naucratis est souvent repris tel quel et glosé comme la ville puissante (kratos) par ses bateaux (naus). S’il est légitime de traduire le surnom donné par les grecs à une ville égyptienne, il convient aussi de faire entendre sous le nom de Naukratis la réinterprétation en milieu grec du toponyme égyptien el Nokrath «  les gens d’un personnage du nom de krath ».

Le traducteur se doit donc de rendre, éventuellement par une note explicative, les deux voix mêlées : celle de la Grèce et celle de l’Égypte, sans oublier la mémoire de la langue source, comme ces égyptologues français qui voulurent voir, de la manière la plus sérieuse, une fondation napoléonienne dans la ville située au point où le Nil se sépare pour former le Delta. Cette ville avait pour nom Schet-Noufi (Belle coupure) qui fut repris en arabe par le nom Chatanouf.

Durant de longues années, on put cependant lire dans des ouvrages consacrés à la toponymie égyptienne : Chatanouf = nom de ville dérivé de Châteauneuf du pape : ville fondée par Napoléon.

Article publié dans Traduire 2, textes réunis et présentés par Daniel Delas, Encrage, diff. Les Belles Lettres, mai 2002, 224 pages.

Sommaire du dossier

Questions de traduction

Notes

1. G. Canguilhem, « L’objet de l’histoire des sciences », p. 21, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, 1968.

2. P. Pellegrin, La Classification des animaux chez Aristote, Paris 1982.

3. En Odyssée, 9, 301, il désigne l’enveloppe du foie.

4. Voir R. Broxton Onians, Les Origines de la pensée européenne, 1999, Paris.

5. Autolykos de Pitane Levers et couchers héliaques, traduction et commentaire de G. Aujac avec J.-P. Brunet et R. Nadal, Paris, 1979.

6. C. Domergue, « À propos de Pline Naturalis Historia, 33, 70-78…  », in Archivo Espanol de Arqueologia, 45-47 (1972-1974) 499-528.

7. M. Wellmann, « Alexandros von Myndos », Hermes, 1891, 26, p. 481-566. M. Wellmann, “ Pamphilos ”, Hermes, 1916, 51, p. 1-64.

8. Élien, La personnalité des animaux, traduit et commenté par A. Zucker, Paris, 2001.

9. A. Zucker, « Étude épistémologique du mot kètos », LAMA, N.S., n. 38, 1997, Les Zoonymes, p. 425-454).

10. Strabon, Le Voyage en Égypte. Un regard romain, Traduction et commentaires de P. Charvet et J. Yoyotte. Paris, 1997.

11. Tkaczow, B.,1993 : Topography of Ancient Alexandria (An archaeological map), Travaux du centre d’Archéologie Méditerranéenne de l’Académie Polonaise des sciences. T. 32., Warszawa.

12. Yoyotte, J., «Le nom égyptien du ministre de l’économie » in CRAIBL, pp.73-90, Paris, 1989.

Quelques indications bibliographiques :

Arrien : Le Voyage en Inde d’Alexandre le Grand, traduit du grec par P. Charvet ; commentaires de Fabrizia Baldissera, P. Charvet et Klaus Karttunen, Nil éditions, Paris 2002.

Battistini, O. : La Guerre : trois anciens grecs (Énée, Asclépiade, Onasandre) traduction des textes par P. Charvet et A.M. Ozanam, Nil éditions, Paris 1994.

Berman, A. : L’épreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Paris, 1984.

Berman, A. : « La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain » in Les Tours de Babel. Essais sur la traduction, éd. TER, 1985.

Berman, A. : « Traduction spécialisée et traduction littéraire » in « Actes du colloque international organisé par l’AELPL » : La traduction littéraire, scientifique et technique, La Tilv éd., 1991.

Cordonnier, J.-L., : Traduction et Culture, Paris, 1995.

Ératosthène, le Ciel, Mythes et histoire des constellations, traduction et commentaire de P. Charvet et A. Zucker, et J.P. Brunet et Robert Nadal, Paris, 1998.

Les Littératures Techniques dans l’Antiquité Romaine, entretiens préparés et présidés par C. Nicolet, Vandoeuvres, Genève, 1995.

Forbes, R.J., Studies in Ancient Technology, 9 vols, Leiden, 1964-1972.

Meschonnic, H., et alii : « Les partis pris de la traduction : la pratique implique-t-elle une théorie ? » in Actes des deuxièmes assises de la traduction littéraire, Arles, 1985.

Ptolémée, Le livre unique de l’astrologie, traduit et commenté par P. Charvet avec la collaboration de J.-M. Kowalski, R. Nadal, Y. Lenoble, Paris, 2000.

Strabon. Le Voyage en Egypte, traduction et commentaire de P. Charvet, et J. Yoyotte, Paris, 1997.

Vegetti, M., Il sapere degli antichi, Turin, 1985.

 

Besoin d'aide ?
sur