Théophraste par Jean de la Bruyère Discours sur Théophraste

Ainsi cet ouvrage [Les Caractères de Théophraste] n’est peut-être même qu’un simple fragment, mais cependant un reste précieux de l’antiquité, et un monument de la vivacité de l’esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe dans un âge si avancé. En effet, il a toujours été lu comme un chef-d’œuvre dans son genre : il ne se voit rien où le goût attique se fasse mieux remarquer et où l’élégance grecque éclate davantage ; on l’a appelé un livre d’or. Les savants, faisant attention à la diversité des mœurs qui y sont traitées et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimés, et la comparant d’ailleurs avec celle du poète Ménandre, disciple de Théophraste, et qui servit ensuite de modèle à Térence, qu’on a dans nos jours si heureusement imité, ne peuvent s’empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de tout le comique : je dis de celui qui est épuré des pointes, des obscénités, des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire les sages et les vertueux.

Mais peut-être que pour relever le mérite de ce traité des Caractères et en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de celui de leur auteur. Il était d’Erèse, ville de Lesbos, fils d’un foulon ; il eut pour premier maître dans son pays un certain Leucippe, qui était de la même ville que lui ; de là il passa à l’école de Platon, et s’arrêta ensuite à celle d’Aristote, où il se distingua entre tous ses disciples. Ce nouveau maître, charmé de la facilité de son esprit et de la douceur de son élocution, lui changea son nom, qui était Tyrtame, en celui d’Euphraste, qui signifie celui qui parle bien ; et ce nom ne répondant point assez à la haute estime qu’il avait de la beauté de son génie et de ses expressions, il l’appela Théophraste, c’est-à-dire un homme dont le langage est divin. Et il semble que Cicéron ait entré dans les sentiments de ce philosophe, lorsque dans le livre qu’il intitule Brutus ou des Orateurs illustres, il parle ainsi : « Qui est plus fécond et plus abondant que Platon ? plus solide et plus ferme qu’Aristote ? plus agréable et plus doux que Théophraste ? » Et dans quelques-unes de ses épîtres à Atticus, on voit que, parlant du même Théophraste, il l’appelle son ami, que la lecture de ses livres lui était familière, et qu’il en faisait ses délices.

Aristote disait de lui et de Callisthène, un autre de ses disciples, ce que Platon avait dit la première fois d’Aristote même et de Xénocrate : que Callisthène était lent à concevoir et avait l’esprit tardif, et que Théophraste au contraire l’avait si vif, si perçant, si pénétrant, qu’il comprenait d’abord d’une chose tout ce qui en pouvait être connu ; que l’un avait besoin d’éperon pour être excité, et qu’il fallait à l’autre un frein pour le retenir.

Il estimait en celui-ci sur toutes choses un caractère de douceur qui régnait également dans ses mœurs et dans son style. L’on raconte que les disciples d’Aristote, voyant leur maître avancé en âge et d’une santé fort affaiblie, le prièrent de leur nommer son successeur ; que comme il avait deux hommes dans son école sur qui seuls ce choix pouvait tomber, Ménédème le Rhodien, et Théophraste d’Érèse, par un esprit de ménagement pour celui qu’il voulait exclure, il se déclara de cette manière : il feignit, peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette prière et en leur présence, que le vin dont il faisait un usage ordinaire lui était nuisible ; il se fit apporter des vins de Rhodes et de Lesbos ; il goûta de tous les deux, dit qu’ils ne démentaient point leur terroir, et que chacun dans son genre était excellent ; que le premier avait de la force, mais que celui de Lesbos avait plus de douceur et qu’il lui donnait la préférence. Quoi qu’il en soit de ce fait qu’on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsque Aristote, accusé par Eurymédon, prêtre de Cérès, d’avoir mal parlé des Dieux, craignant le destin de Socrate, voulut sortir d’Athènes et se retirer à Chalcis, ville d’Eubée, il abandonna son école au Lesbien, lui confia ses écrits à condition de les tenir secrets ; et c’est par Théophraste que sont venus jusques à nous les ouvrages de ce grand homme.

Son nom devint si célèbre par toute la Grèce que, successeur d’Aristote, il put compter bientôt dans l’école qu’il lui avait laissée jusques à deux mille disciples. Il excita l’envie de Sophocle, fils d’Amphiclide, et qui pour lors était préteur : celui-ci, en effet son ennemi, mais sous prétexte d’une exacte police et d’empêcher les assemblées, fit une loi qui défendait, sur peine de la vie, à aucun philosophe d’enseigner dans les écoles. Ils obéirent ; mais l’année suivante, Philon ayant succédé à Sophocle, qui était sorti de charge, le peuple d’Athènes abrogea cette loi odieuse que ce dernier avait faite, le condamna à une amende de cinq talents, rétablit Théophraste et le reste des philosophes.

Plus heureux qu’Aristote, qui avait été contraint de céder à Eurymédon, il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les Athéniens, seulement à cause qu’il avait osé l’accuser d’impiété : tant était grande l’affection que ce peuple avait pour lui, et qu’il méritait par sa vertu.

En effet, on lui rend ce témoignage qu’il avait une singulière prudence, qu’il était zélé pour le bien public, laborieux, officieux, affable, bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque, lorsque Érèse fut accablée de tyrans qui avaient usurpé la domination de leur pays, il se joignit à Phidias, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les bannis, qui rentrèrent dans leur ville, en chassèrent les traîtres, et rendirent à toute l’île de Lesbos sa liberté.

Tant de rares qualités ne lui acquirent pas seulement la bienveillance du peuple, mais encore l’estime et la familiarité des rois. Il fut ami de Cassandre, qui avait succédé à Aridée, frère d’Alexandre le Grand, au royaume de Macédoine ; et Ptolomée, fils de Lagus et premier roi d’Égypte, entretint toujours un commerce étroit avec ce philosophe. Il mourut enfin accablé d’années et de fatigues, et il cessa tout à la fois de travailler et de vivre. Toute la Grèce le pleura, et tout le peuple athénien assista à ses funérailles.

L’on raconte de lui que dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus marcher à pied, il se faisait porter en litière par la ville, où il était vu du peuple, à qui il était si cher. L’on dit aussi que ses disciples, qui entouraient son lit lorsqu’il mourut, lui ayant demandé s’il n’avait rien à leur recommander, il leur tint ce discours : « La vie nous séduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de la gloire ; mais à peine commence-t-on à vivre qu’il faut mourir. Il n’y a souvent rien de plus stérile que l’amour de la réputation. Cependant, mes disciples, contentez-vous : si vous négligez l’estime des hommes, vous vous épargnez à vous-mêmes de grands travaux ; s’ils ne rebutent point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre récompense. Souvenez-vous seulement qu’il y a dans la vie beaucoup de choses inutiles, et qu’il y en a peu qui mènent à une fin solide. Ce n’est point à moi à délibérer sur le parti que je dois prendre, il n’est plus temps : pour vous, qui avez à me survivre, vous ne sauriez peser trop sûrement ce que vous devez faire. » Et ce furent là ses dernières paroles.

Cicéron, dans le troisième livres des Tusculanes, dit que Théophraste mourant se plaignit de la nature, de ce qu’elle avait accordé aux cerfs et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile, lorsqu’elle n’avait donné aux hommes qu’une vie très courte, bien qu’il leur importe si fort de vivre longtemps ; que si l’âge des hommes eût pu s’étendre à un plus grand nombre d’années, il serait arrivé que leur vie aurait été cultivée par une doctrine universelle, et qu’il n’y aurait eu dans le monde ni art ni science qui n’eût atteint sa perfection. Et saint Jérôme, dans l’endroit déjà cité, assure que Théophraste, à l’âge de cent sept ans, frappé de la maladie dont il mourut, regretta de sortir de la vie dans un temps où il ne faisait que commencer à être sage.

Il avait coutume de dire qu’il ne faut pas aimer ses amis pour les éprouver, mais les éprouver pour les aimer ; que les amis doivent être communs entre les frères, comme tout est commun entre les amis ; que l’on devait plutôt se fier à un cheval sans frein qu’à celui qui parle sans jugement ; que la plus forte dépense que l’on puisse faire est celle du temps. Il dit un jour à un homme qui se taisait à table dans un festin : « Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler ; mais s’il n’est pas ainsi, tu en sais beaucoup. » Voilà quelques-unes de ses maximes.

Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous n’apprenons pas que nul ancien ait plus écrit que Théophraste. Diogène Laërce fait l’énumération de plus de deux cents traités différents et sur toutes sortes de sujets qu’il a composés. La plus grande partie s’est perdue par le malheur des temps, et l’autre se réduit à vingt traités, qui sont recueillis dans le volume de ses œuvres. L’on y voit neuf livres de l’histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a écrit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps, des signes de la pluie, des signes de la tempête, des odeurs, de la sueur, du vertige, de la lassitude, du relâchement des nerfs, de la défaillance, des poissons qui vivent hors de l’eau, des animaux qui changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux sujets à l’envie, des caractères des mœurs. Voilà ce qui nous reste de ses écrits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction, peut répondre non seulement de la beauté de ceux que l’on vient de déduire, mais encore du mérite d’un nombre infini d’autres qui ne sont point venus jusqu’à nous.

Ce qu'écrit La Bruyère : 

 

Ceux dont Théophraste nous peint les mœurs dans ses Caractères étaient Athéniens, et nous sommes Français ; et si nous joignons à la diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la CXVe olympiade, trois cent quatorze ans avant l’ère chrétienne, et qu’ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivait ce peuple d’Athènes dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnaître nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles soit si entière. En effet, les hommes n’ont point changé selon le cœur et selon les passions ; ils sont encore tels qu’ils étaient alors et qu’ils sont marqués dans Théophraste : vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux.

 

Discours sur Théophraste, Jean de La Bruyère 

À lire sur Odysseum 

Les Caractères de Théophraste traduits du grec par Jean de La Bruyère (extraits)

 

De la dissimulation

La dissimulation n’est pas aisée à bien définir : si l’on se contente d’en faire une simple description, l’on peut dire que c’est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimulé se comporte de cette manière : il aborde ses ennemis, leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu’il ne les hait point ; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de secrètes embûches, et il s’afflige avec eux s’il leur est arrivé quelque disgrâce ; il semble pardonner les discours offensants que l’on lui tient …

 

Du complaisant

Pour faire une définition un peu exacte de cette affectation que quelques-uns ont de plaire à tout le monde, il faut dire que c’est une manière de vivre où l’on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et honnête que ce qui est agréable. Celui qui a cette passion, d’aussi loin qu’il aperçoit un homme dans la place, le salue en s’écriant : « Voilà ce qu’on appelle un homme de bien ! », l’aborde, l’admire sur les moindres choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu’il ne lui échappe ; et après avoir fait quelques pas avec lui, il lui demande avec empressement quel jour on pourra le voir, et enfin ne s’en sépare qu’en lui donnant mille éloges...

 

De l’image d’un coquin

Un coquin est celui à qui les choses les plus honteuses ne coûtent rien à dire ou à faire, qui jure volontiers et fait des serments en justice autant que l’on lui en demande, qui est perdu de réputation, que l’on outrage impunément, qui est un chicaneur de profession, un effronté, et qui se mêle de toutes sortes d’affaires. Un homme de ce caractère entre sans masque dans une danse comique ; et même sans être ivre ; et de sang-froid, il se distingue dans la danse la plus obscène par les postures les plus indécentes...

 

De l’effronterie causée par l’avarice

Pour faire connaître ce vice, il faut dire que c’est un mépris de l’honneur dans la vue d’un vil intérêt. Un homme que l’avarice rend effronté ose emprunter une somme d’argent à celui à qui il en doit déjà, et qu’il lui retient avec injustice. Le jour même qu’il aura sacrifié aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des viandes consacrées, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs repas, et va souper chez l’un de ses amis ; et là, à table, à la vue de tout le monde, il appelle son valet, qu’il veut encore nourrir aux dépens de son hôte, et lui coupant un morceau de viande qu’il met sur un quartier de pain : « Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chère. » Il va lui-même au marché acheter des viandes cuites ; et avant que de convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il lui fait ressouvenir qu’il lui a autrefois rendu service...

 

De la stupidité

La stupidité est en nous une pesanteur d’esprit qui accompagne nos actions et nos discours. Un homme stupide, ayant lui-même calculé avec des jetons une certaine somme, demande à ceux qui le regardent faire à quoi elle se monte. S’il est obligé de paraître dans un jour prescrit devant ses juges pour se défendre dans un procès que l’on lui fait, il l’oublie entièrement et part pour la campagne. Il s’endort à un spectacle, et il ne se réveille que longtemps après qu’il est fini et que le peuple s’est retiré. Après s’être rempli de viandes le soir, il se lève la nuit pour une indigestion, va dans la rue se soulager, où il est mordu d’un chien du voisinage. Il cherche ce qu’on vient de lui donner, et qu’il a mis lui-même dans quelque endroit, où souvent il ne peut le retrouver. Lorsqu’on l’avertit de la mort de l’un de ses amis afin qu’il assiste à ses funérailles, il s’attriste, il pleure, il se désespère, et prenant une façon de parler pour une autre : « À la bonne heure », ajoute-t-il ; ou une pareille sottise...

 

De la brutalité

La brutalité est une certaine dureté, et j’ose dire une férocité qui se rencontre dans nos manières d’agir, et qui passe même jusqu’à nos paroles. Si vous demandez à un homme brutal : « Qu’est devenu un tel ? » il vous répond durement : « Ne me rompez point la tête. » Si vous le saluez, il ne vous fait pas l’honneur de vous rendre le salut. Si quelquefois il met en vente une chose qui lui appartient, il est inutile de lui en demander le prix, il ne vous écoute pas ; mais il dit fièrement à celui qui la marchande : « Qu’y trouvez-vous à dire ? » Il se moque de la piété de ceux qui envoient leurs offrandes dans les temples aux jours d’une grande célébrité : « Si leurs prières, dit-il, vont jusques aux Dieux, et s’ils en obtiennent les biens qu’ils souhaitent, l’on peut dire qu’ils les ont bien payés, et que ce n’est pas un présent du ciel. »...

 

De l’esprit chagrin

L’esprit chagrin fait que l’on n’est jamais content de personne, et que l’on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu’un fait un festin, et qu’il se souvienne d’envoyer un plat à un homme de cette humeur, il ne reçoit de lui pour tout remerciement que le reproche d’avoir été oublié : « Je n’étais pas digne, dit cet esprit querelleux, de boire de son vin, ni de manger à sa table. » Tout lui est suspect, jusques aux caresses que lui fait sa maîtresse : « Je doute fort, lui dit-il, que vous soyez sincère, et que toutes ces démonstrations d’amitié partent du cœur. » Après une grande sécheresse venant à pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s’en prend au ciel de ce qu’elle n’a pas commencé plus tôt....

Pistes pédagogiques

  • L'héritage des Anciens dans la littérature française du XVIIe siècle 
  • La querelle des Anciens et des Modernes
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