Sylvie, Gérard de Nerval. L'organisation du récit

Proust en souligne le schéma haché : « C’est le rêve d’un rêve. Gérard essaie de définir une sensation bizarre qu’il a éprouvée au théâtre, tout d’un coup il comprend ce que c’est, c’est le souvenir d’une femme qu’il aimait en même temps qu’une autre, qui domine ainsi certaines heures de sa vie, et qui tous les soirs le reprend à une certaine heure. Et en évoquant ces temps dans un tableau de rêve, il est pris du désir de partir pour ce pays. Il descend de chez lui, se fait rouvrir la porte, et tout en allant vers Loisy, il se rappelle et raconte. Il arrive après une nuit d’insomnie… par ce retour dans un pays qui est plutôt pour lui un passé qui existe au moins autant dans son cœur que sur la carte… ce qu’il voit alors pour ainsi dire détaché de la réalité par cette nuit d’insomnie, est entremêlé si étroitement aux souvenirs qu’il continue à évoquer, qu’on est obligé de tourner les pages qui précèdent pour voir où on se trouve, présent ou rappel du passé. »

Ce qui déclenche le récit en effet est un phénomène de mémoire qui va entraîner ce brouillage des temps qui fait de ce récit comme « le rêve d’un rêve ».

a) Un phénomène de mémoire

Phénomène souligné par Proust, analogue à celui de sa « madeleine », qu’il rapproche justement du fonctionnement de la mémoire chez Nerval et chez Chateaubriand : dans les Mémoires d’Outre-Tombe, c’est le chant d’une grive que Chateaubriand entend à Montboissier qui lui rappelle le temps de sa jeunesse, le fait aussitôt songer à Combourg, et l’incite à se remémorer ce temps passé. De même Sylvie s’ouvre sur une scène de théâtre et décrit l’amour que le narrateur éprouve pour une comédienne, quand ses yeux tombent sur une annonce « Demain, les archers de Loisy… ». Ces mots évoquent un souvenir, un amour ou plutôt deux amours d’enfance, et aussitôt le lieu de la nouvelle se déplace dans le Valois : ce phénomène de mémoire a donc servi de transition entre le présent et le passé, et on aurait de ce point de vue le temps  du récit de l’aventure du « je » héros, aux chapitres 1 et 13 (un retour au même : même lieu (le théâtre), même heure dans les deux chapitres : « La treizième revient, c’est encore la première… » dit Nerval dans les Chimères), entre ces chapitres, se placeraient les scènes dans le Valois, et le chapitre 14 « dernier feuillet » serait le retour au présent, au temps de l’écriture. On aurait un trajet, d’Aurélie, l’actrice aimée, à Sylvie, puis un retour à Aurélie.

Mais la disposition des temps est plus complexe : à y regarder de plus près, on voit que l’aventure de Sylvie est à la fois antérieure à celle d’Aurélie, puisqu’elle plonge ses racines dans l’enfance, et contemporaine, puisque c’est elle que Gérard va matériellement retrouver : tout son passé lui revient en mémoire, mais lui en même temps retourne spatialement à son passé. Ainsi l’enchaînement des séquences souvenirs d’enfance/retour dans le Valois introduit, comme le remarque Proust, un flou qui nous fait douter du degré de réalité de la scène décrite, et surtout du temps où elle est vécue.

Si l’on appelle T1 le temps de l’enfance, T2 le temps de la remémoration pendant tout le trajet que Gérard fait pour retourner dans le Valois (le présent du héros), T3 le présent du narrateur, les chapitres se distribuent de la façon suivante :

  • Chapitre 1 : une scène au théâtre (T2).
  • Chapitres 2 à 7 : des souvenirs de TI faits pendant le trajet fait en T2 (la remémoration se fait en même temps que se rapproche l’objet du souvenir, comme si la perception du souvenir se clarifiait  en se rapprochant du Valois : le mouvement de plongée dans le temps est aussi une course dans l’espace.
  • Chapitres 7 à 12 : l’arrivée dans le Valois : c’est l’échec : au temps du rêve (T1) se heurte le temps de la réalité (T2).

Mais l’enchaînement des temps est encore plus complexe si l’on regarde de près la première partie (les chapitres 2 à 7) : cette première partie dure une nuit, le temps du voyage de Paris à Loisy, mais au cours de cette nuit, il y a aussi entrecroisement des temps : le chapitre 2 évoque le plus vieux passé du héros (T1), puis au chapitre 3 on revient à T2, le temps du héros, qui prend la décision de partir, puis, des chapitres 4 à 7 c’est un retour, pendant T2,  au plus vieux passé (T1) du héros.

Dans la seconde partie du livre, on revient jusqu’au chapitre 12 à T2, au temps présent du héros, et ses retrouvailles avec la nouvelle Sylvie, qui le déçoit. Le chapitre 13 est le prolongement de T2 et marque la fin de l’aventure, la perte des trois femmes aimées (Aurélie, Adrienne, Sylvie) et le chapitre 14 et dernier marque le retour au présent du narrateur, comme la fin de ses illusions.

On voit donc que dans la première partie l’enchevêtrement des temps contribue à briser les limites entre le rêve et la réalité. Ces chapitres se lisent comme une rêverie où les personnages appartiennent aux trois temps à la fois (le temps de la narration, inclus dans le récit, le temps du lointain passé, et le temps du récit lui-même). La seconde partie du livre, qui est bien réelle, apparaîtra, de ce fait, comme un rêve, et doublement : d’une part parce que le héros a vécu une nuit d’insomnie, après laquelle tout peut apparaître de façon bizarre, et d’autre part, parce que le lecteur a vécu lui dans le présent de sa lecture tout ce passé idéalisé, et ce rêve éveillé nous semble, dans notre lecture, comme aussi réel que la suite. La différence entre les deux parties du livre est que la première (le voyage nocturne) apparaît comme une espérance, alors que la seconde (la promenade diurne) est celle d’une déception.

Cela nous amène à poser trois questions : que cherchait Gérard dans son passé ? Pourquoi la résolution de son aventure avec Aurélie passe-t-elle par le Valois, et par ce retour au passé de son enfance ? Enfin, pourquoi, au lieu d’un succès, aboutit-il à un échec (il perd Sylvie et Aurélie) ?

Ce récit est à prendre dans un sens allégorique : il est l’image de la propre histoire du narrateur, image légendaire d’un homme qui se trompe dans sa recherche parce que peut-être ce qu’il cherche n’existe pas.

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