Sur les traces du ξένος dans Oedipe à Colone de Sophocle

Quand, dans l’Acte II de La Machine infernale de Cocteau, le Sphinx pose à Œdipe la question « Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? », le héros tragique s’écrie : « L’homme, parbleu ! qui se traîne à quatre pattes lorsqu’il est petit, qui marche sur deux pattes lorsqu’il est grand et qui, lorsqu’il est vieux, s’aide avec la troisième patte d’un bâton. », cette résolution de l’énigme conduit paradoxalement le Sphinx au commentaire méprisant : « L’imbécile ! Il n’a donc rien compris. » Si Œdipe arrive en héros salvateur à Thèbes, il n’a pas saisi que c’était lui, l’homme de l’énigme, celui précisément à qui Tirésias offrira, à la fin de la pièce, le bâton d’augure - sa troisième patte. Dans un tableau célèbre représentant cette scène mythique (1), Ingres représente Œdipe appuyé sur le membre artificiel d’une lance qui préfigure ainsi cette fameuse « troisième patte », celle du vagabond, du pauvre hère, de l’exilé. Etranger à lui-même, Œdipe devient l’étranger, le ξένος, qui erre dans la recherche d’un lieu où il pourrait vivre et mourir. Mais si cette notion de ξένος semble bien correspondre à celle de « l’étranger » du lexique français - on connaît, par exemple, le terme « xénophobie », la peur de l’étranger -, le sens du mot grec originel, ξένος, se révèle plus difficile à circonscrire, au regard de la polysémie du substantif qu’on lit dans les dictionnaires grecs, où ξένος peut être à la fois :

  • l’étranger ou l’hôte ;

  • l’hôte, au double sens de celui qui est reçu ou de celui qui reçoit.

On retrouve la même ambiguïté en français et en latin (hospes). Toutefois, le latin vient ajouter une équivocité supplémentaire, et Benveniste souligne la parenté étymologique entre hospes et hostis (hôte et ennemi) (2).

Le terme ξένος renvoie donc à plusieurs réalités, le signifiant convoquant plusieurs signifiés. Comment, dès lors, tenter de former les contours d’une notion aussi labile, qui renvoie à un faisceau de questions : En quoi consistent, dans la Grèce antique, les valeurs de l’hospitalité ? Existe-t-il une vraie hospitalité, désintéressée ? Y a-t-il des conditions de l’hospitalité ? Un étranger peut-il refuser à un autre étranger d’être son hôte ?  

Autant de questions, dès longtemps débattues par la critique littéraire et la recherche anthropologique (3), qui ont particulièrement concentré l’attention sur un texte de l’Antiquité : Œdipe à Colone. Cette tragédie de Sophocle, abondant foyer de commentaires, représente l’ancien roi déchu, le thébain Œdipe, loin de sa patrie, en exil dans le dème de Colone, en Attique. Le protagoniste est donc le premier ξένος du drame et il est accompagné de sa fille et sœur Antigone, également étrangère. Mais, dans Œdipe à Colone, le substantif ξένος, très fréquemment employé, ne renvoie pas toujours à ces deux personnages. Il peut désigner : 

  • dans le prologue, un simple passant, appelé ΞΕΝΟΣ,

  • dans la parodos ou dans les autres échanges avec le chœur, l’ensemble des vieillards de Colone,

puis, dans les différents épisodes,

  • Thésée, le roi d’Athènes,

  • Créon, le beau-frère d’Œdipe,

  • Polynice, l’un des fils nés de l’inceste.

Chaque personnage, potentiellement et selon le point de vue adopté, est un ξένος : étranger et/ou hôte.

Nous tenterons donc, dans un parcours linéaire d’extraits empruntés à Œdipe à Colone, de dessiner quelques traits de la figure protéiforme du ξένος. Cette approche du texte nous permettra de saisir la dimension morale de la tragédie et de mettre en évidence, grâce à la progression dynamique du drame qui conduit à un renversement final, toute la dialectique contenue dans la notion de ξένος.

Le prologue : De l’expression du devoir sacré de l’hospitalité à la conquête d’un séjour hospitalier, d’une ξενόστασις.

Au début de la pièce, le vieillard aveugle interroge sa fille Antigone qui, pieds nus, le conduit par la main. Œdipe se présente comme un errant, un vagabond, πλανήτην, les deux étrangers se trouvant à la lisière d’un bois sacré. Un homme arrive, qu’Œdipe appelle « étranger » (Ὦ ξεῖνʹ, vers 33), « l’Étranger », que les traducteurs écrivent avec majuscule.

La première parole du passant signifie à l’aveugle qu’il doit quitter ces lieux où il a trouvé repos, puisque le bois est consacré aux vénérables Euménides. Œdipe refusant de partir, parce que l’oracle d’Apollon lui indiquait de mettre fin à son errance dans ce sanctuaire, l’Étranger préfère s’en remettre à la cité pour la décision d’une expulsion. Sophocle n’ouvre pas sa pièce par une scène d’ἀγών ; Œdipe peut se placer sous la protection des dieux et interroger son interlocuteur en adoptant le ton de la supplication :

Πρός νυν θεῶν, ὦ ξεῖνε, μή μʹ ἀτιμάσῃς,

τοιόνδʹ ἀλήτην, ὧν σε προστρέπω φράσαι.

« Au nom des dieux, étranger, ne refuse pas par mépris de révéler au vagabond que tu as sous les yeux, ce que je te supplie de me dire » (Vers 49-50, traduction Paul Masqueray (4)).

L’étranger Œdipe a besoin d’informations, le spectateur aussi : il faut donc que le personnage du passant appelé l’Etranger accepte de répondre. Il ne s’agit pas d’une demande d’asile, mais d’une simple demande de renseignements. Pourtant, le ton est grave, très solennel par la formule d’invocation Πρός νυν θεῶν, et le héros thébain, en rapprochant, dans le même vers, les termes θεῶν et ξεῖνε, souligne d’emblée le devoir sacré de l’hospitalité. En respectant l’étranger Œdipe, le personnage de l’Étranger honore les divinités.

L’exilé prie donc le passant autochtone de ne pas violer les devoirs d’hospitalité, de ne pas se montrer impie en oubliant de rendre à son hôte les honneurs qui lui sont dus. Œdipe utilise le verbe composé ἀτιμάζω, contenant le substantif τιμή, l’honneur, et emploie la double négation avec l’expression de la défense et le préfixe privatif μή μʹ ἀτιμάσῃς : le héros thébain montre ce qu’un ξένος, l’hôte qu’est « l’Étranger », doit éviter de faire. Dans sa traduction, Paul Masqueray utilise le mot « mépris » (« ne refuse pas par mépris »). On pourrait aussi proposer : « garde-toi de me déshonorer ».

De fait, le personnage de l’Étranger se montre ξενότιμος (« celui qui honore l’étranger »), la même épithète qu’on trouve employée au vers 546 des Euménides d’Eschyle, et reprend en écho la double négation de la réplique d’Œdipe : « κοὐκ ἄτιμος », « tu ne paraîtras pas déshonoré » ou « il ne sera pas dit que tu es déshonoré ».

Le prologue s’achève sur une prière d’Œdipe aux Euménides : en rappelant l’oracle d’Apollon, le vagabond présente ainsi le pays d’accueil :

ὅπου θεῶν

σεμνῶν ἔδραν λάϐοιμι καὶ ξενόστασιν

« J’y rencontrerais un abri et un séjour hospitalier chez les Déesses Redoutables ». (Vers 89-90, traduction Paul Mazon (5))

Colone représente, pour Œdipe, le terme de son errance, le lieu où il peut s’arrêter. Le mot grec ξενόστασιν est composé de ξένος et de στάσις, la station, la pause, l’arrêt, la stase. Il est remarquable que les Grecs aient disposé d’un terme qui désigne une place consacrée à l’étranger, un asile pour les étrangers.

Mais, à ce recueillement serein, au cours duquel Œdipe évoque sa mort dans cette ξενόστασις, Sophocle oppose l’agitation bruyante des vieillards du chœur qui pénètrent dans l’orchestra.

La parodos (chant d’entrée du chœur) : d’une leçon de conduite délivrée par le chœur à un message de fraternité chanté par Antigone.

L’hostilité des Coloniates crée une vive tension dramatique. La colère des vieillards de Colone qui s’agitent de tous côtés se mêle à de la terreur, celle suscitée par l’apparition d’Œdipe, le profanateur du lieu sacré. Les vieillards guident Œdipe, depuis l’enceinte du bois sacré jusqu’au bord d’un rocher que lui indiquent les choreutes et sur lequel il s’assied.

Mais, par-delà cette fonction religieuse de protecteurs du sanctuaire des Euménides contre l’acte sacrilège, les choreutes sont investis d’une autre mission : dans les vers 184 à 187, ils ne guident plus seulement l’aveugle dans l’espace, ils lui montrent comment un étranger doit se comporter en pays étranger, en modulant son comportement en fonction de la cité où il est exilé :

XO. Τόλμα ξεῖνος ἐπὶ ξένης,

ὦ τλάμων, ὅ τι καὶ πόλις

τέτροφεν ἄφιλον ἀποστυγεῖν

καὶ τὸ φίλον σέβεσθαι.

Le CORYPHEE. « Résigne-toi, étranger sur une terre étrangère, infortuné, à détester tout ce qu’une cité n’aime pas, et ce qu’elle aime à le vénérer ». (P. Masqueray)

Robert Pignarre propose :

« Sache, étranger, sur la terre étrangère,

cœur résigné, sache éviter de faire

ce qui déplaît à la cité,

et tout ce qui lui tient à cœur, le respecter. »

Le coryphée, par l’impératif à valeur exhortative, donne une leçon de bonne conduite à l’étranger. Sophocle, dans une cadence binaire, joue sur les oppositions ἄφιλον / τὸ φίλον et les deux traducteurs renforcent le jeu d’antithèse par la figure du chiasme qui exprime le renversement et permet de clore la réplique sur le verbe « vénérer / respecter », σέβεσθαι.

Le ξένος, l’étranger, doit donc faire preuve de piété en honorant les cultes locaux : le substantif σέϐας, auquel correspond le verbe σέβεσθαι, signifie la crainte religieuse, la pudeur, la honte, mais aussi le culte. On pense à la religio latine.

Si l’on confronte le prologue et cet extrait de la parodos, le jeu de miroir fait se refléter la figure de l’hôte qui reçoit et celle de l’hôte qui est reçu : les deux ξένοι sont unis par une obligation sacrée qui annihile la distance. C’est au nom des dieux qu’ils brisent la glace, qu’ils communiquent et communient.

Symboliquement, le jeu de scène du déplacement d’Œdipe hors du bois sacré fait disparaître la frontière qui le sépare des choreutes. L’espace n’est plus perçu dans sa bipolarité, les personnages ne sont plus dans une relation duelle.

Cependant, cet équilibre est très fragile, l’apaisement ne dure qu’un moment, l’obsession de l’identité de l’étranger crée une dissonance dans l’harmonie du chant. Le coryphée interroge Œdipe :

τίς ἔφυς βροτῶν ; « Qui es-tu, parmi les mortels ? » (Vers 204)

Aux vers 214-215, il reformule la question :

Τίνος εἶ σπέρματος, < ὦ >

ξένε, φώνει, πατρόθεν ;

« De quelle race es-tu, étranger, par ton père ? Raconte-le. » (P. Masqueray)

Robert Pignarre souligne la portée ontologique des questions du chœur :

« Quelle semence paternelle

- Parle, étranger - t’a donné l’être ? »

Les premières questions posées à l’étranger portent donc sur son ascendance, comme on peut le voir avec le suffixe de l’origine - θεν. Inscrire l’étranger dans une lignée généalogique, un γένος, permettrait, semble-t-il, d’atténuer la distance, de réduire l’écart qui sépare les choreutes du héros thébain. Mais, au lieu de répondre clairement, Œdipe crée un horizon d’attente, une tension dramatique, en s’exprimant d’abord de manière très floue au vers 208 :

OI. Ὦ ξένοι, ἀπόπτολις· ἀλλὰ μὴ -

« O étrangers, je suis un exilé : de grâce… » (P. Masqueray)

Cette réplique n’apporte aucun élément de réponse aux choreutes : après avoir énoncé une évidence – Œdipe est ἀπόπτολις, « loin de sa patrie » -, il exprime une vive réticence à révéler son identité : ἀλλὰ μὴ. Œdipe finit tout de même par dire qui il est, mais sous forme de questions :

OI. Λαΐου ἴστε τινʹ ὄντʹ ;

XO. Ἰοὺ ἰοὺ.

OI. Τό τε Λαϐδακιδᾶν γένος ;

XO. Ὦ Ζεῦ.

OI. Ἄθλιον Οἰδιπόδαν ;

XO. Σὺ γὰρ ὅδʹ εἶ ;

 

ŒDIPE - Connaissez-vous un certain fils de Laïos ?

LE CORYPHEE - Oh ! Oh !

ŒDIPE - Et la famille des Labdacides ?

LE CORYPHEE - O Zeus !

ŒDIPE - Un malheureux Œdipe ? (Vers 220-223, P. Masqueray)

Au vers 220, le pronom τινα (un certain) est à la fois un euphémisme et une litote. Euphémisme, parce qu’Œdipe, par cet indéfini, ne se nomme pas, atténuant ainsi la terrible réalité pour faire lentement émerger la lumière et préparer progressivement les choreutes à l’horreur de la révélation. Litote, parce qu’en se présentant comme le fils de Laïos, Œdipe énonce sa tragédie et suggère plus qu’il ne dit : le meurtrier de son père, celui qui a commis le régicide est le plus connu des étrangers. Le dévoilement du nom du père fait reconnaître immédiatement l’identité du fils : il suffit d’entendre les cris du chœur exprimant sa répulsion et sa terreur.

Mais précisément, loin de faciliter le rapprochement avec l’étranger, la mention du nom du père accentue l’étrangeté du fils. Et c’est là l’un des enjeux de notre parodos : si le personnage tragique suscite la terreur dans la scène de reconnaissance, c’est celle d’une altérité irréductible, d’une étrangeté radicale.

La réaction du chœur ne se fait pas attendre : par les adverbes de lieu, Ἔξώ πόρσω du vers 226, « hors d’ici », « loin », il expulse l’étranger, parce que sa souillure pourrait contaminer l’Attique.

Mais, au moment où la véhémence des vieillards les conduit à une fin de non-recevoir, au moment où leur décision semble irrévocable, Sophocle choisit de laisser chanter la voix d’Antigone.

Celle-ci, dans le vers liminaire de sa monodie, s’adresse aux « étrangers compatissants » (vers 237) :

Ὦ ξένοι αἰδόφρονες ·

Grâce à l’épithète utilisée ici dans sa valeur déterminative, l’hôte est défini par sa capacité à éprouver de la sympathie. Il est celui qui souffre avec. Mais cette pitié est aussi une manifestation de piété. L’épithète grecque est composée du substantif αἰδώς qui signifie la pudeur, la crainte respectueuse, la déférence, le respect. Ce terme a lui aussi une connotation religieuse. 

Paul Mazon traduit :

« Etrangers soucieux de respect ».

L’hôte est celui qui, en manifestant de la pitié, accomplit un acte pieux. C’est traversé par cette pieuse pitié que le ξένος s’illustre comme ξένος.

L’évocation de cette piété conduit même Antigone à comparer, avec un bel effet d’assomption, le pouvoir du ξένος et celui du θεός :

ἐν ὔμμι γὰρ ὡς θεῷ

κείμεθα τλάμονες

« Notre sort douloureux est placé entre vos mains, comme celles d’un dieu. » (Vers 247-248, P. Masqueray)

L’étranger, en faisant respecter les lois de Ζεὺς ξένιος, « Zeus hospitalier », devient lui-même hospitalier. Si l’adjectif n’est pas employé par Sophocle dans Œdipe à Colone, on peut faire de cette épiclèse de Zeus une épithète de l’étranger : un ξένος ξένιος.

Antigone définit alors la pure hospitalité en dictant la conduite idéale des hôtes coloniates : ils se doivent de réduire la distance qui les sépare d’Antigone en la considérant comme l’une des leurs.

ὥς τις ἀφʹ αἵματος / ὑμετέρου προφανεῖσα 

« comme quelque femme issue de votre sang » (Vers 245-246, P. Masqueray)

Les vieillards sont invités à intégrer dans leur γένος le sang impur d’une enfant née de l’inceste, alors même qu’ils redoutent une contamination et se préparent à accomplir des rites de purification ! L’appel à la pitié se mue en une tentative désespérée pour effacer l’altérité.

À la fin de sa monodie, Antigone ne s’adresse plus au groupe des choreutes mais à leur représentant, le coryphée. Ce glissement énonciatif de la deuxième personne du pluriel à la deuxième du singulier interpelle plus intimement le spectateur, sensible aux arguments du personnage qui met l’accent sur la condition tragique des mortels, soumis aux dieux et incapables d’échapper à leur destin.

« Je t’en conjure, toi, par ce qu’à ton foyer tu peux avoir de cher, un enfant, une épouse, quelque objet précieux, un dieu domestique : car tu ne trouveras jamais, même en y regardant bien, aucun mortel, si la divinité le conduit à sa perte, qui puisse y échapper. » (Vers 250-253, P. Masqueray)

Paul Mazon propose :

« Je vous implore au nom de ce que vous avez de plus proche et plus cher, enfant, femme, trésor, dieu. Vous le voyez vous-mêmes, il n’est pas de mortel qui n’échappe à son sort, quand un dieu l’y entraîne ».

Antigone montre ce qui est véritablement étranger : la sphère supra-humaine. La distance entre le monde des dieux et celui des hommes atténue implicitement celle qui existe entre les mortels, apparemment étrangers les uns aux autres, mais moins qu’il n’y paraît : l’altérité est en fait subsumée par l’humaine condition qui relie les hommes, le ξένος étant d’abord un βροτός, un mortel. Avec la monodie d’Antigone, la parodos se clôt sur l’apologie implicite des valeurs de fraternité. C’est en reconnaissant chez l’autre une humanité commune que l’hôte se rapproche de la divinité. Sois humain et tu deviendras divin.

Mais, si les ξένοι de Colone sont sensibles à la souffrance des deux exilés, leur attitude crée un effet déceptif, tant elle contraste avec la pureté absolue du message d’Antigone.

La tirade d’Œdipe (vers 258-291) : l’éloge de l’hospitalité d’Athènes.

Devant les réticences du coryphée après le chant de fraternité, Œdipe reprend la parole :

εἰ τάς γʹ Ἀθήνας φασὶ θεοσεβεστάτας

εἶναι, μόνας δὲ τὸν κακούμενον ξένον

σῴζειν οἵας τε καὶ μόνας ἀρκεῖν ἔχειν ;

« Ne dit-on pas qu’Athènes est la cité religieuse entre toutes, la seule qui assure aux étrangers refuge et protection dans leur infortune ? » (Vers 260-263, R. Pignarre)

Si l’indignation anime le héros éponyme dans sa question rhétorique, Œdipe résiste à la radicalité du blâme, qu’il atténue par un éloge d’Athènes : l’emploi du superlatif qui occupe la moitié du vers, la répétition de l’adjectif μόνας, l’insistance sur le pouvoir d’Athènes par le procédé de la variation (οἵας τε (εἶναι) = être capable de / ἔχειν + infinitif, pouvoir…) et la mise en relief de ξένον en fin de vers sont autant de procédés rhétoriques au service du registre épidictique.

Avec ce vibrant éloge d’Athènes, les chefs d’accusation sont terribles pour le chœur, accusé tout à la fois d’impiété et de trahison de la patrie, puisque les vieillards de Colone ne font pas honneur à ce qui fait la gloire d’Athènes : l’accueil de l’étranger en détresse.

En contrepoint de cette vision idéalisée de l’hospitalité, Sophocle nous offre une image décevante des vieillards qui accueillent Œdipe.

Le dialogue lyrique qui précède l’arrivée de Thésée (Vers 510-550) : les limites de l’hospitalité du chœur des Coloniates.

Œdipe, victime de la curiosité malsaine du coryphée le priant de raconter ses crimes, met en avant l’hospitalité avec la même formule d’invocation que s’il priait les dieux : πρὸς ξενίας (...) τᾶς σᾶς : « au nom de ton hospitalité ». (Vers 515-516) Le substantif ἡ ξενία peut signifier « la qualité d’étranger » ou « l’hospitalité ».

Or, le grief exprimé par le protagoniste souligne le comportement indigne de l’étranger qui lui offre son hospitalité :

Μὴ πρὸς ξενίας ἀνοίξῃς

τᾶς σᾶς ἃ πέπονθʹ ἀναιδῶς.

« Ah ! par ton nom même d’hôte, ne dévoile rien ici : ce furent des choses horribles. » (P. Mazon)

Robert Pignarre choisit une belle métaphore :

« De grâce, au nom de ton accueil hospitalier,

Ne rouvre pas, ami, la plaie honteuse. »

Cela étant, l’édition d’Oxford, qui remplace l’adjectif ἀναιδῆ par l’adverbe ἀναιδῶς, nous invite à relire ces vers 515-516 du kommos : « Ne va pas, au nom de ton hospitalité et sans te soucier de la pudeur, mettre en lumière ce que j’ai subi. »

Dans le composé, on retrouve le mot αἰδώς précédé de l’α privatif qui souligne un manque de respect. Dans cette perspective de lecture, l’indécence dont il s’agit pourrait ne plus être celle d’Œdipe, comme on peut le lire dans l’Edition des Belles Lettres, mais celle du coryphée qui fait fi de la pudeur qui s’impose en pareille circonstance. Le représentant du chœur se conduit de manière inhospitalière en soumettant Œdipe à un interrogatoire. Il accable le héros de questions et présente cette demande pressante comme une compensation à la faveur d’hospitalité, un genre de contre-don. Je t’offre l’hospitalité, offre-moi le plaisir d’entendre les atrocités que tu as commises ! Le coryphée pervertit donc la situation tragique et renverse les codes, puisque, de supplié, il devient suppliant, ou tout du moins demandeur (ἱκετεύω, « je t’en supplie », vers 519). Œdipe dénonce le détournement des valeurs de la ξενία, dévoyée quand elle est au service d’un intérêt, corrompue dans notre tragédie par une forme de voyeurisme.

L’emploi de la défense rappelle le désintéressement qui doit prévaloir chez l’étranger « compatissant » et respectueux de l’αἰδώς. : ici vont s’opposer le coryphée, contre-modèle, et Thésée, le modèle à suivre.

Thésée (vers 551-568) : un modèle d’hospitalité.

La générosité sublime de Thésée s’exprime dès l’arrivée du héros athénien sur la σκηνή : la tirade du personnage, sa ῥῆσις, est le reflet de sa grandeur d’âme. Citons les vers 562 à 568 :

ὃς οἶδα καὐτὸς ὡς ἐπαιδεύθην ξένος,

ὥσπερ σύ, χὤς τις πλεῖστʹ ἀνὴρ ἐπὶ ξένης

ἤθλησα κινδυνεύματʹ ἐν τὠμῷ κάρᾳ·

ὥστε ξένον γʹ ἂν οὐδὲνʹ ὄνθʹ, ὥσπερ σὺ νῦν,

ὑπεκτραποίμην μὴ οὐ συνεκσῴζειν· ἐπεὶ

ἔξοιδʹ ἀνὴρ ὤν, χὤτι τῆς ἐς αὔριον

οὐδὲν πλέον μοι σοῦ μέτεστιν ἡμέρας.

« Je sais, moi aussi, que j’ai grandi dans l’exil, comme toi, et qu’autant que personne j’ai lutté sur une terre étrangère contre de nombreux périls qui menaçaient ma tête. Aussi je ne saurais me détourner d’aucun exilé, comme tu l’es maintenant, pour éviter de contribuer à le sauver. Je sais bien, en effet, que je suis homme et que le jour qui vient ne m’appartient pas plus qu’à moi-même. » (P. Masqueray)

Robert Pignarre traduit ainsi le distique final : « Je n’oublie pas que je suis homme et que, pas plus que toi, je ne suis maître du lendemain. »

Thésée a en effet passé son enfance à Trézène, la cité de son aïeul maternel. Quand il a appris l’identité de son père Egée, il a accompli à pied un voyage rempli d’obstacles pour se rendre à Athènes. Ainsi a-t-il tracé son destin et commencé de construire sa légende héroïque. Mais la cité de l’exil n’est pas nommée dans la réplique et les fameux exploits sont évoqués de manière euphémistique. Cette ellipse produit un double effet : elle confère au héros une grande modestie et invite le spectateur privé de tout détail pittoresque à prendre la hauteur nécessaire pour apprécier la dimension universelle du discours de Thésée : on entend un homme parler à un autre homme.

ἔξοιδʹ ἀνὴρ ὤν 

« Je sais trop que je suis un homme ». (P. Mazon)

Le préfixe intensif ἐξ accentue cette lucidité de Thésée et l’expérience acquise par le héros lui permet, tout demi-dieu qu’il est par ses hauts faits héroïques, de se considérer comme un simple mortel. Sophocle met en valeur le mot ἡμέρας (jour) en le séparant de son article τῆς, pour le placer à la fin de la tirade, le groupe nominal τῆς (...) ἡμέρας encadrant ainsi les pronoms μοι et σοῦ : ni Œdipe ni Thésée n’ont de prise sur le jour, sur le temps. Ils sont deux hommes confrontés à la finitude de l’homme. Et si Thésée est un homme comme les autres hommes, Œdipe est présenté comme un ξένος parmi les autres ξένοι. Et, en tant que ξένος, il bénéficie du secours de son hôte. Loin de l’interroger sur le parricide et l’inceste, Thésée place subtilement Œdipe au même rang que les autres hommes en exil.

Tout un jeu spéculaire vient rapprocher les deux figures : d’un point de vue énonciatif, le héros athénien répète les occurrences de la première et de la deuxième personne pour faire valoir un rapport de reflet Thésée / Œdipe. Dès le premier vers de ce passage, la crase καὐτός (« moi-même aussi ») met sur le même plan les deux personnages. Au vers suivant, la comparaison ὥσπερ σύ unit les deux héros dans l’épreuve de l’exil. Au dernier vers de la tirade, l’emploi hyperbolique du comparatif οὐδὲν πλέον (...) σοῦ (« en rien plus que toi ») souligne l’humaine condition partagée par les deux figures, et les deux monosyllabes μοι σοῦ se suivent, inséparables. Enfin, le polyptote sur le mot ξένος (vers 562, 563 et 565) facilite, par le jeu de la variation, le glissement d’un personnage à l’autre : Thésée étranger/ la terre étrangère/ Œdipe étranger.

Résumons :

  • Thésée était autrefois un ξένος (au sens d’étranger, en exil), comme Œdipe l’est désormais.
  • Thésée est aujourd’hui un ξένος (au sens de l’hôte qui offre son hospitalité).
  • Thésée est un homme, comme tous les hommes.
  • Œdipe est un ξένος, comme tous les ξένοι.

Par-delà l’épopée glorieuse d’un héros qui a vaincu le Sphinx et d’un demi-dieu qui a accompli des exploits surhumains, Sophocle nous offre donc, dans Œdipe à Colone (pièce en quelque sorte testamentaire), une approche à niveau d’homme, en mettant en scène deux vieillards dans une relation d’hospitalité.

Jacqueline de Romilly citant ces vers souligne le « sentiment de solidarité humaine » de Thésée (6) : « Cette attitude était plus que juste : elle était noble », ajoute-t-elle. Piété, loyauté et générosité : telles sont donc les qualités du ξένος idéal.

Dans leur préface en hommage à Jacqueline de Romilly (op.cit.), Pascal Charvet, Monique Trédé et Arnaud Zucker font cette analyse : « Jouant de l’ambiguïté du mot « humanité », qui renvoie à la fois au sens de pitié et d’indulgence et au sentiment d’appartenance à une même condition humaine, elle [Jacqueline de Romilly] ajoute : « On ne s’étonnera donc pas qu’en grec anthropinôs formé sur anthropos signifie « avec indulgence », « avec tolérance » : le lien est le même que pour humanitas. Si la pitié chrétienne est amour, la douceur païenne est vraiment humanité ». Antithèse et pendant constant de l’hubris, la douceur nourrit le sentiment d’humanité. »

L’idéal de fraternité et d’humanité que la figure de Thésée incarne dans Œdipe à Colone va être exalté lors de la violente confrontation de Thésée avec Créon.

Thésée et Créon : le bon et le mauvais ξένος.

La tirade de Thésée qui ouvre la scène d’ἀγών l’opposant à Créon est une condamnation sans appel de la conduite de l’étranger thébain qui a enlevé de force les filles d’Œdipe. Thésée n’entend pas en rester là. Deux moments forts permettent d’affiner les différents visages du ξένος dans Œdipe à Colone :

Aux vers 902-903, tout d’abord, Thésée ne décolère pas : son autorité royale a été sapée, la justice qu’il représente a été piétinée et son image en est dégradée.

ὡς μὴ παρέλθωσʹ αἱ κόραι, γέλως δʹ ἐγὼ

ξένῳ γένωμαι τῷδε χειρωθεὶς βίᾳ ;

« Il ne faut pas que ces filles dépassent l’endroit et que je devienne, moi, vaincu par ses violences, la risée de cet étranger. » (P. Mazon)

Le démonstratif déictique τῷδε désigne le ξένος Créon, présent dans cette scène triangulaire, avec le troisième acteur ajouté par Sophocle. Par son rire sarcastique, Le ξένος, représente ici une menace et une hostilité.

Dans un autre passage de la tirade ensuite, aux vers 924-928, Thésée, incarnant la justice, propose une axiologie en opposant un bon et un mauvais ξένος :

Οὔκουν ἔγωγʹ ἂν, σῆς ἐπεμβαίνων χθονός,

οὐδʹ εἰ τὰ πάντων εἶχον ἐνδικώτατα,

ἄνευ γε τοῦ κραίνοντος, ὅστις ἦν, χθονὸς

οὔθʹ εἷλκον οὔτʹ ἂν ἦγον, ἀλλʹ ἠπιστάμην

ξένον παρʹ ἀστοῖς ὡς διαιτᾶσθαι χρεών.

Paul Masqueray traduit :

« Jamais, si je mettais le pied sur ton sol, je n’entraînerais, je ne prendrais personne, même si j’en avais les plus justes droits, sans l’assentiment du maître du pays, quel qu’il fût ; bien au contraire, je saurais, étranger au milieu de citoyens, comment il faut se conduire. »

Le dernier vers donne chez Robert Pignarre :

« Je sais trop ce que doit un étranger au pays qui l’accueille. »

Thésée se présente comme la figure antithétique de Créon, ainsi que le montre la conjonction à valeur adversative ἀλλά. Le roi athénien s’imagine sur la terre étrangère de Thèbes et l’irréel du présent permet d’inverser les rôles et de mieux comprendre ce qui sépare les deux ξένοι. Thésée revendique une ἐπιστήμη, une science, un savoir : l’aptitude à se comporter décemment, comme il faut et comme il sied, dans une autre cité que la sienne. Cet extrait entre en résonance avec les vers 184 à 187 de la parodos, quand le coryphée indiquait à Œdipe comment un étranger doit se comporter en terre étrangère. Mais cette confrontation entre les deux extraits révèle l’écart entre la δίαιτα du vers 928, manière de vivre qui exclut la force brutale, et les consignes édictées par le coryphée : détester ce que la cité n’aime pas et vénérer ce que la cité aime. Les hyperboles employées par le coryphée invitent de manière outrée et caricaturale à se dissoudre totalement dans la terre d’accueil au point d’en perdre son identité : l’autre est nié dans son altérité, le même est privilégié, le même en mieux ou… en pire. Thésée, dans sa grande sagesse, ne dicte pas de conduite à adopter, il laisse à l’étranger sa part d’altérité. Il ne dispense pas son savoir, et sa discrétion s’oppose à l’ὕϐρις du chœur. L’implicite est que tout étranger sait naturellement comment il doit se conduire. Inutile de le dire, même à l’insolent Créon.

Un autre importun arrive alors sur la scène, Polynice.

Polynice : l’étranger à qui est refusée la supplication. 

Au vers 1249, Antigone présente son frère Polynice comme un étranger :

Καὶ μὴν ὅδʹ ἡμῖν, ὡς ἔοικεν, ὁ ξένος

« Mais c’est bien là, je crois, notre étranger. » (P. Mazon)

« Voici l’étranger, ce me semble. » (R. Pignarre)

Le substantif est mis en relief par sa place en fin de vers, après le déictique ὅδε, traduit par des présentatifs. Il est remarquable qu’Antigone choisisse la catégorie de l’étranger pour désigner son propre frère, qui n’est pas immédiatement nommé. Certes, Polynice est un étranger à Colone. Mais, dans la bouche de sa sœur, l’étrangeté dépasse le cadre politique de l’exil. C’est au sein de la famille des Labdacides qu’il est devenu un étranger. D’autre part, Polynice ne demande pas un asile, une ξενόστασις comme Œdipe dans le prologue ; il n’est pas comme Œdipe « entre deux cités », pour reprendre le titre de l’article de Pierre Vidal-Naquet (7). Polynice est l’étranger qui est voué à revenir dans sa patrie, qui ne veut pas, ne doit pas et ne peut pas devenir un hôte. Un ξένος impur.

Ayant trahi son propre père, il n’a pas fait preuve de piété filiale. Jules Villemonteix, dans sa présentation d’Œdipe à Colone (8), écrit : « On a l’impression que Sophocle transpose dans la tragédie la pensée qu’exprimait Hésiode sur le mode mythique lorsqu’il évoquait dans les Travaux et les Jours la fin de la Race de fer (vers 182-189) » : " Le père ne ressemblera plus à ses enfants ni les enfants à leur père ; l’hôte ne sera plus cher à son hôte, l’ami à l’ami, le frère au frère, comme auparavant ". »

Symboliquement, pour parler en termes freudiens, Polynice a tué son père. Cela pourrait rapprocher nos deux personnages, puisque chacun a accompli son parricide, effectif ou symbolique. Mais l’analogie s’arrête là : Œdipe a tué son père sans savoir qu’il s’agissait de son père, tandis que Polynice a « tué » le sien en toute connaissance de cause, dans une indéniable lucidité, sachant parfaitement l’identité de celui à qui il ne porte pas secours. Dans ces conditions, aucune réparation possible, aussi touchante que soit la supplication de l’exilé : devant la requête du suppliant qui se repent, l’inflexible Œdipe oppose un refus inébranlable, tant il ne parvient pas à étouffer sa colère et sa rancœur.

Et pourtant, Polynice, au pied de l’autel de Poséidon, se lance dans une longue supplication pour obtenir le soutien de son père dans son combat contre Etéocle. Avec une apparente habileté, il se présente comme une figure en miroir de celle d’Œdipe : Polynice en exil, chassé de Thèbes, à l’instar de son père.

ἐπεὶ

πτωχοὶ μὲν ἡμεῖς καὶ ξένοι͵ ξένος δὲ σύ· (vers 1334-1335)

« Que suis-je ici ? Un mendiant, un étranger, comme tu es toi-même un étranger ? » (P. Mazon)

« Des mendiants, des bannis, n’est-ce pas ce que nous sommes tous les deux ? » (R. Pignarre)

Une traduction littérale, mais peu élégante, serait : « parce que nous sommes des mendiants et des étrangers, et qu’étranger tu es ». La figure sur laquelle est construite la phrase sophocléenne est celle du chiasme, impossible à traduire. Les deux traducteurs transforment la subordonnée de cause en interrogatives aux accents pathétiques, et Mazon rend le chiasme par une comparaison. Robert Pignarre, lui, renforce la première personne du pluriel « nous » par le syntagme « tous les deux » : autant de procédés pour rapprocher les deux personnages.

Le chiasme employé par le dramaturge est l’expression d’un jeu de spécularité qui illustre la stratégie argumentative adoptée par Polynice : proclamer une communauté de destin. Mais, à y regarder de plus près, ce chiasme est un brin dissymétrique : nous étrangers / étranger toi. Si le pronom « nous » souligne l’union dans l’infortune et pourrait donc servir l’habileté rhétorique de Polynice, le vrai reflet eût été d’associer : moi / toi. Le glissement du « nous » au « tu » est une gradation qui rend le miroir déformant et qui isole en fin de vers le personnage éponyme. Celui-ci devient une figure à part, qu’on ne peut dissoudre aussi facilement dans un « nous » : le decrescendo du pluriel au singulier se mue, au détriment de Polynice, en sublimation d’un héros irréductible, exceptionnel dans sa singularité absolue, d’un ξένος que ne sera jamais Polynice. La tragédie de Polynice, s’il en est une, pourrait donc être celle de l’impossibilité d’être un ξένος digne de ce nom.

Figure antithétique de Polynice, Œdipe est l’étranger lié à son hôte grâce à une hospitalité aussi généreuse que bienveillante. Mais la fin de la tragédie nous réserve quelques surprises. L’hospitalité offerte par Thésée, sans réserve et sans condition, se retrouve engagée dans un contrat inattendu : les exigences d’Œdipe sont telles que la philanthropie et la xénophilie de Thésée sont enfermées dans un serment qui oblige le roi hospitalier, et qui semble quelque peu ternir la pureté de sa générosité désintéressée. Pourquoi cette fin déceptive ? Quel sens lui donner ? Quels nouveaux visages du ξένος propose-t-elle ?

La fin d’Œdipe à Colone : la mort de l’étranger, l’étrangeté de la mort.

Œdipe meurt à l’étranger et, avant de disparaître dans les profondeurs de la terre, demande à son hôte Thésée, par un serment, de taire le lieu que le héros thébain choisit pour sa tombe. Notre étranger, qui a enfin trouvé sa ξενόστασις, interdit à Thésée de révéler le τόπος de sa sépulture. Jacques Derrida, dans son essai De l’hospitalité, s’interroge sur cette fin, dans un échange avec Anne Dufourmantelle. Il écrit : « C’est comme s’il voulait partir sans même laisser une adresse pour le deuil de celles qui l’aiment. (…) Il va les priver de leur deuil, les obligeant ainsi à faire leur deuil du deuil. » (9) Et plus loin : « Étranger en pays étranger, Œdipe se rend donc vers un lieu de clandestinité. Sorte d’immigré clandestin, il y sera caché dans la mort : enseveli, inhumé, emporté en secret dans la nuit d’une crypte. » (10). Jusqu’à conclure : « Œdipe devient un étranger encore plus étranger. C’est, cette mort, le devenir-étranger de l’étranger, l’absolu de son devenir-étranger » (11).

Avant de mourir, Œdipe prononce une bénédiction pour Thésée et sa patrie, faisant pour eux le vœu d’une prospérité pérenne :

Ἀλλά, φίλτατε ξένων,

αὐτός τε χώρα θʹ ἥδε πρόσπολοί τε σοὶ

εὐδαίμονες γένοισθε, κἀπʹ εὐπραξίᾳ

μέμνησθέ μου θανόντος εὐτυχεῖς ἀεί.

« A toi, le plus aimé des hôtes, à ce pays, à tous ceux qui te suivent, je souhaite d’être heureux ; mais, au milieu de ce bonheur, ne m’oubliez pas, même mort, si vous voulez que la prospérité reste votre lot à jamais ». (Vers 1552 à 1555, P. Mazon).

« Allons, mon hôte, mon cher hôte, sois heureux, et ton peuple autour de toi ; puisse votre pays prospérer ! Souvenez-vous de moi après ma mort et que la fortune vous soit fidèle ! » (R.Pignarre)

Œdipe procède à l’éloge de son hôte avec le superlatif de φίλος et le complément du superlatif (« le plus cher des hôtes »), apostrophe hypocoristique que Robert Pignarre traduit par la répétition du mot « hôte » et l’amplification rythmique « mon hôte / mon cher hôte ». Quant à la prière propiciatoire, elle est exprimée par l’optatif de souhait εὐδαίμονες γένοισθε, « puissiez-vous être heureux ».

Mais Œdipe change de mode au dernier vers et emploie l’impératif : il ordonne qu’on ne l’oublie pas après sa mort. Jacques Derrida y voit une « injonction calculée au xénos, à l’étranger ou à l’hôte le plus aimé, à l’hôte comme ami mais à un hôte ami et allié qui devient dès lors une sorte d’otage, l’otage d’un mort » (12). La prière en faveur d’un bonheur lumineux des habitants de l’Attique est donc assombrie par une menace. L’étranger Œdipe, outre-tombe, peut se révéler un étranger hostile, un ennemi. Ainsi, c’est non seulement de son vivant mais par-delà la mort que l’étranger doit être honoré.

Œdipe à Colone propose donc au spectateur une multiplicité de visages du ξένος .

Il y a d’abord l’hôte qui ne reçoit pas décemment l’étranger, et qui soumettant l’hôte à un interrogatoire, dégradant par ses intérêts personnels les valeurs de l’hospitalité, transgresse l’idéal de mesure qui convient à la circonstance.

Il y a au contraire l’hôte hospitalier, qui considère l’autre comme son alter ego, dans une fraternité que la finitude de l’homme vient renforcer. Cette grandeur d’âme est incarnée par Thésée, le roi idéal rêvé par Antigone dans sa monodie.

L’étranger Créon, qui ne respecte pas la cité d’accueil et se retrouve expulsé pour ses actes impies, est le type même de l’hospes hostis, pour user cette fois du lexique latin.

L’étranger Polynice, enfin, est reçu avec hospitalité par Thésée, mais ne parvient pas à obtenir la grâce du héros éponyme, son père. Etape décisive dans la dynamique du texte : d’étranger, Œdipe devient un hôte, celui de son propre fils à qui il refuse l’hospitalité.

La figure du ξένος Œdipe se révèle donc éminemment complexe : après avoir scellé un pacte avec son hôte, il devient un εἴδωλον, une ombre, un fantôme qui hante à jamais la cité d’Athènes. La malédiction thébaine, la tragédie des Labdacides, la peste, la souillure du parricide et de l’inceste sont, dans Œdipe à Colone, transcendées par les valeurs de l’hospitalité, la bénédiction d’Athènes et le salut de la cité d’accueil.

Mais cette assomption a un prix. Alors qu’Œdipe a trouvé la plénitude d’une ξενόστασις, Antigone est confrontée au vide, non pas celui d’un cénotaphe, mais celui du lieu d’un tombeau gardé secret. La catharsis d’Œdipe conduit au refus du deuil à ses filles. Le ξένος meurtrier du père dans Œdipe Roi devient, dans Œdipe à Colone, un ξένος pour ses filles. Ce que Derrida résume d’une volte sémantique : « L’hôte, l’otage invité (guest), devient l’invitant de l’invitant, le maître de l’hôte (host). » (13) Ainsi le philosophe aux prises avec la polysémie d’une notion la pousse-t-il jusqu’au renversement dialectique, soulignant la puissance du pacte par lequel Œdipe inscrit dans un temps infini la figure de l’étranger respecté.

sphinx

 

Notes

1Œdipe et l’énigme du Sphinx, 1808.

2 Emile BENVENISTE, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Economie, parenté, société, Paris, Les Editions de Minuit, 1969, pages 87 sqq.

3 Pour un dossier de synthèse, voir : Le Visage de l’Autre et l’issue tragique, dossier procuré par Françoise GOMEZ pour le site Odysseum, Maison numérique des humanités, à paraître déc. 2019.

4 Le texte grec des extraits proposés dans cet article est établi par Paul Masqueray (« Les Belles Lettres », 1924).

5 Les traductions de Paul MAZON proposées dans cet article ont été révisées par Jules VILLEMONTEIX dans Les Tragiques grecs, Robert Laffont, 2001.

6Emerveillements, ouvrage anthologique sur Jacqueline de Romilly, réunissant entre autres : Réflexions sur la Grèce antique, et La douceur dans la pensée grecque. Voir dans ce dernier le chapitre III. La citation est issue de la page 773. Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 2019.

7 Essai sur l’Œdipe à Colone in Mythe et tragédie, II, Paris, 1986.

8Les Tragiques grecs, Robert Laffont, 2001, page 747.

9 Jacques Derrida, De l’hospitalité, Calmann-Lévy, page 87.

10Op. cit., page 93.

11Op. cit., page 101.

12Op. cit., page 97.

13Op. cit., page 111.

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