Tout d'abord, voir et bien voir

M1

Restitution synthétique de la mosaïque dite "d'Orion", découverte à Pompéi en 2018 dans la Maison de Jupiter. Tous droits réservés © morgane-design.com

Pour découvrir la mosaïque originale, voir le documentaire.

 

[17] Avant toute tentative de raisonnement, il est indispensable de décrire aussi exactement que possible ce que l’on voit dans de telles œuvres, en prêtant au concepteur une volonté de solliciter le regard, de l’arrêter sur des détails qui pourraient paraître anecdotiques et qui, en définitive, ne le sont pas78, comme on en trouve, mutatis mutandis, dans le tableau Les Ambassadeurs d’Holbein le jeune 79qui en fait un reflet de l’épistémè scientifique de son temps80.

Naturellement, on ne saurait voir dans le mosaïste ayant exercé ses talents dans la domus l’équivalent d’un Holbein antique, mais du moins considérer que son œuvre se prête à des jeux culturels et mythologiques auxquels ses contemporains, habitués à l’esprit des banquets, sont sensibles. Car il ne faut s’y tromper, dans l’Antiquité, « voir » en prenant son temps, c’est se donner une chance, en percevant le trait érudit, d’entrer dans la spirale du raisonnement. Et s’obliger au préalable à penser ces deux mosaïques indépendamment l’une de l’autre pour voir ce qui pourrait les rapprocher, ou les éloigner. Car dans ce cas, l’identification ou la confirmation du thème de M1 pourrait dépendre, sur la base de certains détails, de celles de M2, et vice versa, en postulant qu’ils pourraient traduire deux moments d’un même mythe. On décidera s’il existe ou non des liens dans la synthèse finale. Enfin, pour éviter le mélange des genres, on distinguera description et interprétation.

2.1. Technique et influences : rappels

[18] Sur le plan technique, ces deux mosaïques ont été composées par un tessellarius (poseur de tesselles, ou mosaïste), à partir d’un dessin préparatoire que certains nomment, bien que le mot convienne plutôt au domaine de la fresque, sinopia, sous la supervision d’un pictor imaginarius ou peintre imagier, maître d’atelier81. Ce dernier pouvait travailler, sans véritable autonomie, comme pour les fresques, d’après des cartons hellénistiques circulant d’atelier en  atelier82.  Ce qui frappe l’observateur dans cette peinture recourant à des tesselles comme pigments (voir in Pline est que l’artiste, dans les deux cas, distribue les figures de façon séparée, certaines flottant dans l’air et d’autres posées sur le sol, sur un fond uniforme sombre, dépourvu d’ombres. Il réduit a minima le jeu des ombres internes (®28), mais exalte l’impact de la lumière sur les figures par des parties plus claires, ce qui accentue l’effet de relief et la profondeur de champ et favorise ainsi la focalisation sur un élément précis. Cette sobriété sous la forme d’une absence totale d’arrière-plan pourrait être destinée, tout en accroissant le contraste des figures, à contenir l’attention de l’observateur.

 
[19] Un style alexandrin picturalisant. – Quoique l’influence égypto-alexandrine de ces œuvres de « style picturalisant », c’est-à-dire ayant pu prendre modèle sur des tableaux de chevalet, soit perceptible, à en croire la présence de marqueurs iconographiques – crocodile dans M2, scorpion et cobra dans M1 (→ 35, 26, 24) –, on pourrait douter que l’atelier ayant réalisé ces deux mosaïques, eût cependant été formé d’artistes alexandrins comme ceux qui ont composé la mosaïque de Préneste ou la bataille d’Issos de la Maison du Faune. Quoique le lieu ne soit pas idéal pour une discussion sur la mosaïque alexandrine, il faut expliquer en quelques mots l’influence égyptienne subie dans le domaine musival (c'est-à-dire des mosaïques) et un éventuel transfert de technologie. On admet qu’une diaspora des milieux d’artistes originaires d’Égypte, appartenant à des ateliers royaux, se produisit dans la seconde moitié du IIe siècle avant notre ère. Succédant à son frère sur le trône d’Alexandrie, Ptolémée VIII Évergète II, s’en était pris, on s’en souvient (→ 8), aux milieux artistiques et culturels de la cité, auparavant soutenus par Philométor et sa sœur-épouse Cléopâtre II. La politique d’Évergète (II) qu’on nomme, pour cette raison et par antiphrase, Kakergète, ou Physkon (« le Boudiné ») pour sa physionomie, entraîna un déclin des arts et des lettres à Alexandrie. Les mosaïstes alexandrins, dans un premier temps, promurent un style « romano-alexandrin » en Italie du Sud et en Campanie, puis, dans un second, auraient contribué à former d’autres ateliers poursuivant la réalisation de ces mêmes modèles83. Cependant, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur l’identification des ateliers producteurs de mosaïques de pose directe et d’emblemata, à en croire Amélie Balcou :

Alors que la mosaïque de « pose directe » est déjà difficile à dater, nous n'avons que peu de certitudes pour l’emblema vermiculatum, d’autant que son environnement pariétal ne semble pas être un facteur réellement fiable. En outre, le caractère amovible, et donc exportable, de l’emblema floute encore davantage le lieu de production de ces objets. Sont-ils issus du travail d’ateliers grecs implantés en Italie ou importés par le commerce ou le pillage84

[20] Retenons que ces mosaïques insérées dans le pavement en cocciopesto de la domus (→ 10) intègrent un grand nombre de tesselles de verre et de faïence utilisées pour varier, dans un style coloristique, les tons de bleu et de vert, déjà attestés vers 200 av. J.-C. dans la mosaïque attribuée au mosaïste Sophilos, à Thmouis (Mendès, dans le Delta du Nil)85. Selon Anne-Marie Guimier-Sorbets, il se serait alors produit un transfert de savoir-faire :

En Occident, on observe le même emploi de tesselles de faïence à Malte comme à Pompéi, à partir de la seconde moitié du IIe siècle avant J.-C. et on peut certainement reconnaître dans ce transfert de savoir-faire technique un témoignage de la circulation de mosaïstes venus d’Alexandrie, qui ont ensuite formé des équipes locales et gardé les mêmes pratiques86.

[21] L’impossibilité de se forger des certitudes incite à la prudence, même si un transfert de technologie peut expliquer certaines maladresses stylistiques de M1 et M2. Même, une provenance éphésienne ou pergamienne aurait pu être proposée. Pergame est en effet, de par son histoire, le lieu d’origine d’une mosaïque de style pictural qui doit son essor au mosaïste Sosos de Pergame (IIIe-IIe siècle av. J.-C.), selon Pline l’ancien87, et dont les œuvres, notamment l’asarotos oïkos, « la maison non balayée », ainsi nommée parce qu’elle évoquait un sol jonché de détritus après un repas, furent copiées dans tout le monde romain88.

mosaïque de Sosos de Pergame
Mosaïque inspirée des restes de banquet de Sôsos de Pergame © Wikimedia Commons

Mais il est plus raisonnable de voir dans ces deux œuvres la production d’un de ces mosaïstes itinérant89 sous influence alexandrine et installé en Campanie. Ce serait-là un de ses chefs-d’œuvre.

2.2. Description

[22] La bordure en guillochis. – Le champ de M1 (13) (1,22 × 0,79 m), de format vertical, est limité par une bordure en guillochis – on dit aussi « à la guilloche » –, dite à œillets90.

bordure

Détail de la bordure de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés © morgane-design.fr 

Il s’agit d’une déclinaison moins finalisée que celles que l’on trouve, par exemple, dans la mosaïque d’Héphaistion (Pergame)91, dans la « mosaïque au chien » du site de la Bibliotheca Alexandrina à Alexandrie92, la « mosaïque du Nil et au banquet » de Thmouis (IIIe siècle av. J.-C.) destinée à décorer le sol d’une salle de triclinium93, voire d’une autre attribuée à Sophilos venant du même site (IIe siècle av. J.-C.)94 ; en revanche la qualité du guillochis de M1 est meilleure qu’un autre exemple découvert à Délos95.

[23] La subdivision de M1. –

M1 est scindée par l’artiste en deux champs de dimensions inégales : un champ inférieur, faite de tesselles de faïence d’un très beau vert clair, forme le quart de la surface totale, et un champ supérieur formé de tesselles de faïence bleu lapis lazuli et vert profond formant les trois autres quarts.

Comme la composition traduit un mouvement ascensionnel évident, on débutera la description de bas en haut.

fond de la mosaïque

Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi.Tous droits réservés
© morgane-design.fr

 

[24] Le cobra dressé. – Le serpent du champ inférieur, auquel Massimo Ossana consacre les mots suivants : « Le motif se termine en bas par un cobra, aux spirales enroulées, sur fond vert »96, mérite une description précise, car de celle-ci découle une approche correcte de la signification de sa présence dans un pareil contexte. 

cobra
Cobra égyptien © Wikimedia Commons 
cobra
Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés
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La tête de l’animal, tournée vers la gauche, émerge d’un corps aux mouvements compliqués et formant des esses (formes de S) superposées, la queue étant tournée vers la gauche ; elle se caractérise par des bandes d’écailles ventrales ainsi que par les écailles latérales dorsales d’une collerette déployée et gonflée, qui sont des caractéristiques des membres de la famille des Élapidés. L’utilisation de tesselles plus claires, sur les bords des esses et la gorge, est destinée à produire des effets de lumière, en accentuant une impression de relief et de perspective. Le reste du corps est rendu à l’aide de tesselles blanches, grises et tirant sur le jaune. Notons que le cobra est légèrement décalé sur la gauche en raison de la queue du scorpion de la figure immédiatement visible dans le champ supérieur (→26) et qui vient empiéter sur le bas. Au vu de l’emplacement des plages claires – notamment sur la gorge –, la lumière paraît provenir de la gauche, de bas en haut, mais il se pourrait que l’intention générale de l’artiste eût été d’évoquer une source de lumière différente, à savoir du haut à gauche vers la droite comme pour les personnages supérieurs. Il faut également remarquer l'ombre au sol du serpent rendue par des desselles sombres.

[25] Parmi les Élapidés, le meilleur candidat est le cobra égyptien (Naja haje L., 1758), serpent qui peut mesurer jusqu’à 2,35 m et dont la morsure, laissée sans soins, peut être létale. Son aire de distribution est le nord du continent africain – sauf la partie méditerranéenne du Maghreb – jusqu’en Tanzanie et le sud de la péninsule arabique. Il est très commun dans la basse vallée du Nil, sous la forme de la sous-espèce Naja haje haje L., 1758, sur la côte méditerranéenne et le long du Nil97. La peau de cet animal, qui est de teinte variable, tire sur le brun, le gris sale et le jaune. Son corps peut être divisé en segments alternativement foncés et clairs. Ayant la possibilité d’écarter ses côtes cervicales en élargissant la taille de la gorge, il est représenté ici dans sa position défensive, prêt à mordre. Cet écartement des côtes cervicales traduit d’ordinaire son irritation lorsqu’il est dérangé. L’animal peut dresser sa collerette à environ 60 cm de haut.

[26] Le personnage hybride central : le corps et la queue de scorpion. – Dans le champ supérieur, on a affaire à un personnage hybride figé dans un mouvement ascensionnel d’ordre céleste impliqué par la présence d’ailes de papillon et d’oiseaux dans le dos des acteurs du champ supérieur. Ce premier personnage doit être décrit en le décomposant en autant de détails isolés, dont deux en interaction avec une autre zone ou avec un autre acteur. La partie inférieure de cet être est reconnaissable : il s’agit d’un scorpion sans le prothorax et les pédipalpes.

bas du corps- scorpion

Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés © morgane-design.fr

On reconnaît, dans le prolongement du corps humain, le mésosome (mesosoma, partie moyenne du corps), vu côté tergites (dos), doté de quatre paires de pattes sur lesquelles on peut compter jusqu’à quatre articles. Ce mésosome se poursuit par un métasome (metasoma, partie postérieure du corps) qui s’achève, au bout de cinq nodosités, par un aiguillon (aculeus) non réaliste précédé de la vésicule à venin ou telson. Le mésosome, légèrement décalé en oblique vers la droite, et le métasome forment une boucle qui remonte vers la droite. L’artiste tente de rendre cette partie par deux bandes latérales jaune foncé avec des pointillés clairs, se rejoignant à la base du métasome, et un décor interne plus clair enveloppant un espace plus sombre, comme si ces deux parties étaient dentelées, sans doute dans le but de styliser la segmentation des tergites. Les articles des pattes et les nodosités du métasome présentent des tesselles plus claires dans le but de donner du relief. L’emplacement de ces tesselles claires, dans la partie haute des pattes, à gauche comme à droite, ainsi que sur les nodosités du métasome, montre que la lumière provient d’en haut, alors que celle qui frappe le cobra viendrait plutôt de la gauche, du bas vers le haut (®25). Si on se fonde sur l’origine de ce style de mosaïque – l’Égypte –, sur ce rendu des tergites et sur la teinte générale – jaune brun –, il serait raisonnable d’y reconnaître le plus dangereux et le plus commun des scorpions d’Égypte : Leiurus quinquestriatus Ehrenberg, 1828, au venin neurotoxique puissant. La base du mésosome et une partie du métasome se prolongent dans le champ inférieur de la mosaïque où se trouve le cobra.

Scorpion
Leiurus quinquestriatus© Wikimedia Commons 

Enfin, la taille de cette partie scorpionesque, qui s’étend à droite de l’observateur, est proportionnelle à la partie humaine, en notant que la queue du scorpion retournée vers la gauche de l’observateur est plus ou moin en symétrie par rapport à la main droite levée du personnage.

 

 

[27] Le torse. – Le torse dénudé de cet être hybride, oblique de quelques degrés par rapport à la verticale, présente une carnation claire, une poitrine montrant des seins à la rondeur soulignée par l’ombre obtenue par des tesselles grises, sans oublier le marquage des aréoles au moyen de deux tesselles en terre cuite. Bien que la technique soit identique à la façon dont est évoquée la poitrine du personnage sus-jacent (→31), le sein droit déborde latéralement, marqué par l’ombre qui accentue les formes. La rondeur du ventre, à l’ombilic marqué d’une tesselle de terre cuite, est soulignée par des tesselles apparemment de couleur grise formant un arc de cercle à la droite de l’observateur.

corps

Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés© morgane-design.com

L’artiste a choisi d’exposer le corps à une source de lumière qui semble provenir du haut, à gauche et se dirigeant en diagonale vers le bas, quoique la gestion de la lumière manque de cohérence, en raison de la difficulté de la technique.  Le personnage porte une coiffure latéralement divisée en deux tresses latérales bouclées réalisées à l’aide de tesselles bleues et brunes dont l’une tombe à droite de son visage tandis que l’autre retombe sur le dos à sa gauche. La bicoloration – bleu et marron – de la coiffure fait songer à des nattes assujetties par des liens.

[28] Les attributs du personnage hybride. – Les hanches de cet être hybride sont ceintes par un himation de teinte brunâtre avec des alternances de couleurs qui traduisent les plis. Ce vêtement remonte vers la saignée du coude gauche et forme une retombée à gauche du personnage, mais dans une teinte plus soutenue pour marquer un contraste, et formant des plis verticaux distincts. Cette draperie, qui descend jusqu’à la moitié du mésosome du scorpion, forme des plis tendus dans un mouvement remontant vers la saignée du bras gauche. À la base de cet himation, l’artiste rend non pas un autre vêtement, mais, dans un style pictural repris par les mosaïstes, l’ombre portée – rendue par une succession de tesselles dans une succession de gris gradués et bleutées dans la partie axiale, qui remontent dans l’interstice du vêtement à droite – de ce vêtement sur le haut du mésosome du scorpion, et très légèrement à droite sur les premiers articles des trois premières pattes supérieures de l’arachnide, à droite, à la jonction avec l’himation (®26). Cela permet de confirmer, à la base de l’himation et sur les pattes du scorpion et les segments du métasome, l’arrivée de la lumière par le haut, à gauche de l’observateur, ce qui pourrait représenter une incohérence par rapport aux autres figures de la composition. À la droite du personnage, cette draperie rejoint la naissance d’une sorte de collier formé d’une alternance d’éléments horizontaux à trois tesselles avec des séparateurs formés d’une seule tesselle, globalement vertes avec quelques-unes de couleur brune, et passant sur l’épaule droite. Une arme pend au flanc gauche du personnage. Elle est attachée par un lien de teinte rougeâtre se dirigeant vers l’épaule droite mais dont on ne voit pas la partie supérieure, car elle probablement cachée sous la natte. Tourné vers la gauche du personnage, le fourreau, fait à l’aide de tesselles noires, s’arrête à la lisière du corps comme le montrent les tesselles bleues qui forment le fond de la mosaïque. La poignée, dotée d’un pommeau et d’une forte garde, est marquée par une ligne de tesselles noires et le fourreau par des brunes.

[29] Les ailes de papillon : Aglais io L., 1758. – De part et d’autre du corps, fixées au milieu du dos, se déploient deux ailes doubles de papillon vues du côté dorsal98, ce qui n’est pas possible d’un point de vue naturaliste. Quoique les détails soient peu fiables, il se pourrait que ces ailes, aux ocelles marqués, correspondissent à celles d’une espèce nommée paon-du-jour (Aglais io L., 1758), également dit plus simplement Vanesse comme l’a reconnu Massimo Osanna99, à ceci près que « Vanesse » désigne plusieurs autres papillons de la même famille. Appartenant à la famille des Nymphalidae, subfamille des Nymphalinae, Aglais io (European PeacockOcchio di pavone), connu pour sa grâce, d’une envergure de 50 à 55 millimètre de large, est reconnaissable à sa forme et à l’ocelle caractéristique qui en occupe le centre et qui est anti-prédatrice. La teinte générale des ailes antérieures et postérieures dont le recouvrement est marqué, traduit la variation des teintes des ailes du lépidoptère, d’un côté tirant sur le bleu, de l’autre vers les ocres10

Paon du jour

Paon du jour, face dorsale © Wikimedia Commons 

M1- corps et ailes de Papillon

Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés © morgane-design.com

À la droite du personnage, à la rencontre de l’aile et la ligne du corps, on voit flotter un objet énigmatique de même teinte que les ailes de papillon saillant de son dos. On ne peut être certain qu'il s'agisse d’une partie du vêtement.

[30] Le feu embrasant les cheveux et la main gauche du personnage hybride. – Les mains sont tendues, paumes tournées vers l’observateur, la droite vers le haut, la gauche arrêtée à mi-course par le vêtement qu’elle retient (ou qui la retient) (→28).

M1 tête et feu

Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés © morgane-design.com

Son regard se dirige vers le haut, comme le prouve la disposition de l’iris dans l’angle supérieur gauche de la sclérotique (« blanc » de l’œil) de l’œil droit, tandis que l’œil gauche semble mi-clos au vu de la paupière abaissée. La coiffure est embrasée, comme si elle faisait office de lampe, par la torche tenue par le personnage sus-jacent. Le feu est rendu par un assortiment de tesselles jaunes, rouge terre cuite et blanches, tandis que la partie fuligineuse des flammes est formée de tesselles grises. Il faut noter que la main gauche est enveloppée de flammes, à la différence de la droite où cependant elles montent jusqu’à mi-hauteur des doigts.

[31] Premier adolescent. – Au-dessus, volant dans un mouvement ascendant vers la gauche de l’observateur, on voit un adolescent plutôt qu’un enfant, nu, aux boucles blondes, à la carnation plus soutenue que le personnage précédant. L’adolescent, aux ailes d’oiseau éployées et aux jambes croisées, plonge le regard vers le personnage hybride sous lui. Sa jambe droite, passant sous sa gauche, est dissimulée par une lacune causée par l’écroulement d’une partie du plafond et la chaleur des matériaux. Le sexe du personnage a disparu. Il tend l’index de la main droite vers la partie zénithale de la scène, sa main et son avant-bras étant vus de dos ; sur l’avant-bras gauche, également vu de dos, est posée une longue torche inversée vers la coiffure et la main gauche du personnage sous-jacent, qui s’embrasent (→30).

1er adolescent

Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés © morgane-design.com

À l’extrémité de la jambe gauche, superposée à la droite, le pied effleure délicatement l’aile gauche de l’être hybride sous-jacent. Un himation de couleur sombre, recouvrant une large portion de la saignée du bras gauche, semble flotter à droite de la scène : il n’est conservé que dans la partie haute et montre un pli cassé soulevé par une brise zéphyrienne. Le reste a été altéré et doit être restitué par la pensée sous la forme d’un drapé flottant. Contrairement à ce que suggèrent les zones d’ombres, l’intention de l’artiste est de rendre le personnage comme baigné par une lumière venant d’en haut, à gauche comme pour le personnage sous-jacent. Les ailes d’oiseau101fixées à son dos sont rendues par un dégradé de trois gris et de tesselles claires, alternées de plages jaunâtres.

[32] Second adolescent. – Dans l’espace sommital, on aperçoit un second adolescent de silhouette plus frêle comme s’il se rapprochait de la scène médiane formée par le premier adolescent et le personnage hybride. Sa carnation est plus marquée que celle du premier adolescent, mais avec des effets de lumière formés par des taches rendues par des tesselles blanches sur les pieds, les mollets, les cuisses et les fesses. Une périscélide est visible à la cheville droite. Le personnage, aux jambes croisées et aux ailes déployées, vole du haut à droite vers la gauche. Les ailes, vues par dessus et contrastant ainsi avec celles de l’adolescent précédent (→31), sont vertes et blanches.

2d adolescent

Détail de la restitution synthétique de la mosaïque de la maison dite « d’Orion » à Pompéi. Tous droits réservés © morgane-design.com

Semblant prendre à témoin l’observateur d’un œil interrogateur, le visage comme éclairé de face et les yeux cernés de brun, il tient des deux mains une couronne végétale, dans le but de la poser, dans l’axe vertical de la scène, à l’aplomb des têtes de l’adolescent sous-jacent et de l’être hybride.

branche de myrte

Restitution par un dessin interprétatif de la couronne de myrte. Tous droits réservés © morgane-design.com

Cette couronne est formée de feuilles lancéolées et d’éléments globulaires, lesquels font songer à des fruits, tandis qu’à l’arrière se détachent deux rubans rouges. Si le corps semble éclairé par le haut, le visage et les bras paraissent recevoir une lumière d’origine différente qui trahirait un manque de cohérence.

 

Pour découvrir la mosaïque originale : 

Sur les circonstances de la découverte, voir le documentaire.

Notes 

78.  Voir la démarche de Daniel Arasse (1944-2003) : Gilbert Lascaux, « Des surprises, des énigmes ou des pièges », Nouvelle quinzaine littéraire, 1117 | 1 décembre 2014.

79. National Gallery de Londres, inv. NG1314. https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Ambassadeurs#/media/Fichier:Hans_Holbein_the_Younger_-_The_Ambassadors_-_Google_Art_Project.jpg

80. André E. Bouchard, « L’analyse du tableau “Les Ambassadeurs” de Holbein le jeune: les énigmes des objets de gnomonique au hasard de mes lectures », Le Gnomoniste  17/2 | juin 2010, p. 12-19. On pourra aussi voir l’article très documenté « Les ambassadeurs », dans la Wikipédia.

81. Voir l’intéressant compte rendu de Henri Lavagne, « Les maîtres-mosaïstes de l’Antiquité au  xviiie siècle. A propos d'un livre récent », Bulletin Monumental, 142/3 | 1984, p. 309-316.

82. Ernesto De Carolis, Gods and Heroes in Pompeii, Los Angeles, 2001, p. 31.83

83. Wattel-de Croizant, « L’emblema de l’Enlèvement d'Europe à Préneste », p. 552, mentionnant W.A. Daszewski, Corpus of mosaics from Egypt, I, Hellenistic and Early Roman Period, Mainz am Rhein : Ph. von Zabern, 1985, p. 20-21. Sur le style « romano-alexandrin, voir la passionnante discussion de Wattel-de Croizant, art. cit., p. 554-558.

84. Amélie Balcou, « L’embléma dans le monde romain » (http://www.theses.fr/s166536).

85. Anne-Marie Guimier-Sorbets & Marie-Dominique Nenna, « L'emploi du verre, de la faïence et de la peinture dans les mosaïques de Délos », Bulletin de correspondance hellénique, 116/2 | 1992, p. 607-632 : p. 628.

86. Anne-Marie Guimier-Sorbets, « La circulation des équipes de mosaïstes et des emblémas à l'époque hellénistique et au début de l'époque impériale : quelques informations fondées sur des données techniques », p. 158. Sur les couleurs, voir Eadem & Marie-Dominique Nenna, « Réflexions sur la couleur dans les mosaïques hellénistiques : Délos et Alexandrie », Bulletin de correspondance hellénique, 119/2 | 1995, p. 529-563.

87. Pline, Histoire naturelle, 36, 60.

88. https://fr.wikipedia.org/wiki/Sôsos_de_Pergame#/media/Fichier:Restes_du_banquet,_mosaïque.jpg

89. Les mosaïstes voyagent beaucoup : Jean-Pierre Darmon, « Que les mosaïstes voyageaient beaucoup », dans Actas do X Colóquio international da AIEMA, Conimbriga, 29 Outubro-3 Novembro 2005, 2012, p. 25- 34

90. Sur la technique du guillochis, voir Anne-Marie Guimier-Sorbets & Marie-Dominique Nenna, « L'emploi du verre, de la faïence et de la peinture dans les mosaïques de Délos », Bulletin de correspondance hellénique,116/2 | 1992, p. 607-632 : p. 613-614.

91. Jeanine Balty, Mosaïques antiques du Proche-Orient : chronologie, iconographie, interprétation (Annales littéraires de l’Université de Besançon, 551), Besançon : Université de Franche-Comté, 1995, p. 369, pl. xxxvii.

92. https://www.agefotostock.fr/age/fr/Stock-Images/Rights-Managed/Z4Q-2529946 ; Anne-Marie Guimier-Sorbets, « Alexandrie : les mosaïques hellénistiques découvertes sur le terrain de la nouvelle Bibliotheca Alexandrina », Revue Archéologique, 1998, NS, Fasc. 2 |1998, p. 263-290 : p. 264, fig. 1 ; 265, fig. 2 ; p. 266, fig. 3. Cette technique se poursuit dans l’art chrétien, notamment dans le presbyterion de l’église de Temanaa, en Syrie, dont la date haute serait 441 et qui comprend des décors nilotiques. Voir Rafah  Jouéjati , «L’église de Temanaa », Syria 89 | 2012, p. 235-258 : fig. 6. Pour le motif, voir le § 44 dans la version numérique : Rafah Jouéjati , « L’église de Temanaa », Syria [En ligne], 89 | 2012, mis en ligne le 01 juillet 2016, consulté le 08 juillet 2020. URL : http://journals.openedition.org/syria/1647 ; DOI : https://doi.org/10.4000/syria.1647. Voir encore  Suzanne Gozlan, « Quelques décors ornementaux de la mosaïque africaine »,  Mélanges de l’École française de Rome et d’Athènes. Antiquité, 102/2 |1990, p. 983-1029 : p. 2010-2016.

93. Anne-Marie Guimier-Sorbets, « Les plaisirs de la vie dans l’Égypte gréco-romaine : iconographie d’une mosaïque de Thmouis », dans Michel Tardieu & Delphine Lauritzen (éd.), Le voyage des légendes. Hommage à Pierre Chuvin, Paris, 2013, p. 141-151 (édition électronique 2019) : fig. 1 et 2.

94. Anne-Marie Guimier-Sorbets & Marie-Dominique Nenna, « Réflexions sur la couleur dans les mosaïques hellénistiques : Délos et Alexandrie », Bulletin de correspondance hellénique, 119/2 | 1995, p. 529-563 : p. 534-538.

95. Marcel Bulard, « Peintures murales et mosaïques de Délos », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot,14/1-2 | 1908, p. 7-214 : p. 193, fig. 67.

96. M. Osanna, Les nouvelles heures de Pompéi, Paris, Flammarion p. 139.

97. Sherif Baha El Din, A Guide to the Reptiles and Amphibians of Egypt, Le Caire : American University in Cairo, 2003, p. 278-280. ; http://reptile-database.reptarium.cz/species?genus=Naja&species=haje

98. Voir Jean Marcadé, « Un torse antique de Psyché, en marbre, au musée Bonnat de Bayonne », Revue Archéologique, Nouvelle Série, Fasc. 2, Études de sculpture antique offertes à Jean Charbonneaux, 2 | 1968, p. 215-224.

99. Il faut reconnaître que son premier nom binomical linéen est Inachis io L., 1758. L’étymologie la rapporte à Io fille du roi Inachos, roi d’Argolide, alors que son nom binominal actuel en fait Io, fille d’Aglae, qui est une des trois Grâces. On aimerait savoir pourquoi Linné a choisi ce nom. Chez certains auteurs, Io en effet se trouve être l’ancêtre d’Héraclès.

100. https://fr.wikipedia.org/wiki/Paon-du-jour#/media/Fichier:Paon-du-jour_MHNT_CUT_2013_3_14_Cahors_Dos.jpg

101. Je n’ai rien trouvé concernant la nature des ailes d’Éros. Voir cependant Florence Klein, « Les ailes perdues et retrouvées du dieu Amour : la définition générique de l'élégie chez Properce et Ovide », Latomus, 67, Fasc. 3 | Septembre 2008, p. 662-678.

 

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