Simaïtha, la magicienne (Théocrite, Idylle 2 )

Cette idylle de Théocrite, poète alexandrin contemporain d'Apollonios de Rhodes, nous donne à entendre et à voir une magicienne ni déesse ni princesse mais une femme libre d'un milieu relativement simple, qui vit seule avec sa servante; ce n'est pas non plus  une courtisane ou une femme qui dépend de la tutelle d'un père ou d'un frère. Le texte emprunte assez largement au mime dialogué. Théocrite aurait repris ici le personnage de la servante Thestylis dans un mime de Sophron. Mais le poème de Théocrite dépasse largement le cadre du mime, pour évoquer dans une poésie lyrique l'amour de Simaïtha qui, abandonnée par son amant Delphis, tente grâce à ses pratiques magiques de le faire revenir à elle.

La scène se déroule semble-t-il en plein air, durant la nuit. Simaïtha invoque la Lune et Hécate. Mais si, fréquemment en magie, Hécate et Séléné sont assimilées, des rôles différents leur sont ici impartis. Séléné est la confidente de son amour, Hécate incarne "la terrible". Les incantations sont interrompues un moment par les hurlements des chiens et l'arrivée d'Hécate aux carrefours.

Simaïtha s'efforce d'abord par des pratiques de magie sympathique de faire renaître le feu de l'amour en Delphis. Puis c'est la résistance de son amant qui doit céder semblable à l'image de cire qu'elle fait fondre. Enfin les rites se rapprochent de Delphis : une frange de son manteau (la substance magique) est jetée dans le feu, la servante est envoyée pour pétrir des herbes sur le seuil de sa porte : commence alors la longue confidence.

Les  rites de magie que mentionne Théocrite correspondent à ceux que l'on rencontre dans la magie érotique. Il utilise les termes propres au rituel d'envoûtement comme celui du katadesmos (action de lier, d'attacher en bas, vers le monde souterrain). Mais, si la variété des pratiques auxquelles a  recours Simaïtha fait écho à des rites réels, l'ordre de leur déroulement est propre à Théocrite. En effet, on ne rencontre jamais dans les papyrus, ou dans d'autres textes magiques, un tel agencement. On ne saurait donc  lire ce poème comme le calque d'une scène réelle. Théocrite peint la passion d'une femme abandonnée et crée une cérémonie magique par le jeu des métaphores. Le langage poétique devient lui-même un rituel qui redouble la scène magique : les deux refrains scandent le temps du rituel. La confidence de Simaitha où se déclarent sa passion et sa sensualité retrouve des accents proches de ceux de Sapphô. Les pratiques magiques sont ici presque secondaires : elles sont de fait portées par le lyrisme de cette souffrance nue face à la Lune. Si menaçante qu'elle soit, la magie incantatoire de Simaïtha se confond avec le cri d'une femme impuissante à faire renaître, même par des sortilèges, un amour perdu

 

LA  MAGICIENNE

Où est le laurier ? Apporte-le, Thestylis. Où sont les philtres ?
Cercle la coupe d'un fil pourpre de laine de brebis,
pour que par un charme j'enchaîne l'amant qui m'est lourd
Depuis douze jours, le misérable, à moi n'est pas venu,
Il ne sait pas  si je suis morte ou vivante et, comme un ennemi,
à ma porte il n'a pas frappé. Sans doute ailleurs
l’ont emporté Éros qui tient ses pensées changeantes, et Aphrodite.
J'irai demain à la palestre de Timagète le voir 
et je lui reprocherai ce qu'il me fait.
Maintenant avec la fumée des sacrifices je veux l'enchaîner.
Mais toi, Séléné, brille belle! À voix basse je te chanterai mes incantations, déesse,
et à Hécate la chtonienne, devant qui les chiens tremblent,
quand elle monte à travers les tombeaux des morts, et le sang noir.
Salut, Hécate terrible, jusqu'au bout tiens-toi à mon côté
fais que mes enchantements ne soient pas moins puissants
que ceux de Circé, de Médée, ou de Périmède la blonde.

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l' homme qui est à moi!

D'abord il faut sur le feu brûler la farine d'orge. Répands-la,
Thestylis. Folle, où ton esprit s'est-il envolé ?
Sans doute, toi aussi, impure,  te réjouis-tu de ma peine ?
Répands et dis en même temps ces mots : « Les os de Delphis je répands. »

Oiseau  cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi !

Delphis m'a blessée, moi sur Delphis je brûle ce laurier.
Et comme il craque fort en prenant feu
et tout d'un coup se consume sans qu'on voie même une cendre,
qu'ainsi Delphis par la flamme dans sa chair soit anéanti !

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi !

Comme avec l'aide de la déesse je fonds cette image de cire,
que par le désir fonde le Myndien Delphis !
Comme par la force d'Aphrodite tournoie ce rhombe d'airain,
qu'ainsi à ma porte il tourne éperdument!

Oiseau cloué sur Ia roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi!

Maintenant je vais brûler le son. Ô Artemis, toi qui de l'Hadès
remuerais les portes d'acier et ce qui est inébranlable...
Thestylis, les chiens hurlent à travers Ia ville,
la déesse est dans les carrefours, frappe plus vite sur l’airain.

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi!

Voici que se taisent et la mer et les vents ;
mais ma souffrance dans ma poitrine ne se tait pas,
pour lui tout entière je suis de feu, lui qui, de moi, malheureuse,
au lieu de sa femme a fait une fille mauvaise et perdue.

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est a moi !

Trois  fois  je  fais  cette  libation  et  trois  fois, Souveraine, je crie
« Qu'une femme à côté de lui soit couchée ou même un homme,
puisse-t-il avoir autant d'oubli que Thésée oubliant jadis,
dit-on, dans l’île de Dia, Ariane aux belles boucles. »

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi!

L'hippomane est une plante d'Arcadie, à cause de lui toutes les pouliches
folles de désir, et les juments rapides sur les montagnes s'élancent.
Que je voie ainsi Delphis, et qu'il coure vers ma  maison,
encore frotté d'huile, sortant de la palestre, comme un qui délire.

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi!

De son manteau Delphis a laissé tomber cette frange,
maintenant brin par brin dans le feu sauvage je la jette.
Aiai ! Éros pesant, pourquoi de ma chair, collé à moi
comme une sangsue des marais, as-tu bu le sang noir ?

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi!

J'ai broyé une salamandre et je lui porterai demain cette boisson noire.
Maintenant, Thestylis, prends ces herbes magiques et cours les pétrir
sur le seuil de sa maison, tant qu'il fera encore nuit.
Crache et dis : « Les os de Delphis je pétris. »

Oiseau cloué sur la roue, traîne dans ma maison l'homme qui est à moi !

Me voici seule. Jusqu'où me souvenir pour pleurer mon amour ?
Où  commencerai-je ?  Qui  sur moi a conduit ce malheur ?
La fille d'Euboulos, Anaxô, la canéphore, est passée chez nous
elle allait au bois d'Artémis. Ce jour-là entourait la déesse
un cortège de bêtes sauvages, et au milieu d'elles, une lionne

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Et la nourrice thrace de Theumaridas — bienheureuse morte !
qui habitait près de ma porte, m'a pressée et suppliée
de venir voir la procession ; et moi, l'infortunée,
je l'ai suivie, de ma belle robe de lin tenant la traîne,
ayant jeté autour de moi le châle de Cléarista.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Déjà j'étais à la moitié de la route, près des maisons de Lycôn ;
je vis  Delphis  et  Eudamippos  qui  marchaient ensemble ;
Plus dorées que l'hélichryse étaient leurs barbes,
leurs poitrines nues beaucoup plus brillantes que toi, Séléné,
car à peine venaient-ils de quitter le gymnase et sa belle fatigue.

Apprends d'où m'est venu l’amour, puissante Séléné !

Dès que je le vis, je délirai, et le feu blessa mon coeur,
malheureuse! Ma beauté se consumait. De la fête
je n'ai rien connu, et comment à la maison je suis rentrée,
je ne l'ai pas su, mais une fièvre desséchante m'agita durement,
dix jours et dix nuits je gisais sur mon lit.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Mon corps devenait jaune, pareil à la plante de Thapsos,
comme  une  eau  de  ma  tête  coulaient  tous  mes cheveux,
seuls restaient les os et la peau. Chez qui n'ai-je pas pénétré ?
De quelle vieille habile à chanter les sortilèges ai-je oublié la maison ?
Mais rien ne m'était léger, le temps fugitif s'achevait.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

À mon esclave, alors, j'ai dit la vérité : « Allons, Thestylis,
trouve un remède à ce mal insupportable.
Tout entière et malheureuse le Myndien me possède,
va le guetter à la palestre de Timagète,
car c'est là qu'il se tient, qu'il lui est doux de rester assis.


Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !


Et quand tu le verras seul, doucement fais-lui un signe de tête,
dis-lui : " Simaïtha t'appelle ", et conduis-le ici. »
Ainsi parlai-je. Elle partit et amena l'homme a la peau luisante
dans ma maison, Delphis. Et moi dès que je m'apercus
qu'à peine le seuil de ma porte il franchissait d'un pied léger...

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

tout entière je devins plus glacée que la neige, et de mon front
la  sueur  coulait,  pareille à ces gouttes de rosée  qu'apporte le vent du sud,
je ne pouvais pas dire un mot, ni même ce que dans leur sommeil
murmurent les enfants à leur mère aimée; mais dans ma belle chair
je devins raide, à une poupée de cire semblable.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Et lui l'insensible m'ayant regardée, sur le sol il fixa ses yeux 
puis s'assit sur le lit, et assis il prononça ces mots :
À la vérité, Simaïtha, tu m'as devancé d'aussi peu que moi-même
l'autre jour à la course j'ai devancé l'aimable Philinos,
en m'appelant dans ta maison quand j'allais y venir.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Car je serais venu, oui par le doux Éros, je serais venu
avec deux amis, ou  trois, dès que la nuit serait tombée, 
sur ma poitrine serrant les pommes de Dionysos,
la tête ceinte d'une couronne de peuplier blanc, l’arbre sacré
d'Héraclès, de rubans pourpres tout entrelacée.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Et si tu m'avais accueilli, c'était la paix amoureuse, car agile
et beau entre tous les jeunes hommes on m'appelle,
et je me serais apaisé, si seulement j'avais embrassé ta belle bouche.
Mais si tu m'avais repoussé, si ta porte était restée close,
alors contre toi les haches et les torches auraient avancé.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Maintenant je dis que c'est à Cypris que je rendrai  grâces
et après Cypris, à toi, qui la seconde, du feu m'as arraché,
ô femme, m'appelant dans ta maison
ainsi à demi brûlé. Souvent, Éros, embrase
d'une flamme plus ardente que celle d'Héphaïstos à Lipara.

Apprends d'où m'est venu l'amour, puissante Séléné !

Les livrant à une folie noire, Éros chasse devant lui
la vierge de sa chambre, et la jeune mariée du lit, encore chaud,
de l'époux. Ainsi il parla ; et moi, la facile à persuader,
tirant sa main, je l'inclinais vers le lit tendre.
Et bientôt ma chair sur sa chair brillait, et nos visages étaient
plus chauds tout à coup, et avec joie nous murmurions.
Pour ne pas parler davantage, ô Séléné mon amie,
le meilleur  s'accomplit, et au plaisir nous sommes venus ensemble.
Jusqu'à hier, il n'a pas eu de faute à me reprocher,
ni moi à lui. Mais aujourd'hui, la mère de Philista,
notre joueuse de flute, et de Melixo, est venue chez moi
à l'heure où vers le ciel couraient les chevaux
qui emportent de l'Océan Aurore aux bras de roses.

Et elle me dit, parmi bien des choses, que sûrement Delphis aimait ;
que le désir d'une femme le tienne ou celui d'un homme,
elle l'ignorait, mais que sans cesse en l'honneur de son amour
il se versait du vin pur, et à la fin, parti comme s’échappant,
il disait que de guirlandes il allait couvrir la maison qui l’attire. 
Voilà ce que l'étrangère m'a raconté, et elle a dit vrai.
Car trois et quatre fois chaque jour, avant, il venait me voir
et chez moi souvent laissait sa fiole d'huile de Doride.
Aujourd'hui, que dire? Depuis douze jours je ne l'ai plus vu.
Sans doute a-t-il d'autres plaisirs et m'a-t-il oubliée ?
Maintenant par des philtres je veux l'enchaîner ; mais si encore
il me tourmente, à la porte d'Hadès, par les Moires, il cognera
tant sont noirs les poisons que pour lui dans un coffret je garde ;
D'un étranger d'Assyrie, déesse, je les ai appris.

Je te salue, ô Souveraine, vers l'Océan tourne tes poulains ;
moi je porterai ma peine comme je l'ai déjà endurée.
Salut, Séléné au teint brillant, salut, vous les autres
étoiles, qui suivez en cortège le char de la nuit calme.

Sommaire du dossier

Magie et pratiques magiques dans l'Antiquité

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