Ségeste L'harmonie du corps et du cosmos

Ségeste, c’est d’abord une apparition, insolite, isolée, incompréhensible, dans ce vaste et beau paysage du nord-ouest de la Sicile, clairement construit par un accord poétique entre la plaine, la colline et la montagne : la colonnade d’un temple, posée dans le silence. La ville s’est effacée ; mais la bienveillance hasardeuse des siècles nous a légué l’espace consacré à ses dieux - le téménos - et l’émotion du voyageur s’en trouve accrue quand il s’approche de cet édifice inachevé, l’un des plus beaux parmi les temples antiques.

Un temple grec ? Il fut édifié par un peuple « barbare », mais largement hellénisé, les Élymes. Peuple oublié, qui eut pourtant sa place sur l’échiquier de l’histoire. Au Ve siècle avant J.-C., la petite Ségeste se trouve coincée entre les ambitions des opulentes cités grecques, Sélinonte, Agrigente, Syracuse, et celles de Carthage la Punique. En 415, elle persuade la puissante Athènes d’intervenir en Sicile dans une guerre qui fut un désastre. En 409, c’est Carthage qu’elle appelle à son secours : il s’ensuivra la destruction de Sélinonte et la ruine d’Agrigente : l’hellénisme faillit disparaître de Sicile, et Ségeste ne tira guère de bénéfices d’une alliance trop inégale.

180 ans plus tard, Rome s’emparait de la grande île. Ségeste eut ses faveurs : la légende n’attribuait-elle pas sa fondation à des compagnons d’Énée ? Ils avaient fui Troie en flammes et avaient enterré près de Ségeste le vieil Anchise, le père d’Énée, avant de poursuivre leur navigation vers les terres où Rome naîtrait des descendants du prince troyen.

Mais déjà Ségeste s’endormait, jusqu’à devenir au fil des siècles un village, abandonné vers l’an 1000. Oublié. Sauf par le fenouil sauvage qui étonna un illustre voyageur, le poète Goethe, alors que les oiseaux de proie planaient sur les robustes architraves.
 

temple ségeste

 

Ce silence, cette solitude demeurent. La colonnade, offerte aux jeux des vents, des ombres, du soleil, nous transmet une vibration sacrée. Nous pénétrons dans le rectangle grandiose et nu qu’elle délimite : et le vaste paysage des collines, des cultures, des bois, de la mer et du ciel, est alors mesuré par la régularité des hauts fûts de calcaire râpeux qui accrochent les moindres nuances de la lumière. Leur rythme ordonne les horizons pour les ajuster à l’œil humain : il les offre à notre connaissance et à notre contemplation, il nous révèle l’harmonie de leurs lignes qui naissent et glissent avec les heures.

Présence bouleversante de ces pierres livrées à la solitude ! Nous voici les contemporains de ceux qui les ont taillées, agencées et dressées avec la rigueur des poètes et des musiciens ; ils se sont effacés, nous laissant éprouver, à nous qui sommes entrés dans leur œuvre inachevée, combien l’homme est grand dans le tragique et éternel inaccomplissement de son désir.
 

temple ségeste

Nous nous éloignons du téménos. Un peu de marche, vers une autre merveille.
La cité antique s’étageait sur la haute colline ; des restes de murs émergent des senteurs de la garrigue : parfois ils dessinent ici et là, grâce au travail des archéologues, le tracé d’une place, d’un portique, d’un bâtiment. 
 
Mais tout au sommet, intact, mi-creusé dans la roche, à demi-suspendu sur des massifs en pierres de taille, face à l’immense théâtre que la nature a façonné : le théâtre construit par les hommes.
Le drame poétique qui s’y jouait résonnait de ce côté sur la concavité des gradins et de l’autre sur celle de la montagne, du ciel et de la mer ; il racontait au peuple rassemblé la confrontation des ambitions humaines et de la volonté des dieux, il lui donnait la sage envie de s’en tenir à la mesure et à la modération. 

ségeste

Rares sont les lieux où comme ici, à Ségeste, l’idéal hellénique de dialogue et d’harmonie entre la cité des hommes et le cosmos se dévoile aussi magistralement : comme un organe vivant, ce théâtre reçoit, écoute et voit l’immensité de la nature ; il lui renvoie comme en résonance la pensée, la parole et l’entreprise humaines ; et la nature répond à son tour, elle s’humanise : les collines se couvrent de cultures, et au loin, la mer « couleur de vin », que chantait Homère, appelle les navigateurs vers d’autres horizons.

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